CHAPITRE XXV
Conclusion. — Réformes et Économies. — Réorganisation de la Police municipale. — Les Commissaires de police. — Qualités nécessaires à un Préfet de Police. — Situation générale. ,
La conclusion de cet ouvrage est celle-ci : il faut au plus vite procéder à des réformes et réaliser des économies.
Réformes et économies, la question est connexe.
La première réforme, et la plus indispensable, est de détacher de la Police municipale toutes les brigades de Recherches, le Service des Garnis, des jeux, des étrangers, pour les rattacher, selon les attributions, à la Sû?*eté rendue libre, au Contrôle général et au Cabinet du Préfet.
La Police municipale, et vraiment municipale, ne doit se composer en réalité que du corps des gardiens de la paix. C'est une belle armée à commander.
Les officiers de paix qui dirigent toutes les brigades doivent être supprimés. On pourra placer les titulaires actuels dans les commissariats de police. Il est anormal que des hommes ayant un titre comportant un uniforme soient appelés à diriger un personnel qui fonctionne en costume civil, comme il est tout aussi irrégulicr de donner aux gradés des services non pourvus d'uniforme les titres de brigadier et de sous-brigadier.
On peut donc remplacer les officiers de paix par des inspecteurs principaux, et les brigadiers et sous-brigadiers par des inspecteurs de l'^ et de 2® classe.
Quant aux employés non gradés, appelés improprement inspecteu7*s de police, on pourrait les désigner par la dénomination d* agents, titre moins pompeux, mais plus conforme à la mission de ces employés.
Même pourvu de nouvelles attributions, le Contrôle général n'a pas besoin de Tétat-major qu'il possède actuellement.
Un contrôleur général ayant le titre de commissaire de Police, un sous -chef et un secrétaire sont plus que suffisants pour la direction. On sait qu'il y a en ce moment : un contrôleur général, un commissaire de police, un officier de paix et un secrétaire.
Il faut pour diriger le Service de Sh^eté : un commissaire de police, un sous-chef, un commis principal et dix commis de bureau pris parmi les vingt que possède actuellement la Police municipale.
Il revient aussi de droit au Service de Sûreté :
i"" La Permanence, pour la réception et l'examen des individus envoyés au Dépôt par les commissaires de police ;
2** La photographie, créée spécialement pour la reproduction des traits des malfaiteurs, qui, par une des anomalies familières à la Préfecture de Police, se trouve attachée au cabinet du Préfet, bien que composée d'un inspecteur principal, d'un sous-brigadier et de quelques agents appartenant la plupart à l'effectif du Service de Sûreté et le reste à celui des brigades de Recherches. On ne sait au juste qui dirige actuellement le service photographique. Aussi, faute d'une direction éclairée, on ne photographie actuellement ni les individus arrêtés en
vertu de pièces de justice, ni les mendiants, ni les vagabonds. — Or, pour qui connaît les hôtes habituels du Dépôt, c'est parmi ces derniers que se recrutent les bandes de malfaiteurs qui envahissent Paris et les environs.
Au lieu d'officiers de paix, on peut placer à la tête de chaqujB branche importante du service un inspecteur principal capable et expérimenté.
Ces inspecteurs principaux, dont l'avancement est jusqu'ici limité, devront, par voie de concours, pouvoir aspirer aux emplois plus élevés d'officiers de paix d'arrondissement ou de commissaires de police en banlieue.
Pour diriger les gardiens de la paix et leurs officiers, le Chef de la Police municipale n'a besoin que de deux inspecteurs divisionnaires, d'un sous-chef, d'un commis principal et de dix commis.
La partie politique, rattachée au cabinet du Préfet, devra emporter avec elle ses archives, ses indicateurs et les fonds secrets qui lui sont alloués.
A propos de fonds secrets, disons que trois ministères seulement en sont pourvus : la Gu€r7*e, les Affaires étrangères et V Intérieur,
Ce dernier reçoit pour sa part 2 millions, dont 600.000 fr. sont mis à la disposition du Préfet de Police. Le Service de Sûreté ne touche absolument rien sur cette somme.
La réunion des divers services politiques en un seul aura l'avantage de mettre les indicateurs, toujours sujets à caution, dans l'impossibilité de se faire payer plusieurs fois des renseignements souvent imaginaires.
La création d'une commission spéciale pour Texamen et la réception des candidats est de toute nécessité. Elle pourrait être composée du Secrétaire général, du Chef
du personnel, du Contrôleur généial et des Chefs de la Police municipale et de la Sûreté. Soucieuse de sa mission elle assurerait un meilleur recrutement.
On peut restreindre le nombre des agents en bourgeois et les rétribuer plus avantageusement qu'ils ne le sont actuellement. A ce sujet, je dois dire qu'il y aurait lieu d'étudier le moyen de porter au chapitre des appointements les sommes allouées à titre d'indemnité de loyer et d'habillement, ce qui augmenterait la retraite des employés sans obérer sensiblement les chaînes de la Ville et deTÉtat.
L'agent de la Sûreté est aujourd'hui assimilé au gardien de la paix, soit au point de vue hiérarchique, soit au point de vue pécuniaire. Ce n'est pas juste. Il faut au premier des capacités et des aptitudes dont est dispensé le dernier.
Le système des auxiliaires, qui fonctionnait jadis, avait son bon côté. On doit y revenir et n'accepter un employé à titre définitif que lorsque, après un stage de six mois ou un an, on lui reconnaît les aptitudes nécessaires. On devra le rétribuer, pendant le temps de l'essai, au même titre que les agents en pied, ce qui ne se faisait pas avec l'ancien système des auxiliaires.
La question des économies est liée à celle des réformes que je préconise. En réalisant celles-ci, on obtiendra celles-là.
Les modifications à apporter entraîneront la suppression de quelques sinécures et d'emplois trop largement rétribués par rapport aux services rendus.
On peut augmenter le chiffre des économies en supprimant quelques gros emplois dont la nécessité me paraît loin d'être démontrée, tels que les chefs-adjoints.
Le Chef du cabinet du Préfet, qui a rang de chef de
division et qui en a aussi les avantages, a pour collaborateur deux chefs de bureau et plusieurs sous-chefs choisis parmi les plus expérimentés : que vient donc faire là un chef-adjoint ?
On peut encore réaliser des économies en révisant l'état des employés pourvus du logement, de l'éclairage, du chauffage et de l'entretien, dont quelques-uns occupent des appartements à la caserne de la Cité, sans que la nécessité de cette résidence soit bien justifiée.
Quant à l'organisation générale de la Préfecture de Police, elle est essentiellement bonne, et il serait déplorable d'y porter la main.
Les divers services sont liés d'une façon telle qu'une disjonction est irréalisable sans léser les intérêts généraux représentés par l'Administration.
La force de l'institution se trouve précisément dans la réunion de ses diverses attributions, et cette force est indispensable pour parer à tous les dangers et porter secours à toutes les souffrances.
Il faut avoir étudié les divers services de la Préfecture de Police dans tous leurs détails pour se rendre compte de la solidité de cette charpente, œuvre d'impériemse nécessité. Les législateurs qui ont érigé cet édifice étaient des hommes d'expérience et de valeur.
Pour la sécurité de l'État, le gouvernement, quel qu'il soit, a besoin de l'unité de la Préfecture de Police, surtout sous un régime parlementaire, car autrement chaque ministre la pratiquerait dans son propre intérêt.
Le Préfet de Police doit être en relation directe avec le Chef de l'État. Il doit n'avoir aucune servitude politique, afin de pouvoir se consacrer tout entier à sa lourde tâche. Il faut à ce poste important un administrateur. Le Préfet de Police a plus à écouter qu'à parler.
356 LA POLICE TAHISIENNB
Doué d'un esprit ferme et libéral, il doit posséder au plus haut degré le talent d'observation. Il doit surtout se montrer strict observateur de la loi. Les hommes de cette valeur ne manquent pas : la magistrature en est largement pourvue.
Le Préfet de Police doit se rendre compte par lui-même et étudier sur le vif le fonctionnement de son administration, soit avec le Chef de la Police municipale, soit avec cehii de la Sûreté ; il doit surtout, la nuit, parcourir Paris incognito^ pour étudier les mœurs populaires et voir de près le côté vicieux de la capitale.
MM. Renault, Voisin et Andrieux, qui procédaient de la sorte, ont dû faire plus d'une observation intéressante ; ils ont vu dans ces tournées nocturnes ce que vingt années d'administration n'auraient pu leur apprendre.
Il est certain que, dans l'avenir, les Parisiens reconnaissants érigeront une statue àleur ancien Préfet de la Seine, M. Haussmann.
Mais Paris devra aussi un monument à la mémoire du Préfet de Police qui sera assez heureux pour purger la grande cité de l'infection morale et physique dans laquelle l'a plongée la débauche publique, de plus en plus croissante.
Le Préfet doit être constamment en rapport avec tous les commissaires de police, et ne pas négliger le plus grand nombre au profit de quelques-uns. Il ne doit pas se laisser prendre aux protestations d'inaltérable dévouement dont sont toujours prodigues certains hommes prêts à tout faire, avec leu?*s mains loyales,,.
Le rôle des commissaires de police est d'une importance capitale. Serviteurs modestes et dévoués, éloignés de la politique, exclusivement occupés de la sauvegarde des intérêts de leurs administrés, ils sont en réalité des magistrats de paix et de conciliation. Aussi sont-ils Tob-
jet d'une sympathique estime de la part de la population.
Le cadre de leurs droits est trop étroit : il faut Télargir. Leurs pouvoirs sont tellement limités qu'il leur est interdit de faire transporter dans un hôpital un malade qui n'est pas mourant ou abandonné sur la voie publique.
Ils ne peuvent intervenir en matière de contraventions dressées à leurs administrés par les gardiens de la paix* c'est le chef de la Police municipale qui s'arroge le droit de tout régler à sa fantaisie.
Quelle lourde faute pour un Préfet, qui a tous les pouvoirs, de laisser subsister un pareil état de choses, quand il pourrait si facilement y remédier !
Plus que tous autres fonctionnaires, les commissaires de police, investis de la confiance de leur Préfet, ayant des pouvoirs plus étendus, pourraient faire respecter et aimer la Préfecture de Police et le gouvernement.
Un administrateur sérieux et prudent doit s'entourer le plus possible de cette classe de magistrats vigilants et zélés, en appelant les plus méritants d'entre eux aux postes importants et de confiance tels que ceux de Chef du Personnel, Chef de la Police municipale. Chef de la Sûreté, Contrôleur général, Chef du bureau des théâtres, bals et concerts. L'espoir de parvenir à ces grades serait un encouragement pour eux et la récompense des services rendus. De son côté, le Parquet y verrait un juste hommage rendu à ses auxiliaires, si dignes d'intérêt.
Je n'ai pas la prétention d'être infaillible ; on peut discuter mes idées, contester mes arguments ; mais arguments et idées, fruit d'une longue expérience, me paraissent de nature à fixer un instant l'attention des hommes compétents qui veulent le bien de leur pays.
Je ne suis point un pessimiste; cependant, il m'a paru
nécessaire de montrer le danger d'une organisation défectueuse.
Nous avons besoin de toutes nos forces pour défendre la société, menacée au dedans comme au dehors.
Les étrangers nous envahissent. Ils sont un péril permanent pour nos institutions et notre tranquillité. La plupart ne viennent chez nous qu'à la suite de méfaits commis chez eux.
Ils se sont glissés partout ; avec nous, ils sont contre nous.
La Police ne doit pas les perdre de vue, de même elle doit veiller aussi attentivement sur les manifestations publiques et tumultueuse, car chaque acte de cette nature peut être la cause de grosses complications.
Le 14 juillet dernier, une manifestation patriotique a failli nous créer des embarras diplomatiques.
Tout le monde se souvient de cet incident : la foule voit un drapeau allemand à un balcon et en réclame Tenlèvement. Un commissaire de police intervient et donne droit h la foule en lui livrant le drapeau, qui est mis en lambeaux.
C/otait grave.
Pour l'honneur du corps des commissaires de police, je dois dire que celui dont il est question n'était pas un homme du métier ayant gravi lentement et un à un les échelons de la hiérarchie. Il était, comme quelques autres disparus avant lui, un fruit des événements politiques de 1870.
Cette année, c'est un drapeau qu'on lacère ; l'année prochaine, qu'est-ce que ce sera?
Nous sommes sur une pente et nous glissons insensiblement vers l'abîme, sans nous en apercevoir.
Los croyances n'existent plus ; la misère est grande ; la plaie du suicide va toujours en augmentant. La Morgue deviendra insuffisante.
Les prisons et les hôpitaux débordent. L'alcoolisme est en progrès.
Le cabaret et la brasserie sont libres ; ils servent d*asile inviolable au vice, à la débauche, au crime.
L'inquiétude est générale et l'horizon est chargé de gros nuages pleins d'électricité.
La Révolution relève la tête : son organisation commence; ses chefs sont connus; son armée se forme. Et c'est un pareil moment que l'on choisit pour discuter l'existence de la Préfecture de Police I
Si, à une époque, le veilleur de nuit criait :
Tout est calme; bons Parnsîens, dormez!
Aujourd'hui, nous soinmes près d'entendre :
Sentinelles, veillez/,.. Sentinelles, prenez garde à vous!
Octobre 1884.
Je me suis abstenu, autant que possible, d'introduire dans le corps de cet ouvrage, destiné à éclairer la religion des hommes qui ont à cœur la réorganisation de la Préfecture de Police, des éléments tout fait étrangers à cet ordre d'idées.
Mais je ne peux passer sous silence certaines attaques dirigées, de parti-pris, contre le personnel de la Préfecture de Police en général et contre moi en particulier.
J y répondrai brièvement par cet appendice, en disant la vérité sur certains faits passés à l'état de légende et émanant de personnes qui, pour des raisons diverses, ont intérêt à dénigrer l'Administration dont ils désirent la suppression.
Après le 4 septembre 1870, une trinité, composée de MM. de Kératry, Antonin Dubost et Raoul Rigault, s'était formée pour demander la démolition de la Préfecture de Police.
Depuis 1878, une autre trinité fonctionne dans le môme but. Elle est composée d'un journaliste, d'un
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commerçant-financier et d'un avocat, trois hommes connus : MM. Yves Guyot, Eugène Mayer et Eugène Delattre.
Si ces trois partisans du tout laisser-faire ne sont pas encore arrivés où ils désirent, ils peuvent néanmoins se vanter d'avoir déjà fait du chemin.
On leur doit :
La désorganisation des services de la Police municicipale par Tesprit d'indiscipline et de délation qu'ils y ont implanté ;
2° L'organisation de V armée du anme, dont on connaît les exploits quotidiens.
Voici ce que l'on lit, sous la signature de M. Charles Laurent, dans le journal Pa7nSy à la date du 2 octobre 1884 :
n n'y a pas à dire, Paris est envahi. Tonte une armée s'agite dans son enceinte, avec ses postes, ses avant-postes, ses rondes, ses patrouilles et ses camps retranchés. Elle a ses centurions et ses décurions, ses mots do passe et ses cris de ralliement. L'uniforme estvariabli^ mais l'arme est réglementaire : c'est le couteau, modèle 1884.
Les quartiers de la ville où réside le gros de ces forces redoutables sont ceux qui avoisinent les temples passagers d'un tas de prêtresses au rabais. Les Garnots du trottoir ont sagement agi, à leur point de vue , en s'établissant ainsi tout auprès de leur base d'approvisionnement.
Cependant il devient de plus en plus impossible de se hasarder dans certaines rues de la ville, non pas seulement quand le jour tombe mais même en plein soleil, après midi, — car on a remarqué que le souteneur fait généralement la grasse matinée.
Une femme qui commettrait l'imprudence de les traverser sans escorte se verrait arracher au passage les bijoux de ses oreilles, bien heureuse si, ce tribut prélevé, on lui permettait de fuir sans autre dommage. Quant aux passants, qu'ils répondent ou non aux avances fardées qui leur sont faites, le danger qu'ils courent est le même : pour risquer le vol et les coups, il n'est pas besoin de suivre Galatée fuyant vers les drôles...
Il faut on finir ! Que la Préfecture ne se lasse pas ! Qu'elle arrête, qu'elle arrête encore tous ceux qui ne peuvent montrer, hommes ou femmes, d'autres preuves de leurs travaux ordinaires que les
souillures de leurs corps ! Qu'elle purge la ville de cette engeance qui la déshonore! qu'elle dresse des çrocès-verbaux d'attentats aux mœurs, de résistance aux agents!
Ce tableau n'est malheureusement que trop fidèle.
Est-ce inaction? est-ce impuissance de la Préfecture de Police à mettre un terme à cette situation lamentable?
M. Gamescasse en fournira Texplication prochainement au Conseil municipal, lors de la discussion du budget, car depuis la mutinerie des gardiens de la paix, le projet de rattachement au Ministère de l'intérieur paraît avoir fait un pas en arrière.
Mais je reviens à la trinité susdite.
Je commence par le journaliste.
Le 30 septembre 1878, dans un article de la Lanterne, sous la signature : Un Vieux Petit Employé yM, Yves Gûyot, écrivait ceci :
Je Tavoue, mes articles sont une série de diffamations, car il n'est guère d'articles où je n'aie cité que trois ou quatre faits de nature à porter atteinte à l'honneur ou à la considération du corps de la Préfecture de Police.
Aujourd'hui, je suis à mon dix-septième article : au minimum, les seize premiers devaient contenir quelque chose comme cinquante diffamations,
M. Yves Guyot est franc : il avoue, il se vante même avec une certaine forfanterie d'être un diffamateur. Il eût été encore plus franc et plus crâne en avouant qu'il est en même temps un calomniateur, car un tiers au moins des faits allégués par lui sont inexacts.
J'entends sa réponse: Si les faits étaient aux, pourquoi ne les a-t-on pas démentis ?
Et le public, qui ne connaît rien aux affaires hiérarchiques et administratives, répondra comme lui : pou?'quoi ne pas démentir ce qui est faux?
Gela devrait être, au fond ; mais les hommes qui détiennent le pouvoir ne Tentendent pas ainsi. Ils estiment qu'un fonctionnaire doit tout laisser dire, même ce qui touche sa personnalité et son honorabilité.
Les sous-ordres ne peuvent donc que courber la tête.
Et M. Yves Guyot, qui, mieux que nul autre, connaît cette situation, en a largement usé et abusé.
Dans quelques-uns de ses écrits, il m*a pris à partie. J'ai donc aujourd'hui le droit de lui répondre et de me justifler de ses attaques, aussi injustes qu'injurieuses.
S'il eût été encore conseiller municipal, je me serais montré moins généreux à son égard, mais comme le suffrage universel lui a déjà porté le premier coup de massue, je me bornerai à réfuter quelques-unes de ses assertions...
La rancune de M, Yves Guyot à mon égard remonte à une époque assez reculée.
Je le vis pour la première fois le 9 août 1870. J'étais alors commissaire de police. On l'amena devant moi, et je lus sur le rapport d'arrestation le concernant la mention suivante :
« Un égaré vu, criant et gesticulant comme un fou, » derrière les grilles du Corps législatif. »
Après un examen sommaire je reconnus que Tétat psychologique du sujet n'était pas encore bien grave. Je le remis en liberté, et le soir môme il put regagner son garni de la rue Saint-Sulpice.
Depuis lors, M. Yves Guyot s'est toujours montré agressif envers moi.
A différentes reprises, il a voulu me mêler au procès de Blois, à propos de bombes trouvées dans le canal de Saint-Ouen. Or, les bombes extraites de ce canal avaient la forme d'oranges et ne ressemblaient nullement à celles ayant motivé le procès en question.
M. Delattre, qui défendait l'un des accusés, sait bien
qu'il n'existait dans le dossier aucune trace des fameuses bombés explosibles fabriquées par la société des bombiers, dirigée alors par le conspirateur Blanqui.
Kn inventant cette histoire, M. Yves Guyot savait ce qu'il faisait; mais il s'est à\i que, sous un gouvernement républicain, un fonctionnaire impliqué dans un complot sous le précédent régime était un homme à la mer.
Voyant que cette première fable ne réussissait pas à me faire quitter l'Administration, il en inventa une autre.
Il écrivit dans la Lanterne que j'avais gagné « ma décoration en peuplant les pontons » . Et bon nombre de gens l'ont cru et le croient encore.
J'avais cependant adressé une rectification au journal la Lantejme, par une lettre ainsi conçue :
Paris, le 29 janvier 1879.
Monsieur Fadministrateur,
Tout fonctionnaire calomnié a au moins le droit de se défendre !
Je vous serais, en conséquence, très-obligé, dans lïntérêt de la vérité, de vouloir bien, en réponse à Farticle XXXVII que vous avez publié sur la Préfecture de Police,, faire connaître au signataire de cet article que j'ai été nommé chevalier de la Légion d'honneur non pas, comme il le prétend, pour avoir « peuplé les pontons », mais bien à la suite de divers actes de sauvetage, dont le principal a nécessité mon transport et mon séjour à l'hôpital.
Les habitants du dixième arrondissement pourront en témoigner; ils se souviendront facilement que dans le terrible incendie qui a éclaté, pendant la nuit du 7 au 8 octobre 1873, rue Albouy, j'ai été grièvement blessé à la tête des sergents-de-ville, que j'avais Thonneur de commander en qualité d'officier de paix.
Veuillez agréer, monsieur l'administrateur, l'assurance de mes sentiments distingués.
Signé : G. Macé.
M. Yves Guyot, dans ses publications faites de remplissages, en reproduisant toutes sortes de documents et d'articles de journaux, s'est gardé de reproduire cette lettre. Ce n'est point, du reste, le seul document qu'il aurait dû publier et qu'il s'est empressé d'éluder.
M. Yves Guyot a dit encore que je touchais du Parquet 6.000 fr. pour frais de captures, en vertu du tarif criminel de 1811, à raison de 21 fr. par mandat d'amener.
Tout le monde sait, au Parquet et à la Préfecture de Police, que les primes d'arrestations en vertu de mandats d'amener, d'arrêt ou de jugements, sont réparties entre tous les agents de la Sûreté, à Texclusion volontaire du chef de service.
Sur le même sujet, M. Guyot ajoutait :
« Le budget porte 24,000 fr. pour le même objet. Aucune recette de ce chef. »
Il parle là avec une incompétence manifeste : il traite les questions qu'il ne connaît pas, et auxquelles il ne comprend rien, avec l'audace et la sécurité des ignorants qui ont la prétention de tout savoir.
Il serait à demi-excusable s'il n'y avait qu'ignorance de sa part ; mais c'est que sur cette ignorance se greffe avec connaissance de cause un souffle de fausseté.
M. Yves Guyot a un mérite particulier : il sait, à l'aide d'insinuations malveillantes et de réticences calculées, donner une apparence de vérité aux faits avancés par lui.
Prenant certaines parties d'un récit, d'une allocution ou d'un discours, il les arrange de façon à dénaturer complètement la pensée de l'auteur des paroles qu'il invoque. Il ajoute, du reste, sans scrupules, les mots pouvant donner à la phrase le sens qui lui convient.
En voici un exemple. M. Yves Guyot a écrit: « M.Macé, » en recevant le personnel de la Sûreté, à son entrée en » fonctions, le 18 février 1879, a prononcé les paroles » suivantes :
« Si vous étiez soldats, au heu d'appartenir à une admi- » m'straU'on civile, je vous ferais fusiller depuis le premier » Jusqu'au dernier/ »
Or, voici la vérité à ce sujet :
A l'époque où j'ai pris la direction du Service de Su-
LE SERYICK DE LA SUREÏÉ 367
reté, grâce à l'odieuse délation encouragée et payée par MM. Yves Guyot et Eugène Mayer, il y avait dans tous les services de la Préfecture de Police des employés prévaricateurs, toujours aux aguets pour s'approvisionner de cancans, qu'ils allaient vendre ensuite, après les avoir amplifiés, à leurs instigateurs, qui les grossissaient encore eux-mêmes de façon à les livrer au public à l'état d'actes monstrueux.
Voulant à tout prix mettre un terme à cet état de cho ses, je surveillais de près mon personnel.
Un jour, le 25 juin 1879, je surpris, venant aux nouvelles dans mes bureaux, un nommé Petit, attaché comme inspecteur de police à la 5® brigade de Recherches.
L'attitude de cet agent me frappa. Je le fis amener dans mon cabinet et fouiller minutieusement. Il était porteur de carnets remplis de notes ayant paru et devant paraître dans la Lanterne.
J'avais eu la main heureuse : je tenais le Vieux Petit Employé^ et je le tenais doublement, car une heure après je saisissais à son domicile 7.000 pièces administratives volées dans les bureaux de la Préfecture de Police, sans compter une grande quantité de marchandises détournées par lui et sa concubine dans les magasins du patron de celle-ci.
Possesseur du dossier de Petit, je lui ai dit • « Vous êtes un vieil employé comptant plus de vingt années de service. — Par votre insubordination vous n'avez pu obtenir aucun avancement, malgré vos capacités et votre intelligence. — Révoqué le 16 septembre 1870, vows avez été — à tort — réintégré dans votre emploi. Il vous a été infligé ensuite une privation de traitement ^q deux jours pour avoir fourni, par rapport, un renseignement inexact. Le 20 février 1879, vous avez été de nouveau révoqué pour vos agissements en faveur d'un journal systématiquement hostile à l'Administration et, par une fai-
blesse coupable, on vous a pbur la deuxième fois réintégré,
» Aujourd'hui, vous continuez votre système d'espionnage et de trahison ; vous êtes le porte-drapeau de ceux de vos collègues des divers services assez lâches pour diffamer et calomnier dans l'ombre l'Administration qui les nourrit, surtout quand elle est violemment attaquée et qu'elle lutte pour son existence.
» Dans tous les pays, sous tous les régimes, cela se nomme : Trahison devant l'ennemi î
» Si nous étions dans t armée et que je fusse votre colone/y je n hésiterais pas à vous faire fusiller! »
Voilà ce que j'ai dit, et dans les conditions que j'indique.
On a vu plus haut dans quelles circonstances et à quel propos M. Yves Guyot m'a attribué ces paroles.
Par ce qui précède, on peut juger de sa bonne foi, car, bien renseigné à cette époque, il savait parfaitement où, quand et comment j'avais parlé.
L'employé traître que j'avais arrêté était bien le Vieux Petit Employé de « la Lanterne. » Il était vieux; il se nommait Petit; c'était un très-modeste employé, et les notes trouvées sur lui et chez lui ne pouvaient laisser aucun doute. C'est lui qui centralisait et fournissait les délations que M. Yves Guyot arrangeait ensuite à sa façon, en les amplifiant à l'occasion pour les besoins de la cause.
L'arrestation de Petit avait fait un certain bruit, surtout à cause des objets volés trouvés chez lui et qui allaient le conduire devant la police correctionnelle.
En tout autre cas, la Lanterne aurait pu prendre sa défense; mais en cette circonstance il eût été dangereux, au point de vue de l'opinion publique, de faire une campagne en sa faveur.
On le comprit à la Lanterne j et par un entrefilet banal, on annonça l'arrestation d'un employé de la Préfecture de PolicC; nommé Petit, sous inculpation de vol.
En même temps, M. Yves Guyot s'attribuait la paternité des articles du Vieux Petit Employé/...
Il n'était ni vieux, ni petit, ni employé; mais, le véritable Vieux Petit Employé faisant naufrage, il fallait à tout prix sauver son œuvre.
Le nommé Petit fut condamné, le 16 juillet 1879, parla 10® chambre correctionnelle, à six mois de prison pour vols et complicité de vols par recel.
11 n'interjeta point appel de ce jugement mais se fit recommander plus tard pour obtenir une réduction de peine.
L'arrestation de Petit et les documents trouvés en sa possession m'avaient fait conne-itre d'autres employés infidèles, chez qui j'ai pratiqué des perquisitions ayant amené la saisie de documents compromettants.
Celte série de découvertes avait beaucoup contribué à faire mettre bas le masque de M. Yves Guyot. Il était temps, pour l'honneur du journal.
Elle serait très-instructive à raconter en son entier cette histoire du Vieux Petit Employé. On verrait comment les statuts de la bande Àbadie, détournés dans mes bureaux, ont été vendus et livrés à la publicité.
On connaîtrait également le lieutenant, le bras droit de Petit, un nommé V..., inspecteur d'une brigade de Recherches, envoyé en discipline au Service de Sûreté, selon la coutume delà Police municipale.
On saurait cornment ce V... est allé échouer, sur les bancs de la Police correctionnelle, pour avoir montré à des petites filles, sur un bateau-mouche, la nuance de ses opinions politiques, fait qualifié par le Gode out^^age public à la pudeur, et qui lui a valu six mois d'emprisonnement.
MM. Yves Guyot et Mayer n'ont pas lieu de se vanter du personnel embauché par eux pour recueillir les renseignements contre la Préfecture de Police, renseigne-
ments que, de leur propre aveu, imprimé en tontes lettres dans le journal, ils payaient à caisse ouverte.
Pour en finir avec Petit, je mettrai sous les yeux du lecteur le premier arrêté de révocation textuel dont il avait été frappé par MM. de Kératry et Antonin Dubost :