‹ La police parisienne: le service de la suretéChapitre 48 sur 53 · PRÉFECTURE DE POLICE. — POLICE MUNICIPALE · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DE POLICE. — POLICE MUNICIPALE

» Paris, le 17 novombre 1884.

» Augmentation de traitement du 1" janvier 1884.

» Proposition à fournir :

» Pour 1.700fr. proposer ceux nommés jusqu'au 31 déc. 1873. » Pour 1.600 — — — 31 — 1877.

» Pour 1.500 — — — 30 juin 1882.»

De mérite, il n'en est pas question.

On arrive à son « tour.... d'ancienneté ».

A diverses reprises, j'ai eu l'occasion de signaler des actes de zèle, d'intelligence et de courage tout à fait exceptionnels. Des gratifications dérisoires variant entre 10 et 30 fr. ont été accordées à ces agents.

Autrefois, môme sous mon prédécesseur, l'arrestation d'un assassin rapportait une prime de 100 fr. à l'agent capteur. Aujourd'hui elle varie de 20 à 30 fr.

Pour les actes de bravoure et de dévouement excep-

tionnels, ainsi que pour les sauvetages, on accorde quelquefois des médailles d'honneur.

Un fait de cette nature, bien caractérisé, suffit pour Tarmée et les civils; mais pour un inspecteur de police on ex?ge deux et môme trois faits de bravoure. Encore faiton une enquête approfondie, et s'il s'agit d'un sauvetage en Seine, on se renseigne sur la profondeur de l'eau à l'endroit où le f^it s'est produit et du plus ou moins de... chances que le sauveteur avait de se noyer en voulant sauver son semblable.

Est-ce qu'avant de se précipiter dans le fleuve au secours du malheureux qui se noie, le courageux enaployé s'assure d'abord de la profondeur de l'eau et du plus ou moins de danger que sa vie peut courir.

Pourquoi ces deux mesures, quand l'acte accompli reste le même.

La Police municipale jouit de toutes les faveurs, dispose à son profit des permis de circuler sur les chemins de fer, des entrées dans les théâtres, bals, concerts et fêtes ; elle a en outre à sa disposition ce que l'on est convenu d'appeler le nerf de la guerre : elle tient les cordons de la bou7'se. A\ec cela, elle fait de sa police officielle une police occulte.

Elle a créé un système de suspicion, de délation et de dénonciation basé sur la passion, la rancune et l'intérêt particulier.

On paie les délateurs, on leur promet de l'avancement, et Dieu sait ce qu'ils inventent pour mériter ces faveurs!

On surveille tout le monde. Il y a cependant un contrôle général, service indépendant, qui doit, par la nature de ses attributions, exercer une surveillance active sur tout le personnel actif de l'Administration. Mais la Police municipale a trouvé moyen de s'affranchir de cette surveillance, et elle s'est créé un contrôle particulier

absolument indépendant de celui officiel ; elle ne se gêne pas pour faire surveiller par des agents subalternes des chefs de service.

J'ai été moi-même, à une époque, Tobjet d« cette surveillance, et l'agent que Ton avait chargé de veiller sur ma personne a trouvé moyen de me découvrir une maîtresse demeurant quai de THôtel- de- Ville, chez laquelle je me rendais fréquemment.

J'allais en effet, le plus souvent que mes occupations me le permettaient, passer quelques instants auprès de ma mère, âgée de soixante-dix-huit ans, habitant à l'adresse indiquée.

Si le compte-rendu des surveillances exercées envers les autres fonctionnaires était aussi véridique que celui me concernant on devait être bien renseigné.

Que d'affaires brouillées et délayées par cette brigade de contrôle sont rendues publiques sans nécessité, à cause des rivalités existant entre les divers services.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que fonctionne ce contrôle clandestin. Son origine remonte bien au-delà de 1870.

J'ai connu comme chefs de cette brigade MM. Lcbarbier, dont la façon de procéder a laissé des souvenirs... peu flatteurs parmi les anciens de l'Admistration; Jœglé, Audiau, Fouqueré, Guche, Duranton.

Son chef actuel est M. Barthélémy.

Cette monomanie de la surveillance occulte des fonctionnaires s'est étendue jusqu'à des magistrats d'une honorabilité incontestable et incontestée.

Un juge d'instruction du Parquet de la Seine a été surveillé. C'est honteux ! et j'en rougis pour les fonctionnaires qui ont osé prescrire de pareilles mesures.

Quel déplorable effet a produit au Parquet cette méfiance envers l'un de ses membres! A l'aide d'insinuations malveillantes, on a pu faire croire un moment que 'ces agissements blâmables étaient l'œuvre

du Service de Sûreté, auxiliaire naturel de la Justice.

Déjà, lors de ma nomination à la direction de cette attribution, un de mes collègues, un bon camarade^ avait colporté dans divers cabinets d'instruction qu'en raison de mes nouvelles fonctions j'aurais à tenir mes nouveaux chefs au courant de ce qui pouvait se passer au Parquet. On ne pouvait insinuer avec plus de perfidie qu'il fallait se défier de moi.

Il ne s'était pas borné, du reste, à cette démarche d'un goût... douteux, j'avais reconnu aussi sa « facture» dans certains petits articles de journaux, habilement rédigés, et par lesquels on m'impliquait dans des affaires auxquelles j'étais complètement étranger.

Ces insinuations déloyales avaient proraptement porté leur fruit. Je m'aperçus que des juges d'instruction qui, pendant dix ans m'avaient honoré de la plus grande confiance, se montraient plus que circonspects à mon égard.

Ce ne fut cependant qu'un nuage passager, car bientôt l'on put se convaincre que si la nature de mes fonctions avait varié, ma franchise et ma loyauté étaient restées les mêmes. Depuis lors, je le dis avec un légitime orgueil, la magistrature entière m'a témoigné la plus grande bienveillance.

A la Préfecture de Police, des ordres m'avaient été donnés de n'exécuter aucun mandement de justice sans en référer à mes supérieurs hiérarchiques.

J'avoue ici mon indiscipline : j'ai exécuté, sans l'autorisation préalable de mes chefs, toutes les missions légales que le Parquet a bien voulu me confier. Ce sont celles que j'ai le mieux réussies. Je n'aurais pas eu l'occasion d'en dire autant si, me conformant aux ordres reçus, j'avais d'abord demandé l'approbation de mes supérieurs, toujours disposés à paralyser mes efforts.

J'avais souvent cherché à ouvrir les yeux du Chef de la Police municipale sur la valeur morale d'un agent su-

périeur de mon service qu'il honorait de sa confiance, et, disons-le, qu'il payait pour me surveiller.

En contact journalier avec cet individu, je n'avais pas tardé à le juger. Le 5 juillet 1^82, par un rapport détaillé, j'avais démasqué cet employé, qui fouillait les archives et, en dehors de moi, fournissait des rapports de renseignements plus que contestables.

Gomme preuves à l'appui, j'avais annexé à mon rapport des anecdotes parues dans des journaux pornographiques et évidemment tirées des dossiers des femmes galantes, sur lesquels il avait eu autrefois, au Service des Mœurs, la haute main.

Mon rapport le concernant se terminait ainsi :

« Le principe de hiérarchie et de discipline, base fondamentale de tonte bonne administration me paraît gravement compromis quand des sous-ordres sont appelés à fournir des renseignements sur leurs fonctions en dehors de leurs chefs.

» Cest là l'école de la délation et le point de départ des dénonciations anonymes, des articles malveillants de la presse et de toutes les attaques plus ou moins violentes auxquelles l'Administration est en butte. »

M. Gaubet ne voulut prendre aucune mesure à son égard. Il tenait à conserver près de moi cet employé, qui lui était utile.

Gertes, il aurait pu se dispenser de ce contrôle, car, en toute circonstance, je ne lui déguisais jamais ma pensée, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par le paragraphe de mon rapport cité plus haut. En quittant le Ser^ vice de Sûreté, j'ai fait remettre à M. Gamescasse des pièces établissant l'impossibilité de conserver plus longtemps à l'Administration un personnage semblable. Il a été retraité pour cause d'infirmités.

Prévoyant qu'en raison des... services rendus on userait d'indulgence à son égard, je l'avais tout d'abord

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fait juger par ses collègues. Devant tous ceux-ci réunis, j'avais donné lecture d'un procès-verbal renfermant contre lui des charges accablantes, et, àTunanimité, il avait été déclaré indigne de Testime des gens de cœur. Ses supérieurs pouvaient le gracier, ses pairs l'avaient condamné.

Je n'entrerai pas ici dans le délail du fonctionnement des brigades de Recherches et des Garnis, œuvre de l'autocrate Police municipale, qui peut, à son gré, faire l'obscurité et la lumière ; mais je vais donner une idée des abus qui s'y produisent en citant la nature de quelques-uns des cas de punition et de révocation dont ont été l'objet des agents de ces attributions.

J'extrais ces mentions des feuilles de punitions transmises dans les services et les postes de police.

Les cas sont nombreux, surtout pour le service des garnis.

«Négligence en ne relevant pas les entrées et les sorties des voyageurs dans les hôtels ; en travaillant dans ces hôtels, moyennant rétribution, pour le compte des logeurs soumis à leur contrôle ; en recevant d'eux des présents et des gratifications ; en se chargeant de la vente des fonds de commerce^ de la fourniture des livres de police; en relevant de fausses inscriptions de manière à dérouter toute inspection; r't, fait grave qui n'est malheureusement pas isolé, en fournissant à l'Administration des états fictifs sur le mouvement des voyageurs, et des mutations imaginaires. »

Les négligences dominantes sont celles relatives à la recherche d'étrangers; au refus de donner aux logeurs communication du signalement des assassins et autres malfaiteurs recherchés par la justice; à l'omission de porter à la connaissance de l'Administration des renseignements

fournis par des logeurs et de nature à amener l'arrestation de criminels dangereux.

Au sujet des brigades de Recherches, je constate des mesures disciplinaires prises pour avoir manqué de la manière la plus grave au devoir de la fidélité envers TAdministration, en livrant à des journalistes des renseignements mensongers et calomnieux sur les chefs et sur le personnel de la Préfecture de Police ; pour avoir détourné des documents administratifs et les avoir donnés en communication à des agents d'affaires ou aux personnes qu'ils concernaient.

Et pourtant, dans les réceptions officielles, le Chef de la Police municipale reçoit avant le Service de Sûreté le personnel de ces brigades avec les officiers dé paix qui les dirigent.

Dans mon étude sur la Sûreté — son passé — son présent — son avenir — j'ai signalé la rivalité existant entre les trois attributions : Sûreté, Mœurs , Garnis; mais ce ne sont pas là les seuls abus. Depuis lors, beaucoup d'autres se sont produits.

Actuellement, sur les livres de police des hôtels, on ne voit plus figurer sous leur véritable nom que les honnêtes gens, qui n'ont aucune raison de se cacher, et quelques malfaiteurs naïfs encore inexpérimentés.

Sur 100 notes de recherches sérieuses transmises par la Sûreté au bureau des Garnis, 95 reviennent avec la mention : Inconnu,

Si l'attribution des Garnis était confiée au Service de Sûreté, les résultats seraient incontestablement meilleurs, les agents intéressés à la recherche des malfaiteurs y apporteraient tout le soin désirable.

L'annexion du Service des Garnis à celui de la Sûreté aurait un autre avantage.

Les inspecteurs de cette dernière attribution spéciale-

ment chargés d*une affaire pourraient suivre avec succès la piste d'un malfaiteur de garni en garni, ainsi que cela a eu lieu dans les maisons de tolérance à l'égard de Cornet dit Teinen, Tun des assassins de la cabaretière de risle-Adam, un des auteurs des crimes de Neuilly.

Les gens qui se savent recherchés ne font pas un long séjour dans un hôtel : ils y couchent habituellement une seule nuit.

Pour les individus qui cachent leur identité, toute recherche est impossible avec le système actuel, tandis que si la Sûreté avait la libre disposition des hôtels, et des archives de cette attribution, elle pourrait, même sous un faux nom, reconnaître le malfaiteur qu'elle cherche, soit par les prénoms, soit par l'âge, le lieu de naissance, la profession et le dernier domicile.

Quand une visite de nuit a lieu dans un garni, on y trouve couchés autant de gens non inscrits qu'inscrits sur le livre de police. Ceux inscrits sont les sédentaires, les honnêtes gens. C'est à l'autre catégorie, la clientèle volante, qu'appartiennent les malfaiteurs.

L'inscription est, du reste, une fantaisie depuis la suppression des livrets et passeports obligatoires.

Un agent ne peut, si le logeur veut s'y opposer, pénéti?er dans un hôtel que muni d'un mandat du Préfet de Police. Or, il faut quatre ou cinq jours pour se procurer ce document.

Il m'est arrivé, dans des affaires importantes, de passer moi-même des nuits entières à compulser des fiches de garnis pour y trouver l'inscription d'un malfaiteur. Toute autre personne ne connaissant pas comme moi des points de détail concernant l'individu recherché, eût-elle employé le double de temps et le même soin, ne serait arrivée à aucun résultat.

L'^annexion du Service des Garnis à celui de la Sûreté est de nécessité absolue.

La mission des brigades dites de Recherches consiste, d'après les documents officiels, à surveiller les maisons de jeu, les courses de chevaux, les étrangers; à prendre des informations sur les candidats aux emplois administratifs et sur les postulants pour médailles de marchands des quatre saisons ; les surveillances spéciales dans l'intérêt des familles ; enfin, et surtout, à recueillir des renseignements demandés d'urgence par le Parquet sur les individus arrêtés.

Les premières de ces attributions sont, en efTet, du domaine des brigades de Recherches ; mais les deux dernières entrent absolument dans le cadre des opérations du Service de Sûreté, qui seul y procède. On a pu voir, dans mes rapports de fin d'année, le montant respectable des renseignements recueillis par la Sûreté sur la demande du Parquet et le nombre des surveillances spéciales exercées.

Il est convenu que les brigades en question s'occupent de rechercher les individus disparus ; mais la Sûreté aussi fait ces recherches. Pour ne citer que quelques faits connus : l'ex-avoué Des E..., le capitaines..., le fils du changeur G...; trois disparus...

N'est-ce pas logique que la Sûreté soit chargée de ces sortes d'affaires ?

Toute disparition peut être motivée par un méfait ou être le résultat d'un crime, et ce service peut mieux et plus facilement que tous les autres, au moyen de ses archives et de ses aptitudes spéciales, découvrir une fuite délictueuse, un rapt ou un meurtre.

Le 2 mai 1876, sur la demande de sa famille, .la fille Blondin, maîtresse et victime du gardien de la paix Prévost, a été mise en recherches et TafTaire a été confiée à la 3® brigade.

Huit jours après elle fournissait un rapport de résultat négatif et le dossier était classé.

Le Service de Sûreté n'a pas été consulté ; il aurait peut-être été plus heureux dans ses renseignements, et Prévost, seulement soupçonné, pouvait ne pas commettre un nouvel assassinat, le 10 septembre 1879, sur la personne du bijoutier Lenoble.

Aussitôt que j'ai été saisi de cette affaire, j'ai compris que Prévost avait assassiné son ancienne maîtresse. Ginjq jours après, le 15 septembre, mon ex-collègue M. Lefébure et moi, nous retrouvions la tête de la fille Blondin enfouie dans la terre, sur le talus des fortifications, près de la porte de -la Chapelle, endroit confié à la surveillance de Prévost. ,

Dans les affaires criminelles, on a souvent dit : Cherchez la femme. Ce n'est pas toujours vrai. Il faut ajouter aussi : Cherchez la cupidité^ et — c'est honteux à dire pour les mœurs de nos jours — cherchez l'homme à côté de l'homme, la femme à côté de la femme.

Je veux bien convenir que les brigades de Recherches s'occupent des jeux, des courses, des étrangers, des candidats et — à tort — des recherches dites d'intérêt des familles; mais ces diverses missions sont loin de suffire à Toccupation de cinq brigades ayant ensemble un personnel de près de 400 hommes.

En réalité, elles ne sont que des prétextes pour masquer les véritables occupations de la plus grande partie de l'effectif de ces brigades, c'est-à-dire V étemelle politique, cette maladie chronique et héréditaire de la Police municipale.

Les agents des brigades de Recherches savent si bien que l'énoncé de leur qualité est synonyme d'espionnage politique que, partout où ils ont à exciper de leur profession, ils se disent agents de la Sûreté, et mettent en avant le nom du chef de ce service.

Le public ne connaît pas la nuance des divers services, et il accepte comme agent de la Sûreté tout employé qui vient à lui en costume civil.

Toutes les maladresses commises par les brigades de Recherches retombent sur le personnel de la Sûreté, seul en vue.

Récemment, M. Williamson, Chef de Police à Londres, venait dans mes bureaux réclamer deux de ses détectives qu*on lui avait dit avoir été arrêtés par le Service de Sûreté. Il y avait erreur : c'étaient les agents d'une brigade politique qui, ayant cru mettre la main sur deux nihilistes, avaient tout simplement arrêté, dans la rue du Bac, ceux qui, comme eux, étaient chargés de les surveiller.

Si les brigades de Recherches s'occupaient réellement des intérêts des familles, leur mission aurait un but moral et Ton pourrait parvenir, dans une certaine mesure, à supprimer ces agences interlopes, véritables foyers de chantage et d'escroqueries, auxquelles les familles sont obligées de recourir dans de nombreux cas.

Pour l'organisation actuelle de la Police municipale, un mot résume tout : « Trop de ficelles ! »

Et ces ficelles sont tellement usées qu'elles se briseront au premier jour, si on ne les remplace par de moins nombreux ^ mais plus solides cordons.

Je reconnais la nécessité d'une police politique, car malheureusement, dans notre état social, une foule d'individus sont en hostilité déclarée avec leurs semblables.

Ces individus ont besoin d'être surveillés et frappés à l'occasion, toujours par des moyens avouables et honorables.

Mais point n'est besoin pour cela d'une foule de brigades qui se paralysent entre elles; une seule, solidement et intelligemment constituée, suffirait à cette besogne, qui occupe aujourd'hui la majorité des inspecteurs de police.

L'opinion publique et le mouvement des esprits sont assez divulgués par la presse sans qu'il soit besoin de les faire étudier par des agents.

Pourquoi chercher à savoir, à grands frais, ce que pensent des gens qui vous disent ouvertement quelles sont leurs aspirations?

Pourquoi faire surveiller un banquet où tout se dit à haute voix et dont le moindre incident est reproduit le lendemain dans vingt journaux? "

Il faut vraiment ne savoir que faire de son personnel et de l'argent qu'il coûte pour employer de la sorte l'un et l'autre.

Ce personnel et ces fonds seraient cependant si utiles pour donner à la Police judiciaire une organisation plus en rapport avec les nécessités présentes.

La véritable place du service politique est au cabinet du Préfet et sous la direction d'un homme dépourvu de toute fonction judiciaire.

Autant le Chef de la Sûreté a besoin de pouvoirs étendus, autant ceux du directeur d'un service politique doivent être restreints. En aucun cas, celui-ci ne doit pouvoir procéder par lui-môme à des arrestations et à des perquisitions.

Le service politique peut avoir un chef, un sous-chef, des inspecteurs principaux, des agents — une centaine s'ils sont nécessaires ; — mais tout ce personnel doit être installé dans un local absolument spécial, inaccessible au public, seul moyen d'éviter les indiscrétions, les attaques et les biographies complètes qui s'étalent quotidiennement dans certains journaux, biographies auxquelles il ne manque plus que les photographies pour être complètes.

J'ai énoncé plus haut les abus que pouvait produire le contrôle particulier de \a Polvc^ «vutiiciçale, et j'ai dit

qu'il était nécessaire de joindre ce service au contrôle général.

Celui-ci doit être indépendant, n'ayant d'autres supérieurs que le Préfet de Police et le Secrétaire général. Toutes les plaintes contre les fonctionnaires de la Préfecture doivent lui être transmises.

Le contrôleur général, ou ses délégués, doivent entendre les plaignants, recevoir par écrit les explications des employés dénoncés, faire ensuite une enquête pour rechercher la vérité et la porter à la connaissance du Préfet. L'incident suivant n'aurait pas eu un caractère de gravité si les faits s'étaient passés de la sorte :

Le 27 février 1882, une dame Galsterrer était assassinée dans son appartement, rue Labat. Le crime avait le vol pour mobile et les assassins étaient inconnus. D'activés recherches furent faites par le Service de Sûreté et mon ex-collègue M. Denis, commissaire de police du quartier de la Goutte-d'Or. Cette collaboration si unie et si entendue donna les meilleurs résultats. Au bout de quelques jours, nous connaissions les noms des assassins au nombre de six.

Mais, après le crime, ceux-ci s'étaient dispersés et il fallait les rechercher et les arrêter isolément. (L'un d'eux s'était, réfugié en province, où il a été néanmoins arrêté par la Sûreté.)

Dans l'intérêt des recherches, j'avais dû laisser entendre aux reporters que les malfaiteurs étaient partis au loin, pendant que, certain du contraire, je faisais battre de jour et de nuit tous les quartiers de Paris. Enfin, cinq de ces malfaiteurs se trouvèrent arrêtés. Restait le sixième, un nommé Lipps, sur lequel on ne pouvait parvenir à mettre la main. On connaissait cependant l'adresse de sa famille, et, non loin du domicile de celle-ci, un agent, déguisé en camelot, vendait des cfayons et du papier pour motiver son stationnement sur ce point, où Lipps pouvait

332 LA POLICE PÂKISIENNE

venir d'un moment à Taulre. Un autre agent s'était embauché comme musicien dans un bal fréquenté par le même Lipps. Un troisième s'était associé avec des bonneteurs que le criminel avait fréquentés jadis. Un quatrième avait loué une chambre en face du logement des parents de Lipps, d'où, à l'aide d'une jumelle, et sans être vu, il pouvait observer ce qui se passait dans l'intérieur de la famille de l'assassin. Enfin, les dispositions étaient si bien prises que d'un moment à l'autre ce dernier devait forcément être capturé.

Depuis le crime, c'est-à-dire depuis huit jours, M. Denis et moi, nous étions constamment en rapport; quelquefois nous restions ensemble en permanence dans mon cabinet jusqu'à deux et trois heures du matin.

A la suite de l'une de ces veilles prolongées, rentrant chez lui à Montmartre, brisé de fatigue, M. Denis fut avisé qu'il y avait au poste de la Chapelle un individu venu pour fournir des renseignements sur la famille Lipps.

« Que l'on prenne ces renseignements », répondit M.Denis; c'était du reste ce qu'avait dû déjà faire le chef de poste, afin d'en rendre compte, par rapport, au commissaire de police.

Le sieur Wurtz, qui venait apporter ces renseignements, faisait une démarche spontanée ; il n'y avait donc qu'à prendre son adresse et le renvoyer. Vu l'heure avancée on le garda au poste, ce dont il ne fut point contrarié, ainsi qu'il me l'a avoué plus tard. Le sieur Wurtz ne se plaignait nullement; il ne songeait plus guère à cette affaire, lorsque des camarades d'atelier, à qui, en riant, il avait raconté son aventure, s'avisèrent d'écrire à un journal. Alors une campagne fut ouverte contre M. Denis.

Si cette campagne avait été seulement entreprise par les feuilles hostiles à l'Administration il est probable qu'il n'en serait rien résulté *, ma\?> wx^^ouYival ami du Préfet de

Police crut devoir s'en mêler. Il était de bonne foi, j'en suis convaincu, car il ne connaissait les faits que par les autres journaux, qui les avaient amplifiés outre mesure.

M. Gamescasse infligea huit jours de privation de traitement à M. Denis, et ce magistrat apprit cette mesure disciplinaire parle journal qui avait le premier parlé de cette affaire et qui avait couvert de fleurs le citoyen Wurtz, comme on l'appelait alors. Une autre mesure disciplinaire analogue fut prise à Végard de son collègue M. Lefébure, faisant l'alternat avec lui, et à qui on avait également donné connaissance de la présence de Wurtz au poste de police.

Wurtz en profita pour demander un emploi d'inspecteur à la Sûreté : il fut admis sans retard.

En l'envoyant à mon service, le !•' avril, on me dit : « Voilà un employé comme il en faudrait beaucoup chez vous.

« — Merci, ai-je répondu ; on le verra à l'œuvre. »

L'œuvre, la voici :

Pendant quinze mois, durant lesquels il a été attaché à la Sûreté, Wurtz n'a fait que des maladresses et des actes blâmables. Il fournissait de faux renseignements lorsqu'il était chargé d'une enquête ; se montrait trèsinconvenant envers le public; procédait à des arrestations arbitraires. Arrêtant un jour illégalement une personne, il se montra très-grossier à son égard, et, tout en reconnaissant son erreur, il la garda prisonnière, puis il fournit, selon sa coutume, un rapport mensonger. Une punition sévère lui fut infligée : il quitta alors l'Administration.

Voilà le citoyen modèle pour lequel deux honorables magistrats ont été gravement frappés. M. Denis comptait alors 28 ans de services. M. Lefébure était plus jeune, mais il n'était pour rien dans l'affaire : tout au plus s'était-il borné à dire, lorsqu'on lui a annoncé que Wurtz était au poste :

« Prévenez M. Denis, qui s'occupe spécialement de » l'assassinat de la veuve Galsterrer. »

Le côté triste de tout cela, c'est que Taffaîre Wurtz est passée à l'état de légende. Des écrivains, des magistrats même, qui traitent des réformes de rinstruction criminelle, la citent comme l'un des graves abus commis par les agents de l'Administration. Dans la Revtie nouvelle, numéro du 15 mai 1882, M. Martin-Sarzeaud, parent de M. Martin-Feuillée, Ministre de la justice, parle de l'affaire Wurtz, s'appuyant sur un article paru dans le Temps, le 17 mars 1882. Et le Temps est un journal sérieux.

J'ai tenu à bien préciser tous les points de cette triste affaire, que je connaissais à fond et sur laquelle, du reste, aucun renseignement ne m'a été demandé.

Les débuts de M. Gamescasse à la Préfecture de Police n'ont pas été heureux pour le personnel de cette Administration.

Un jour, que je gardais le lit pour une blessure reçue dans le service, je dus, bien souffrant encore, courir à son cabinet pour sauver dix agents qu'il voulait révoquer, et dont le seul crime consistait à avoir signé le rapport d'une opération faite seulement par deux d'entre eux.

Le Chef de la Police municipale livrait fort placidement ces agents au premier mouvement de son Préfet.

Gomme M. Gamescasse persistait à vouloir ces victimes, je lui dis :

« Vous commettez là. Monsieur le Préfet de Police, » une action mauvaise et injuste : je me retire en vous » disant d'ajouter aux dix autres une onzième révoca- » tien : la mienne, car je ne me crois plus digne de com- » mander si ma direction est mauvaise au point de » vous mettre dans l'obligation de prendre une pareille » mesure. »

Gette fois , il réfléchit et revint sur sa décision ; mais,

si je n'y avais pas mis cette insistance^ dix pères de famille se trouvaient sans place.

M* Caubet avait eu Tair de céder à la volonté de son chef; au fond, il était enchanté de voir une mesure si rigoureuse prise à l'égard du personnel de la Sûreté, car cela lui aurait permis de dire ensuite que le service fonctionnait mal, parce qu'il n'en était pas absolument le maître.

Je ne suis entré dans ces détails que pour démontrer la nécessité d'un contrôle libre de toutes attaches, ayant à sa tête un homme indépendant, un commissaire de police choisi parmi les plus intègres et les plus capables.

11 faut, en même temps, au contrôleur général une longue expérience pratique, afin de bien connaître tous les rouages de l'Administration, les droits et les devoirs du personnel. Une enquête de contrôle mal dirigée, faite à la légère, est une faute très-grave ; si, non conforme à l'esprit de justice quand, sans raison, elle est favorable à l'employé qu'elle concerne, elle devient une grande injustice lorsque, à tort, elle lui est défavorable, car, classé à son dossier, le résultat de cette enquête pèse constamment sur toute sa carrière administrative et s'oppose à l'avancement auquel légitimement il peut prétendre.

Le GoMrôle général, pourvu d'un personnel suffisant, consciencieux et éclairé, devrait aussi avoir dans ses atlributioi\s les enquêtes sur les candidats aux emplois de la Préfecture de Police et celles demandées par les ministères, les ambassades et la Légion d'honneur; la traduction des documents en langue étrangère ; la surveillance des crieurs et vendeurs d'écrits, imprimés, photographies et cartes obscènes débités sur la voie publique; enfin tout ce qui concerne la librairie et la presse.

336 LA POUCE TABISIENNE

Le Service des .Garnis et les brigades de Recherches reviennent de droit au Service de Sûreté, avec toutes leurs attributions, à l'exception de celles ayant un caractère politique, qui doivent faire retour au cabinet du Préfet.

Il faut également ajouter aux attributions de la Sûreté le service dit de Pey^manence, qui est maintenant la propriété paiticulière et privée de la Police municipale.

La Permanence serait pour la Sûreté l'alambic nécessaire à la découverte d'un grand nombre de malfaiteurs et à ia constatation de lïdentité de ceux qui prennent de faux noms.

Actuellement, cette attribution se borne à enregistrer l'entrée des individus au Dépôt.

Le Service de Sûreté doit, chaque jour, examiner les personnes arrêtées, et cet examen a lieu après Técrou. Or, au Dépôt, il ne peut se faire avec tout le soin voulu. En premier lieu, les agents chargés de cette mission rencontrent auprès du personnel de cet établissement une hostilité qui, tout en ne se manifestant pas ouvertement, n'en est pas moins réelle. Sous prétexte de nécessités de service les gardiens entravent l'examen des détenus. Ensuite, les individus à examiner — une moyenne de cent par jour — sont amenés en l'espace d'une heure, deux heures au plus, dans un local où les agents ont à peine le temps de leur demander leurs nom et prénoms. De plus, ceux-ci n'ont pas sous la main les éléments nécessaires à la vérification de leurs allégations.

Cet inconvénient, et bien d'autres, disparaîtront lorsque la Permanence fera partie du Service de Sûreté.

On pourra alors examiner certains prévenus et vérifier leurs dires au moyen des archives et photographies classées au Service. Que d'individus écroués sous de faux noms pour des bagatelles, et recherchés pour des crimes, seraient reconnus ! Que de criminels ne découvrirait-on

pas aussi parmi une foule de vagabonds arrêtés chaque jour également sous.de faux noms, et qui, faute d'examen sérieux, sont relaxés au bout de deux jours!

Actuellement la Police municipale possède vingt commis de bureau. La moitié de ceux-ci sont indispensables à la Sûreté, qui, au temps où elle était bien moins importante, en possédait déjà quatre.

La création du Laboratoire municipal de chimie a enlevé à la Police municipale la surveillance des combustibles au point de vue de la tromperie sur la quantité, et celle des comestibles pour la mise en ventes des denrées corrompues ou malsaines, et généralement tout ce qui, par absorption ou contact, est de nature à compromettre la santé publique.

Comme le Contrôle général, le Laboratoire fonctionne librement, sous la direction de M. Charles Gérard, dont les rapports, publiés chaque année, démontrent les importants services rendus à la population, notaniment dans la classe ouvrière, par cette excellente institution.

Lorsque M.Caubet a pris la direction de laPolice municipale, je m'attendais, comme bien d'autres fonctionnaires du reste, à voir réaliser dans cette attribution quelques réformes, les plus démocratiques, celles surtout ayant trait à la politique.

C'était une illusion.

Ce fonctionnaire trouva excellentes sous sa main les choses qu'il disait détestables lorsqu'elles étaient dans la main des autres

Mais je ne veux pas me montrer sévère a son égard : pour avoir renié en quelques années la religion qu'il prêchait depuis si longtemps, je lui accorde les circonstances atténuantes. C'est si beau de tout savoir, tout connaître,

tout commander dans une ville comme Paris, que je Texcuse presque d'avoir cédé à la tentation.

Depuis qu'il voit tout, connaît tout et commande à tous, il a dû s'apercevoir que, dans une si grande usine, la bonne volonté ne suffit pas toujours, et que Ton n'acquiert les connaissances indispensables à la trituration des aifaires que par une longue expérience. Ce n'est qu'en forgeant — et en forgeant longtemps — que l'on devient forgeron. La théorie est une excellente chose, mais la pratique est encore une chose meilleure.

D'autre part, les forces d'un homme sont limitées. M. Gaubet a dû, depuis cinq ans, en faire l'expérience aux dépens de sa «anté. Il sera bientôt obligé de mettre un terme à sa vie administrative. Mais pourquoi de son gâteau municipal ne prend-il pas la plus large part, la plus belle, celle qui renferme la /ère royale.

Être le général de plus de 7.000 gardiens de la paix ! Peut-on trouver une situation plus enviable que celle-là?

Rien d'occulte : tout officiel.

Et que d'améliorations ne pourrait-on pas faire ainsi dans ce vaillant corps des gardiens de la paix, tant dans l'intérêt de ces modestes serviteurs que dans celui de la population I

M. Gaubet ne changera rien; il préférera, aux récep-

ions officielles, recevoir les félicitations chaleureuses de

son Préfet, comme celles quil lui adressait publiquement

le 1" janvier 1884, et dont j'ai retenu textuellement les

termes :

« Sous votre remarquable direction, lui disait M. Games- » casse, la Police municipale n a jamais été plus florissante; » elle ne peut que prospérer encore [sic). »

Vingt-deux jours après, les gardiens de la paix étaient prêts à se mettre en grève, gros mot qui n'avait yawaw été prononcé dans ce corps honorable. La situation se compliquait à ce moment d'une crise industrielleet des

réclamations pressantes des chiffonniers, gravement atteints par l'arrêté du Préfet de la Seine concernant les ordures ménagères. On parlait de se rendre en colonne au Conseil municipal : des comités s'étaient déjà formés pour cela, et l'affaire aurait pu devenir grave.

A l'aide d'une circulaire habile^ le chef de la Police municipale put ramener un calme relatif parmi les gardiens de la paix, en leur faisant savoir que leurs légitimes réclamations seraient prises en considération et transmises à qui de droit; qu'enfin l'Administration était décidée à les soutenir énergiquement.

Ce jour-là, le Conseil municipal a dû être satisfait de son ancien membre.

Mais c'était à l'époque où l'on préparait le projet de loi qui frappait tant de bons serviteurs qu'il aurait fallu soutenir énergiquement leurs droits ; en le faisant après, on pouvait croire que l'on cédait à la peur.

Pourquoi, lors de l'enquête préliminaire, n'a-t-on pas consulté les hommes d'expérience et de compétence ; ils auraient fait connaître ce qui pouvait résulter d'un projet aussi mal conçu et si peu conforme au sentiment de justice qui doit présider à tous les actes de loi.

Quant à la fameuse circulaire..., il eût été plus politique, comme plus hiérarchique, de la faire signer par M. Camescasse, afin de ne pas désavouer publiquement les chefs supérieurs : le Ministre de l'intérieur et le Préfet de Police.

Déjà, en mai 1882, une certaine excitation s'était produite parmi les gardiens de la paix. En chef soucieux, de ses devoirs, en homme bien renseigné, et il a tous les moyens de l'être, le Chef de la Police municipale aurait dû alors s'enquérir de la valeur des réclamations de ses subordonnés et y faire droit si elles étaient justes.

Certes, la Préfecture de Police a traversé bien des époques troublées et a eu à subir plusieurs crises, mais ja-

mais elle ne s'est trouvée menacée de la démission en masse de son personnel.

En voulant tout accaparer, la Police municipale marche à sa perte. Sa chute est inévitable, de môme que sa réorganisation est indispensable et certaine.

Chaque administration porte le poids de ses propres fautes !

C'est dans les moments difficiles que l'on voit à nu les intelligences, et j'en ai vu de surfaites.

Dans l'affaire des gardiens de la paix, qui a été le plus intelligent entre MM. Camescasse et Caubet? — Quel rôle a rempli ce dernier ? — Le Préfet de Police doit en connaître le véritable caractère.

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