DE LA DECENTRALISATION DE LA PRÉFECTURE DE POLICE
» La Préfecture de Police peut-elle , » être décentralisée? — NON.
» A Monsieur de Kératry.
» Le 4 septembre 1870, M. le comte de Kératry était appelé aux fonctions de Préfet de Police par le Gouvernement de la Défense nationale.
» Le 19 du même mois, ce fonctionnaire rédigeait un rapport officiel dans lequel il demandait la suppression de la Préfecture de Police.
» Le Gouvernement, tout en approuvant les termes et l'esprit de ce rapport, désirait de M. de Kératry un projet de décret réalisant sa proposition; mais le 12 octobre suivant, M. le Préfet de Police, chargé d'une importante mission , cessait ses fonctions sans avoir indiqué les moyens d'arriver à cette suppression... ir^^éalisable,
» M. de Kératry est évidemment un homme d'esprit^ un histo7'ien distingué , son livre sur le Mexique le prouve suffisamment; mais entre écrire et diriger une administration aussi multiple, aussi importante qu'est la Préfecture de Police, il y a une grande différence.
» Nous, qui, pendant dix-huit années, avons passé dans tous les services actifs, administratifs et judiciaires de la
Préfecture de Police, qui en avons compris et examiné les différents rouages, disons — tout d'abord — que cet acte de suppression serait imprudent, impolitique.
» Porter la main sur une administration dont le mécanisme, dans tous les temps et sous tous les régimes, fonctionne et correspond avec l'État; détruire, supprimer, sans indiquer les causes d'une destruction, lourde de responsabilité dans l'avenir, serait une grave erreur.
» M. Ducoux, ancien PréTet de Police sous la République de 1848, écrivait, le 7 octobre dernier, au général Trochu, une lettre pour réfuter le projet de M. de Kératry.
» Voici un fragment de cette lettre :
« Je n hésite pas à déclaf^er que la mesure réclamée par
» M. de Kératry, qui serait une faute énoi^me à toutes les
» époques et sous toutes les formes de gouvernement, se-
» rait aujourd'hui y dans les circonstances que nous traver-
» sons, non plus une faute, mais un acte criminel ou insensé
» dont aurait à souffrir la mémoij^e de tous ceux qui y au-
» raient participé, »
» M. Ducoux a raison : la suppression de la Préfecture de Police est impossible.
» L'histoire de la Police serait longue et le cadre de nos observations est trop circonscrit pour l'écrire dans son entier. Nous nous contenterons de retracer ce qu'il nous a été donné d'observer par nous-même :
wLors de la Révolution de 1848, la Préfecture de Police se borna à changer le nom et l'uniforme des sergents-deville; — comme à toutes les époques révolutionnaires, elle fut envahie et fouillée.
» Caussidièrefut nommé Préfet, et Sobrier, secrétaire général. — Sobrier organisa sa légion de Montagnards, et Caussldière, dans un certain sens, fit de l'ordre avec du désordre. — Sa proclamation du 24 février est pleine
d'énergie. — Magistrat honnête, rendant une égale justice à tous, il eut la satisfaction de prévenir bien des conflits et des coalitions.
» Le 14 mars 1848, il déclara que la Préfecture de Police conserverait intactes ses attributions telles qu'elles étaient définies par l'article constitutif du 12 messidor an VIII.
» En compulsant les circulaires des gouvernements précédents, nous voyons qu'après chaque crise nationale, des instructions sages et sévères étaient toujours envovées aux différents chefs de service.
» En 1830, comme en 1848, Girod de l'Ain, comme Caussidière, reprochait ai certains fonctionnaires, aux commissaires de Police, leur tiédeur et leur négligence dans des circonstances difficiles, avec cette conclusion : Le temps des ménagements est passé. Vigilance et fermeté,
» C'est ainsi que, dans la période de mars 1848, Caussidière recommandait une surveillance spéciale sur les réunions publiques.
» Après Caussidière vinrent les Préfets do Police Trouvé-Chauvel, Gervais de Caen, Ducoux, Rebillot, Carlier, de.Maupas, Pietri aîné, Boittelle et Pietri jeune.
)) Depuis 1849, la Préfecture de Police prit un caractère plus politique ; ce qui fut une faute de la part des Préfets, qui voulaient s'arroger le droit d'exercer ou non des poursuites en matière politique.
» Mais arrivons au 4 septembre 1870.
» M. de Kératry prend possession de la Préfecture de Police avec un ancien rédacteur du journal la Marseillaise^ M. Antonin Dubost, nommé secrétaire général.
» Ces deux fonctionnaires, dont les tendances politiques ne devaient guère les réunir en collaboration, se soucient peu de l'importante magistrature qui leur est confiée.
» M. de Kératry, quelques jours après son arrivée,
en recevant son personnel, déclare qu'il ne restera pas.
» M. Antonin Dubost, qui semble avoir pris la môme décision, n'a qu'une préoccupation, c'est de fouiller dans les archives pour en retirer son dossier. — Son dossier l'intéresse; il n'en est pas de môme des malheureux fonctionnaires et employés qu'il révoque, sous le fallacieux prétexte qu'ils s'occupaient trop de politique.
» Si, comme on le voit, le Préfet de Police a songé à modifier les différents services cjui ressortent de son administration, il s'est ravisé, car il n'est rien resté qu'un projet de décent7'alisation, auquel il n'a pas donné suite.
» La Préfecture de Police restera debout parce que, depuis sa fondation, son rôle est essentiellement protecteur. Si les phases au milieu desquelles elle existe aujourd'hui portent ses agents en avant des forts de Paris assiégé, demain la cité parisienne réclamera leur appui.
» Elle restera debout sous la République, parce qu'il faut une force légale à tout gouvernement qui gère les destinées d'un pays, et qu'on ne saurait nier l'efficacité de son concours dévoué. — Qu'importe la forme... républicaine ou monarchique?
» Il y aurait péril pour la consolidation d'un pouvoir qui voudrait s'isoler de ceux sur lesquels il doit compter.
» Le souvenir môme de la nuit du 3i octobre dernier suffirait comme argument.
» Pour établir une surveillance sérieusement responponsable, la centralisation est un lien indispensable.
» Supposons que les maires de Paris soient séparément chargés de la police municipale de leur arrondissement. Dans certains cas, la force publique dont ils disposeraient peut ôtre insuffisante ; faudra-t-il qu'ils aient recours à un arrondissement voisin, lequel, pour des causes imprévues, pourra faire défaut à leur appel?
» A ce point de vue, il paraît impossible d'avoir deux sortes de police ; les conflits qui en résulteraient seraient
préjudiciables aux nombreux intérêts qui s'y rattachent, et la ligne de démarcation qui s'établirait entre la police locale et la police générale amènerait vite la suppression de ces rivalités mal conçues.
» La centralisation a fait ses preuves ; détruire en partie les services qu'elle a judicieusement établis, pour porter ses regards dans Tinconnu, serait une faute.
» Il y a des améliorations que le temps semble indiquer, et, puisqu'il s'agit de réorganisation, il serait convenable de déduire les motifs qui nous portent à solliciter quelques modifications touchant plus particulièrement la Police municipale.
» Le Chef de la Police municipale a sous ses ordres tout le service ordinaire joint aux services spéciaux.
» Le service ordinaire se compose de trois mille cinq cent soixante agents répartis dans les vingt arrondissements de Paris (1).
» Les services spéciaux , comprenant les brigades centrales, le service des voitures, de la sûreté, des garnis, des mœurs et de la politique, ont un effectif de sept cent trente agents. Ce qui comporte quatre mille deux cent quatre-vingt-dix agents placés sous la surveillance d'un seul chef. Tous ces services, composés d'éléments divers, ne doivent pas astreindre le chef de la Police municipale à avoir seulement la direction de ses bureaux, quand son devoir devrait l'appeler le plus souvent sur la voie publique, où sa présence produirait visà-vis de ses subordonnés un effet moral et salutaire.
» Les modifications à apporter pourraient être celles-ci :
» Le commissaire chargé de la Police municipale conserverait a surveillance des vingt arrondissements de Paris, le service des voitures et celui des brigades centrales-
(1) Le nombre des agents est aujourd'hui plus que doublé. (Note de l'auteur, septembre 1884.)
» Un commissaire de Police chargé de la Police de Sûreté, des mœurs et des garnis, travaillant directement avec le Préfet ou son Secrétaire général;
» Un officier de paix chargé du Service politique (s'il est conservé), travaillant également avec le Préfet ou son Chef de cabinet.
» Dans le cas où le Ministère de l'intérieur voudrait en faire une direction spéciale, la Préfecture de Police pourrait Taider de ses renseignements sans y participer directement.
» Le service des agents fait par îlots offre des inconvénients.
» Des plantons à tous les carrefours et aux points les plus fréquentés, plantons relevés par des brigades volantes composées de deux hommes, donneraient de meilleurs résultats. La population trouverait toujours un agent qu'il est parfois difficile de rencontrer dans son îlot, et la brigade volante paralyserait, avec plus de succès, les tentatives des malfaiteurs.
» Ces plantons pourraient cesser leur service à minuit, et la garde républicaine à pied et à cheval commencerait à faire des patrouilles sur tous les points et dans toutes les rues de la capitale.
» Valternat des commissaires de police serait supprimé, à l'exception du dimanche, où il n'y aurait qu'un commissariat d'ouvert pour deux quartiers.
» Les bureaux des commissariats de police ouvrant à neuf heures du matin pour fermer à dix heures du soir, un commissaire pourrait, à tour de rôle, être détaché chaque nuit à la Préfecture de Police, afin de parer aux éventualités.
» Nous venons de rappeler succinctement le passé de la Préfecture de Police, et nous avons dit simplement les choses, sans parler des services innombrables qu'elle a rendus au foyer, à la population, à l'Etat.
» Quand une administration comme la Préfecture de Police inscrit sur son fronton : Sécurité, Secou7's aux blessés, Sauvetage; — qu'elle exerce sans désemparer un contrôle sur les denrées alimentaires; qu'elle demeure l'effroi constant du malfaiteur; que, quand il s'agit d'un malheur public, elle est la première au danger; qu'elle est disposée à tous les sacrifices pour conjurer un désastre ; — nous avouons qu'elle a bien mérité et qu'elle a des droits acquis à la considération publique. — S'il lui importe peu de se mêler au côté politique, elle est toujours là dès qu'un péril lui est signalé. — Voilà ses titres.
» Le mot police résonne mal à l'oreille des vagabonds, des voleurs et des assassins.
» Il a une acception différente dans celle de la population honnête.
» M. de Kératry a demandé la décentralisation de la Préfecture de Police dans une lettre officielle : M. Delessert avait passé quatorze années de sa vie à concentrer les services pour en extraire des améliorations et des progrès.
» La contradiction est flagrante, et l'avenir de la République dira lequel de ces deux fonctionnaires avait raison.
» Paris, 5 novembre 1870.
(( G. Macé.
» Imprimerie Balitout, Questroy et G», 7, rue Baillif. »
Bien des années se sont écoulées depuis 1870, bien des événements se sont accomplis : mes idées sur la décentralisation ne se sont pas modifiées. M. de Kératry parait avoir conservé le môme culte sur sa fameuse proposition.
La lettre ci-après, adressée par lui, le 7 novembre 1883, /îu journal le GilBlas, est une confirmation de son rapport :
Paris, le 7 novembre 1883.
Monsieur le rédacteur en chef,
Depuis 1870, il a été plusieurs fois question, soit dans la pressa;, soit à la tribune parlementaire, comme hier encore durant la discussion de la loi municipale, de la suppression de la Préfecture de Police, que je proposai au gouvernement de la Défense nationale, et qui reçut à l'époque son unanime approbation.
Maintes fois, écrivains ou orateurs, suivant leur tempérament politique, ont travesti ma pensée ou l'esprit du projet lui-même ; on a été jusqu'à dire que, par suppression de la Préfecture de Police, j'avais entendu laisser désormais carrière libre aux criminels et aux émeutiers.
Jusqu'ici j'ai gardé le silence sur de pareilles appréciations, qui ne résisteraient pas plus à l'examen de mes actes comme Préfet de Police qu'à la simple lecture du rapport officiel ; mais je serai reconnaissant à Gil Blas si , journal républicain , il me donne l'hospitalité pour me permettre de faire une bonne fois justice de pareilles erreurs, en indiquant en quelques lignes ma pensée exacte sur cette grave matière et sur les raisons qui l'ont déterminée, eu dehors de toutes questions de partis.
Une police sévère, respectée parce que respectable, est indispeu- ' sable à Paris, comme une Sûreté générale bien renseignée et bien servie est nécessaire à la France.
Quand j'ai eu pris connaissance de la situation après le 4 Septembre, ma conviction a été faite. L'institution avait été faussée : elle ne répondait ni aux nécessités de la Police, ni aux besoins de la Sûreté générale. Polices et contre-Polices officielles et officieuses, scandales administratifs et judiciaires, conflits entre la Préfecture de la Seine et la Préfecture de Police, irrégularités et gaspillages, intrigues politiques et policières, telle était la situation à divers degrés de l'échelle, sur lequel le secret professionnel m'a toujours fermé la bouche devant l'opinion pubUque.
J'en ai rendu compte au Gouvernement, au Ministre de l'intérieur qui a examiné les faits sur place et sur documents : le Gouvernement résolut alors une réforme radicale qui remît chaque fonction à sa place et qui coupât court à des abus inhérents, hélas ! pas plus à l'Empire qu'à laRépublique, mais à l'institution elle-même, arrivée à un excès de centralisation favorisant l'arbitraire et le manque de contrôle, dangereux pour les individus, périlleux pour l'Etat.
C'est sous l'empire de ces considérations que, après m'étre entouré des lumières de magistrats, d'économistes et d'administrateurs compétents, j'adressai mon rapport au Gouvernement de la Défense nationale ; les trois lignes suivantes résument toute la portée du projet de loi alors inséré au Journal officiel : « Rendre à la magistrature la Police judiciaire ; au ministère de l'intérieur la Sûreté générale ; à la mairie de Paris, nommée par le Gouvernement, la Police municipale ; aux déj;)artements leur vie administrative ; enfin, supprimer dans la Police toute intervention de la politique. »
Je persiste à croire que ces nécessités de premier ordre sont les mômes aujourd'hui, plus impérieuses encore qu'en 1870, en présence des conflits à l'état aigu.
Si le Cabinet actuel, qui recherche les réformes utiles, n'est pas suffisamment éclairé par des hommes aussi considérables que MM. Jules Ferry, Brisson, Ranc et Hérisson, jadis partisans de la suppression de la Préfecture de Police, qu'il interroge un magistrat qui a été au fond des choses, l'honorable M. Sevestre, aujourd'hui conseiller à la Cour de cassation, ancien président des assises où retentirent les débats du fameux procès des halles et marchés. Le Cabinet pourra prononcer alors en connaissance de cause, non sur la suppression de la Police, mais sur la séparation des pouvoirs du Préfet de Police.
La parole, d'ailleurs, sera demain à M. A. Dubost, l'ancien secrétaire général de la Police durant mes fonctions. La Chambre des députés pourra l'interroger utilement sur la période passée.
Veuillez agréer. Monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de tous mes remerciements.
Comte E. de Kératrt.
Ce n'est pas la faute de M. de Kératry si, après la publication de son rapport, daté du 6 octobre 1870, le parti de la Commune n'a pas péussi le 31 du même mois, c'est-àdire vingt-cinq jours après; il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour le triomphe d'une nouvelle révolution. Il est vrai que, le 18 mars, l'émeute a eu un plein succès.
Ni la marche du temps, ni celle des événements accomplis, n'ont ouvert les yeux à M. de Kératry : comme en octobre 1870, il persiste aujourd'hui dans les conclusions de son rapport, et il en accentue de plus en plus les termes en disant dans sa lettre ci-dessus :
Que la suppression de la Préfecture de Police est une nécessité de premier ordre, plus impérieuse quen 1870.
Après la Commune révolutionnaire, voudrait-il nous doter de la Commmune légale ?. . .
Soyons franc :
M. de Kératry voulait être le dernier Préfet de Police/
En quelques jours, xiu 5 au 15 septembre 1870, en moins de temps qu'il n'en faut pour nommer un employé de bureau, M. de Kératry avait assez étudié et jugé l'or-
ganisation et le fonctionnement de la Préfecture de Police pour en demander la suppression.
Cette perspicacité et cette haute clairvoyance, que j'appellerais volontiers de V extra-lucidité y lui fait le plus grand homneur.
Mais puisqu'il jugeait la Préfecture de Police te une arme dangereuse qu'il fallait briser au plus vite », pourquoi le 11 octobre, en recevant le personnel, disait-il aux fonctionnaires de tous ordres :
« Restez. — Soyez-nous fidèles ; nous ne toucherons pas » à vos situations.
» Quelques-uns de vous seulement, devront porter le » poids des événements de 1851. »
Ces derniers mots étaient à l'adresse des commissaires de Police ayant participé aux arrestations du 2 décembre.
Six jours après, il signait le rapport que Ton connaît.
Le prenant au mot, le Gouvernement de la Défense nationale lui demandait, le surlendemain, un projet de décret concernant la suppression de la Préfecture de Police. Ce document, qui aurait été le corollaire de l'autre, s'est fait longtemps attendre On l'attend encore.
Trouvant sans doute la situation embarrassante, M. de Kératry s'était dérobé... pour passer à d'autres exercices.
En véritable équilibriste, il s'était enlevé en ballon, laissant à son successeur une lourde responsabilité.
Si j'en crois un racontar, M. de Kératry aurait dit plus tard à un haut fonctionnaire politique « qu'il n'avait demandé la suppression de la Préfecture de Police que pour la sauver', n ajoutant: « Il n'y a encore que le personnel de cette administration sur qui la République puisse compter. »
Si ce dernier propos est exact, le premier Préfet de Police du 4 Septembre ne pouvait mieux dire ; mais j'avoue que je ne puis arriver à résoudre ce problème : détf^tre pour sauver.
Peut-être M. de Kératry en cherche-t-il encore luimême la solution.
Je serais injuste si je quittais la période d'administration do M. de Kératry sans rendre un hommage mérité à son Secrétaire général, M. A. Dubost.
Proconsul au petit pied, M. A. Dubost avait commencé par mettre en pratique le système de la destruction en détail, que, peu après, son chef devait demander en bloc.
Au lendemain du 4 Septembre, une véritable panique s'était propagée parmi les fonctionnaires de toutes les administrations ; mais c'est à la Préfecture de Police seule qu'étaient réservées les hétacombes de la première heure : très-rapidement, en quelques jours, son personnel se trouva décimé.
M. A. Dubost allait vite en besogne : on l'appelait « la machine à révocation. »
Sans prendre communication des dossiers, sans respect des droits acquis, il révoquait par fournées ceux des fonctionnnaires qui étaient réputés ou dénoncés comme bonapartistes.
Le corps, si honorable, des commissaires de Police fut en grande partie renouvelé au moyen de chauds partisans de la Commune. Une seule des créatures de cette époque est encore en fonctions. Les autres ont disparu comme une nuée de chauves-souris surprises par un rayon de soleil, et, je dois le dire à leur désavantage, là plupart des candidats du 4 Septembre se sont tués euxmêmes, les uns par leur ignorance absolue des choses les plus élémentaires, les autres pour des causes encore moins honorables...
Mais revenons à M. A. Dubost.
Son entrée triomphale à la Préfecture de Police est restée légendaire, à force d'avoir été grotesque.
Le cAe/ orné d'un chapeau phénoménal aussi... avancé
à cette époque, que les opinions de son propriétaire, le nouveau Secrétaire général pénétra dans les bureaux du cabinet que venait de quitter M. Pietri, alla droit au télégraphiste et lui tint, sur un ton d'épileptique, le petit discours que voici :
« Je suis le Secrétaire général; je veux les dépêches, » toutes les dépêches; à l'avenir elles ne seront com- » muniquées qu'à moi, à moi seul, entendez-vous ! »
Ceci dit, il s'empressa de réclamer son dossier personnel et ceux de ses amis politiques, puis il s'installa dans le cabinet de son prédécesseur et reçut quelques fonctionnaires. A tous il posait la question suivante :
« Êtes-vous employés de bureau ou agents?... Des » agents, il n'en faut plus! »
Malgré le peu d'hostilité dont il paraissait animé à l'égard des employés sédentaires, quelques hauts fonctionnaires crurent devoir, par dignité, se retirer. De ce nombre était M. Mettetal, chef de la V^ division, homme profondément capable, d'une honorabilité à toute épreuve et dont Texcellent souvenir subsiste encore parmi les anciens employés de la Préfecture de Police.
L'arrivée de Raoul Rigault, nommé Chef du Cabinet, fut plus mifodeste, partant plus convenable, que celle do son ami Dubost. Sans parade, sans étalage, il s'installa dans le cabinet que venait de laisser vacant M. Lagrange, chargé de la direction d'un service politique.
Son premier soin fut de faire mettre en liberté immédiate ses... frh^es et sœurs de Mazas et de Saint-Lazare.
Il fallait renouveler le personnel révoqué ou parti volontairement : les candidats ne manquaient pas. On avait la quantité; la qualité., c'était autre chose.
Dubost et Rigault les examinaient.
D'aptitude et de capacité il n'en était pas question On leur posait seulement les questions suivantes :
« Avez-vous été poursuivi ou condamné pour faits » politiques? »
Ceux qui répondaient non étaient le plus souvent refusés.
« A Toccasion, sur Un ordre émanant de TAdmistra- » lion, ôtes-vous homme k mettre résolument la main » sur n'importe quel membre du Gouvernement de la » Défense nationale ? »
Selon la réponse, le postulant était accepté ou refusé.
Pour ces deux .. «sang impur », les mois de prison étaient des «Jours de gloire ».
L'avènement de la Commune se dessinait. On se souvient de la tentative faite pendant la nuit du 31 octobre.
Je n'ai eu qu'une fois le plaisir... et le déplaisir de voir le camarade de Raoul Rigault. Ce fut à la suite d'une grêle de télégrammes belliqueux dont il avait la manie.
« Allez !... Marchez !... Gourez !... Du courage !... » N'abandonnez pas vos postes !... On va prendre vos » bureau... résistez !... »
Tout cela, bien entendu, sans aucune raison sérieuse et uniquement pour faire parler de lui.
Je répondis à M. Dubost que mon patriotisme n'était pas dans la peau â!un autre et que, si l'on attaquait les bureaux de mon commissariat, j'avais, en guise de presse-papier, des revolvers dont je saurais faire usage.
Cette réplique ne fut pas du goût de M. A. Dubost, qui se tenait toujours prudemment en réserve.
Je fus mandé d'urgence à son cabinet dictatorial. Je m'y attendais, du reste : j'étais décidé à tout.
« — N'oubliez pas, me dit-il, que c'est la voix du » peuple qui nous a nommé ; que nous avons le pou- » voir et que nos droits sont indiscutables et immenses !
» — J'/îi àes droits aussi, lui répondis-je, et je pourrais
» au besoin vous le prouver, si je voulais.. Je suis assez » connu dans le X® arrondissement pour y trouver un ba- » taillon de gardes nationaux tout disposés à m*installer » à l'occasion Secrétaire général. »
Quelques jours après, j'étais relevé de mes fonctions.
A l'exemple de son chef, M. de Kératry, A. Dubost quitta Paris en ballon.
Durant les dernières années de l'empire, j'avais beaucoup connu Raoul Rigault au quartier Latin, où j'étais commissaire de Police. Je connaissais ses idées. Partisan absolu de la Commune, il s'en disait le « précurseur » ,
La sinistre journée de mars 1871 réalisa son rêve. On sait comment il a fini. Il est mort bravement, en défendant sa cause.
Qu'est-il resté à la Préfecture de Police du passage de la trinité « Kératry-Dubost-Rigault? »
Rien !... si ce n'est de tristes souvenirs?
Plus tard, devant la commission d'enquête sur le 4 Septembre, M. de Kératry a fait une déposition dans laquelle je relève cette phrase.
« Au moment oîi je suis arrivé à la Préfecture de » Police, M. Gambetta m'avait adjoint, pour me surveiller ^ » je crois, M. Antonin Dubost, en qualité de Secrétaire » général. // était tf^ès-lié avec Raoul Rigault et avec tous » les chefs du mouvement. Il avait certainement des ac- » cointances avec Raoult Rigault. Sov^ son patronage, ce » dernier, un blanquiste déclaré, s'était déjà emparé du » cabinet de M. Lagrange. »
C'est un vain que M. de Kératry a voulu se laver en chargeant ses deux complices.
Dans l'opinion publique — j'entends l'opinion des honnêtes gens — de Kératry, Dubost et Rigault sont aussi coupables les uns que les autres, mais dans des conditions différentes :
Le premier, en demandant, en un pareil moment, la décentralisation de la Préfecture de Police ;
Le deuxième, en sacrifiant injustement un personnel qui, en réalité, n'était coupable que d'avoir servi son pays avec dévouement, comme seraient coupables, en cas de changement de gouvernement, les fonctionnaires actuels de la République ;
Le troisième, en préparant la Commune.
Ils ont beau s'être séparés par la suite, ces trois hommes n'en resteront pas moins trois complices qui seront jugés sévèrement quand, sans parti pris, on pourra écrire l'histoire de ces heures néfastes !
Le 11 octobre M. Edmond Adam a remplacé M. de Kératry. Ce Préfet de Police n'a été qu'une date.
A la suite de l'affaire du 31 octobre 1870, un véritable sauveur fut mis à la tête de la Préfecture de Police. J'ai nommé M. Cresson.
Magistrat intègre, juste, ferme et bienveillant, il chassa de la Préfecture quelques-uns des parasites dangereux qui s'y trouvaient. La valeur et la droiture de M. Cresson étaient déjà connues ; aussi son avènement à la Préfecture fut saluée comme une résurrection.
Il avait, du reste, avec lui des collaborateurs précieux, MM. Léon Renault, Choppin et de Bois de l'Isle.
Autant la désorganisation avait été rapide avec la « trinité » Kératry-Dubost-Rigault, autant la réorganisation fut prompte sous ia direction de M. Cresson.
Presque tous les fonctionnaires renvoyés furent replacés à leurs postes respectifs. En bien peu de temps, on avait apprécié et jugé comme ils le méritaient les successeurs qu'on leur avait donnés, et dont les principaux exploits avaient consisté à faire arrêter par la garde nationale d'honnêtes citoyens tels que le sculpteur
Préault, à pratiquer des perquisitions illégales, à s'enivrer, à discuter les actes du Gouvernement, enfin à faire de l'administration apprise dans les cafés et les cabarets.
Pendant que la réorganisation se poursuivait, les sergents-de-ville, sous les ordres de leurs officiers de paix, allaient se faire tuer bravement aux avant-postes, donnant l'exemple à la population effarée. Tout le monde connaît leur conduite héroïque à l'affaire du pont de Sèvres.
M. Cresson et ses principaux collaborateurs ont droit à la reconnaissance publique pour le bien qu'ils ont fait à la Préfecture de Police durant la période si difficile et si scabreuse du siège de Paris.
A l'art de bien dire, ils joignaient celui de mieux faire.
En cette circonstance douloureuse, ils ont trouvé, du reste, parmi l'ancien personnel, tant exécré par Dubostet Rigault, un concours zélé et un dévouement absolu.
Que de bonnes et patriotiques actions ! que de larmes sdchées! que de bienfaits accomplis sans éclat et sans bruit I
J'ai vu là le bon usage qu'un Préfet de Police pouvait faire des fonds secrets : sur des renseignements fournis par mes collègues et moi, M. Cresson les distribuait aux victimes du bombardement, aux blessés, aux familles réfugiées dans des caves, sans autre asile et sans pain. Il épuisait ainsi sa caisse noire.
Au 22 janvier 1871, à l'affaire dite de l'Hôtel-de-Ville, M. Cresson resta ferme à son poste. Il était décidé à se faire tuer dans son cabinet préfectoral plutôt que de livrer à l'émeute l'administration confiée à sa garde et à son honneur.
On est heureux et fier d'avoir servi un pareil magistrat.
Plus forts que la volonté des hommes, les événements emportèrent M. Cresson.
Du 11 février 1871 jusqu'à l'arrivée du général Valentin, M. Choppin fut délégué à la Préfecture de Police.
Le général Valentin, ancien colonel de la garde de Paris, homme de courage et d'énergie, après avoir vaillamment défendu contre les Prussiens la redoute des Hautes-Bruyères, n'hésita pas, trois jours avant le 18 mars, à prendre le commandement de la Préfecture de Police.
Je passe, sans m'y arrêter, sur les douloureux événements qui ont précédé, accompagné et suivi la journée du 18 mars 1871 , prologue de cette funèbre mascarade : la Commune, à l'agonie de laquelle les affreux bâtiments où était parquée la Préfecture de Police furent incendiés.
Désormais sans domicile, l'administration préfectorale fut d'abord installée au ministère des affaires étrangères, puis transférée à la caserne de la Cité et au Palais-de- Justice, dans les locaux que j'ai décrits plus haut.
Le général Valentin, qui continuait à la diriger, avait deux résidences officielles : il était tantôt à Paris et tantôt à Versailles, où siégeait le Gouvernement. Il avait pour Chef de cabinet M. Collet, homme de grande valeur, qui le secondait très-intelligemment dans sa mission, assez pénible à cette époque.
Aussi bon administrateur que courageux soldat, le général commença l'œuvre de la nouvelle réorganisation, donnant des ordres pour la reconstitution des archives administratives et des sommiers judiciaires, complètement détruits par l'incendie.
Le 18 novembre 1871, il donna sa démission et fut remplacé par M. Léon Renault, administrateur éclairé et intelligent, qui mena à bonne fin l'œuvre commencée par le général.
La reconstitution des archives et des sommiers était de nécessité première, car des malfaiteurs venus de partout avaient fait de Paris une nouvelle Cour des miracles.
M. Léon Renault n'était pas un étranger pour la Préfecture de Police, où il avait déjà été attaché comme Secrétaire général pendant le siège. Les principaux rouages de l'administration lui étaient connus et l'avaient vivement intéressé.
Ce n'était plus l'époque mouvementée de 1871, on entrait dans une période de calme, de recueillement. Cela lui permit, avec le concours intelligent et dévoué de son Chef de cabinet, M. G. Patinot, d'étudier les réformes, les améliorations et les économies à faire.
Pendant plus de quatre ans, MM. Léon Renault et G. Patinot ont prouvé qu'ils étaient d'excellents administrateurs.
Tous deux Parisiens, jeunes, spirituels, très -actifs, travailleurs infatigables, ils avaient toutes les qualités désirables pour occuper longtemps cette importante magistrature.
Mais la politique, cette « roche tarpéienne », les a fait sombrer, comme elle avait fait sombrer leurs prédécesseurs et fera sombrer encore plusieurs de leurs successeurs.
Le 10 février 1876, M. Félix Voisin était nommé Préfet de Police, en remplacement de M. Léon Renault.
Procureur de la République pendant la guerre, son grand patriotisme lui avait valu le désagrément et en même temps le grand honneur d'un internement en Allemagne.
A son retour de captivité, en récompense de son dévouement à la patrie, ses concitoyens l'envoyaient à l'Assemblée nationale.
M. Félix Voisin choisit pour chef de cabinet M. Paul
JoUy.
Magistrats intègres et érudits, possédant tous deux, à un très-haut degré, des connaissances très-étendues de
police administrative et de droit judiciaire, MM. Voisin et Jolly ont continué avec honneur les bonnes traditions laissées par M. Léon Renault (1).
Grâce à leur habile et judicieuse direction, jamais un conflit ne s'est élevé entre la Préfecture de Police et le Parquet.
Les affaires judiciaires étaient très-rapidement étudiées, puis transmises aux bureaux compétents.
Survint la campagne en faveur de Tamnistie : on ne parlait plus que des victimes, des martyrs de la Commune, et, comme il faut toujours attaquer quelque chose, journalistes et conseillers municipaux radicaux se mirent à battre en brèche la Préfecture et le Préfet de Police.
M. Voisin dut se retirer.
Il fut nommé conseiller à la Cour de cassation, et M. Jolly promu Juge d'instruction.
Le 17 septembre 1877, M. Albert Gigot fut appelé à la direction de la Préfecture de Police, alors fortement attaquée par les partisans de sa suppression. — L'aTme du moment était la réglementation de la prostitution.
M. Albert Gigot s'appliqua à étudier les réformes nécessaires pour l'intérêt public.
Ses ordonnances, ses circulaires à l'égard des cochers, des filles publiques et des individus arrêtés sont la preuve de ses bonnes intentions; mais ses instructions, mal comprises, commentées avec un esprit de parti pris parla presse radicale, et faiblement défendues par celle conservatrice, portèrent un coup fatal à la Préfecture de Police.
M. Gigot n'a dû son élévation au poste important de Préfet de Police qu'à son travail et à ses sentiments de loyauté bien connus.
Homme de progrès, très-honnête, très-libéral, mais
(i) On doit à M. Voisin la création d'écoles d'adultes dans les prisons de la Seine,
point taillé pour les grandes luttes, il a fait durant son administration, — peu heureuse pour la Préfecture de Police, — trop de concessions à l'opinion publique. Il y a des choses qu'il faut savoir refuser, même quand les masses mal éclairées les demandent.
Sa démission a été très-digne : il a refusé les fonctions de Conseiller d'Etat qu'on lui offrait.
C'est à lui que je dois ma nomination comme Chef du Service de la Sûreté.
Lors du départ de M. Albert Gigot, la Préfecture de Police traversait une de ces crises violentes à laquelle elle est sujette.
On se demandait avec inquiétude qui serait le nouveau Préfet de Police, quand, le 9 mars 1879, M. Andrieux fut nommé.
Son discours de réception rassura le personnel et imposa une certaine crainte à divers employés qui aspiraient à l'avancement à la faveur du désordre qu'ils avaient en partie occasionné.
Avec son éloquence concise, mordante et parfois ironique, M. Andrieux manifesta le désir d'établir dans les services actifs une discipline toute militaire...
« La bataille est de tous les jours, disait-il avec raison ; il n'y a point et ne doit point y avoir d'armistice pour les criminels. Vous me trouverez résolu à vous défendre contre les attaques du dehors. Je couvrirai de ma responsabilité tous les agents qui auront ma confiance. Je compte sur votre concours fidèle pour réformer les abus, sans être obligé de faire appel à d'autres que mes auxiliaires, et nous arriverons à faire une administration forte et entourée de la considération publique... »
M. Andrieux est un des rares fonctionnaires qui aient eu le courage de tenir tête aux intransigeants du Conseil municipal.
Ceux des conseillers qui se sont frottés à lui de trop près doivent se souvenir encore de la façon dont il les retournait, sans toutefois avoir Tair d'y toucher.
Il ne lui convenait pas toujours de répondre aux criailleries des hôtes du pavillon de Flore — aujourd'hui de THÔtel-de-Ville ; — mais, quand il lui plaisait de riposter, ses agresseurs s'en ressentaient vivement :
« Je saurai défendre mes agents contre des imputations calomnieuses », a-t-il dit à la séance du 26 novembre 1879.
Et il les défendait crânement.
La Préfecture de Police a contracté envers lui une grande dette de reconnaissance.
Quand il a eu le courage de prendre le posté de Préfet de Police, il n'était point enviable.
Par la suite, quelques conseillers municipaux, qui le redoutaient comme le marin redoute l'ouragan, insinuaient que sa personnalité était cause du conflit existant à l'état aigu entre le pouvoir central et la municipalité.
Non, ce n'est point M. Andrieux qui a créé le conflit: il en endossait et supportait — volontiers, du reste, — la lourde responsabilité. Si le Gouvernement avait été aussi énergique que son Préfet de Police, il y a longtemps que le terrain serait déblayé. Le danger pour un fonctionnaire est d'occuper une situation militante sous un gouvernement faible.
M. Andrieux a rendu de très-grands services, il serait injuste de ne pas le reconnaître. Le Gouvernement, assez pauvre en hommes d'action, a eu grand tort de se séparer de lui.
L'avenir le prouvera.
Sa lettre de démission eut un certain retentissement. Je la reproduis ici intégralement.
Paris, 16 juillet 1881.
Monsieur le Président du Conseil,
Mardi dernier, lorsque j'ai eu l'honneur de vous offrir ma démission, vous avez bien voulu m' engager à rester à la Préfecture de Police. Vous m'avez ainsi donné un précieux témoignage de votre confiance, et je ne saurais trop vous en exprimer ma gratitude.
Mais, depuis lors, le dissentiment qui existe entre le Gouvernement et moi sur le projet de loi relatif à la Préfecture de Police s'est aggravé.
Les communications qui viennent d'être faites à la commission parlementaire par M. le Ministre de l'intérieur m'enlèvent toute illusion de faire partager par le Gouvernement mes idées les plus avrêtées sur les attributions nécessaires au bon fonctionnement de mon administration.
En conséquence, je crois devoir vous adresser définitivement ma démission, afin d'être libre de combattre devant la Chambre, quand il sera discuté, un projet qui me paraît aboutir à la désorganisation de la Préfecture de Police.
D'ailleurs, une expérience que j'ai peut-être trop prolongée m'amène à reconnaître que le cumul des fonctions de Préfet de Police avec le mandat législatif, quoique permis par la loi, porte un égal préjudice à l'indépendance du député et à la subordination du fonctionnaire.
Veuillez agréer. Monsieur le Président, l'hommage de mon profond respect.
Andribux,
Député du Rhône,
M. Albert Gigot est tombé pour avoir fait trop de concessions ; M. Andrieux pour n'en avoir pas assez fait.
Afin d'éviter ces deuxécueils, il fallait, a t-on dit, pour la' Préfecture de Police, un homme habile, souple, fin, ayant autant de tact que de fermeté.
Le jour même de la démission de M. Andrieux, 16 juillet 1881, le Jowmal o/)îcîe/ publiait le décret de la nomination de son successeur, M. Gamescasse.
Il quittait la Direction de l'administration départemen taie et communale au ministère de l'intérieur; déplus, il était Gonseiller d'Etat en service extraordinaire.
C'était, disait-on, le fonctionnaire rêvé.
bans son allocution au personnel de la Préfecture de Police, il déclara avoir été heureux de participer au travail qui avait précédé Texécution des décrets contre les religieux de divers ordres ; puis il félicita les commissaires de Police de leur concours dans cette circonstance, ajoutant : Vous avez ma confiance. •
Je dois dire ici, qu'en dehors de trois commissaires de Police, qui se sont offerts spontanément pour cette vilaine besogne, tous ceux qui y ont participé n'ont agi que par ordre.
Aux trois volontaires, on avait promis soit de l'avancement, soit des distinctions honorifiques.
A peine en fonctions, M. Gamescasse recevait une pluie d'éloges de la part de la presse intransigeante.
«... Esprit malicieux avec adresse, alerte, élevé..., très- » lettré; journaliste incomparable, qui a du savoir et du » savoir-faire, de l'habileté ; faisant à sa guise et ne se » brouillant avec personne; bienveillant, sachant tour- )) ner les difficultés, et, par cela même, apte à préparer » la loi sur la Préfecture de Police... »
Telles étaient les louanges que tout d'abord l'on prodiguait au nouveau Préfet de Police.
De la part de certains journaux, un éreintement en règle eût été préférable ; mais il ne devait pas tarder.
Son élection comme député du Finistère, quelques mois après, était le signal du commencement des hostilités.
Les mêmes journaux qui avaient chanté ses louapges étaient maintenant les plus acharnés contre lui.
Ce n'était plus le môme homme. «... Il était devenu » brouillon, fou, dépourvu de patience et de modéra- » tion ; ayant une conception si rapide qu'il est difficile » de saisir sa pensée; prenant des mesures illusoires et » vexatoires... ; un incapable, un maladroit... »
On connaît les interruptions qui lui ont été adressées
au Conseil municipal et les articles de M. Rochefort sur son compte.
Dans une réunion de ses électeurs, M. Gamescasse a résumé ainsi son programme :
« Révision de la Constitution en ce qui touche le mode de recrutement du Sénat; maintien énergique de la trilogie des lois d'instruction: obligation, gratuité, laïcité ; répression des écarts du cléricalisme et réforme de la magistrature. »
Quant à la question de savoir si les fonctions de député sont compatibles avec celles de Préfet de Police, M. Came^^casse a déclaré «^u'il se considère comme un soldat de faction à un poste d'honneur et de péril, et qu'il le gardera tant que le Gouvernement de la Répuolique aura besoin de lui ».
Il y avait, dans la première partie de ce programme, de quoi, apaiser les plus farouches radicaux; mais cela ne pouvait empêcher sa position d'être fausse et anormale, surtout après la lettre de M. Andrieux.
Un député Préfet de Police n'est plus possible.
Préfet, il ne peut rien dire ni rien faire sans l'assenti •
ment du Ministre de l'intérieur, son supérieur hiérarchique.
Député, il a le droit et le devoir de contrôler Jes actes de ce même Ministre.
M. Andrieux l'avait bien compris.
C'est du cumul; mais il ne paraît point déplaire à M. le Préfet de Police. « On sert son pays des deux mains » , a dit, fort nettement du reste, M. Gamescasse.
Pour se faire un peu oublier comme représentant du peuple et pour donner un semblant de satisfaction aux intransigeants, il a recommandé à ses chefs de service de ne point faire figurer sa qualité de député sur les actes soumis à sa signature.
Administrativement, M. Gamescasse paraît encore cher-
cher sa voie entre les concessions de M. Albert Gigot et Tautoritarisme de M. Andrieux.
Il touche à tout, sans rien détruire, sans rien créer. Ce ne sont point cependant les éléments qui lui manquent pour faire beaucoup et faire bien. Des études administratives, des statistiques judiciaires, des projets de modifications utiles lui ont été soumis. Les documents abondent à son cabinet ; il peut facilement écrire Thistoire de l'administration qu*il dirige (1).
J'ignore quelles sont les idées du Préfet sur l'avenir de la Préfecture de Police, qui, presque en état de vagabondage par suite de ses installations successives et toujours provisoires, se trouve en ce moment sur un véritable chevalet, attendant patiemment l'heure de son écartèlement.
Gomme Préfet de Police, M. Gamescasse est tenu à la plus grande réserve; mais, eii qualité de député, il doit à ses électeurs des explications très-nettes à ce sujet.
Il fai^ espérer que l'année 1885 ne s'écoulera pas sans amener une solution à cette grave et importante question.
Le Gouvernement fera sans doute connaître s'il désire encore rattacher à l'Etat, et dans quelles conditions, ce grand service public, cette institution indispensable au repos de tous, constamment faussée j)ar la politique, qui lui a valu tant d'attaques injustes et imméritées.
Malgré le bon vouloir des Préfets, aucune modification sérieuse n'a été apportée dans ses rouages depuis le 4 septembre 1870. Aussi, est-ce avec une impatience légitime que la population parisienne attend de nouveau le projet du ministère, si souvent mis en avant et si longuement discuté dans les commissions.
(1) On doit à M. Gamescasse, intelligemment secondé par M, Camhon, Sea^étaire général, la provocation d'un vote portant du quart txu liers la pension des veuves des fonctionnaires de la Préfecture tfe Police.
Si le principe de la disjonction des services et de leur répartition entre le Ministre de Tintérieur, la Ville et la Justice est adopté, c'est la fin de l'institution, et le Gouvernement de la République serait la première victime d'un pareil démembrement.
Tout n'a pas été dit et écrit sur la Préfecture de Police, et je crois lui rendre un véritable service, moi son enfant, en faisant toucher du doigt le siège du mal.
J'y porterai la lumière simplement, honnêtement, mais franchement.
Le moment me paraît opportun.