‹ La police parisienne: le service de la suretéChapitre 7 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Police smcienne et Police moderne. — Police dite municipale.

M. Caubet.

La Police, pour Paris, est une question vitale, et son organisation doit être spéciale, en raison de la population, composée d'éléments si divers.

Dans les commissions politiques et administratives, ainsi que dans des publications, tous les prétendus réformateurs se sont évertués à démontrer l'origine de la Police et ses progrès successifs.

Chercheurs consciencieux, ils sont remontés aux temps les plus reculés.

C'est du nouveau qu'il faut, et c'est dans le passé que l'on cherche.

Dans les documents officiels, rédigés par les lumières du Conseil municipal, il est question, à propos de la Police, de Platon, d'Aristote, de Socrate, des Grecs, des Hébreux, des Francs, desGaulois, de Rome..., où, selon l'expression heureuse d'un Conseiller municipal* Vindividu n était qu'une molécule.

On fait défiler ensuite, comme au cirque, les censeurs, les préteurs, les édiles, les baillis, les sénéchaux, les syndics, les consuls, les prudhommes, les dizainiers, les quarteniers, les cinquantainiers...; puis viennent les arbalétriers, les arquebusiers, le guet, le Lieutenant de

Police, la maréchaussée, les gardiens de ville, les défenseurs de la cité, les sergents-de-ville et enfin les gardiens de la paix, dénomination et incarnation dernière des agents de Police.

Les Préfets de Police ne sont pas oubliés, et sur ce chapitre on a trouvé moyen de dire des choses désagréables à M. Gamescasse.

Il est question aussi des constitutions municipales de tous les pays: Londres, Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Vienne, Madrid. Quelques zélés ont poussé leurs recherches jusqu'aux Etats-Unis, en n'oubliant pas la Hongrie el Gonstantinople.

Ce qui a paru intéresser plus particulièrement ces profonds chercheurs, c'est le Parlouet* aux bourgeois, que Ton pourrait appeler de nos jours le Parloir aux potins.

Mais s'ils s'étendent longuement et complaisamment sur la police des anciens temps, ils passent rapidement sur celle de la Révolution, se bornant à dire qu'elle était organisée comme le permettaient les événements. Elle a cependant son mérite et vaut la peine qu'on s'y arrête.

A aucune époque elle n'a été si exécrée, et elle méritait bien qu'on l'exécrât. C'est à elle que Ton doit les passeports, les cartes de sûreté, les feuilles de résidence et les registres où tout voyageur était tenu de se faire inscrire sous peine d'être déclaré suspect. On connaît la signification terrible de ce mot.

C'est au nom de la liberté que l'on décrétait toutes ces mesures aussi vexatoires que peu libérales.

Ayons donc le courage de l'avouer : la police avait alors pour ministre le Comité de Salut public; pour secrétaire * général Fouquier-Tinville; pour exécuteur... le peuple armé!

Tous ces politiciens à courtes vues exhument de vieilles coutumes plus monarchiques que républicaines, pJacent toujours les pays étrangers au-dessus du leur, et,

en fait de nouveau, malgré la science et le progrès, ne savent trouver autre chose que la mairie centrale de Paris ou le rétablissement de la garde nationale.

A les entendre. Tune ou l'autre de ces mesures, et au besoin toutes les deux sont la panacée universelle qui doit nous guérir de tous les maux physiques, moraux et sociaux.

Il me paraît superflu de dire que le rétablissement de la garde nationale est une utopie.

Quant à la mairie centrale, elle est, selon moi, plus qu'une utopie : c'est un danger grave pour le Gouvernement et pour les citoyens.

A ceux qui préconisent les systèmes étrangers, on pourrait apprendre, s'ils ne le savent, malgré leurs études, que chaque année des délégués des autres pays viennent étudier l'organisation de notre police pour modifier la leur, encore très-primitive, car dans beaucoup d'États il existe toujours, même pour les crimes et délits politiques, ce que l'on peut appeler la prime de la délation.

Les têtes humaines sont mises à prix I

Restons donc chez nous ; n'allons pas assimiler notre esprit, nos habitudes, nos mœurs et nos caractères à ceux de gens qui ne pensent et ne voient point de la même façon que nous. Français nous sommes, Français restons, et étudions à Paris les réformes sérieuses, nécessaires, possibles et compatibles avec notre tempérament et nos besoins.

Ce qui, en matière de Police, préoccupe le plus en ce moment nos législateurs, c'est la réorganisation de la .Police municipale, réorganisation absolument indispensable, je le dis hautement.

Mais point n'est besoin pour cela de faire remonter au Déluge les études préliminaires, comme il n'est nullement utile de franchir les mers.

Depuis 1848, bien des bouleversements se sont produits^

et Tattribution dite Police municipale en a profité pour « s'arrondir », en devenant beaucoup plus politique que municipale.

Actuellement cette attribution fonctionne comme sous la royauté et sous TEmpire. Les événements qui ont suivi le 4 Septembre n'ont pas modifié son mouvement; mais, les difficultés surgissant de jour en jour, Ton s'aperçoit que tout a progressé, que tout marche et qu'elle seule reste stationnaire dans son organisme , malgré son nouveau personnel de direction.

Les rouages en sont usés et les hommes politiques à sa tête se trouvent impuissants à lamorferww^% à y introduire des réformes indispensables, parce qu'ils se heurtent constamment à des résistances d'intérêt les plus puissantes.

Si je nie énergiquement l'opportunité de la démolition de la Préfecture de Police, il ne faut pas en conclure que je suis partisan de son immobilité : je veux et demande, au contraire, que l'on y introduise toutes les innovations et tous les progrès compatibles avec son fonctionnement.

J'ai toujours été partisan de certaines modifications que je reconnais utiles; je les ai souvent demandées et redemandées avec insistance.

J'ai dit souvent que l'impopularité de la Préfecture de Police avait pour cause primordiale le caractère politique trop accentué que ses administrateurs lui ont imposé.

C'est surtout pendant les cinq dernières années de ma carrière administrative que je me suis appliqué à étudier les défauts de l'institution et les améliorations possibles.

La Préfecture de Police doit avoir pour principaux chefs, après le Préfet de Police : le Secrétaire général et les chefs des deux divisions, dont lès attributions n'ont aucun caractère politique.

Or, dans le fonctionnement actuel, les deux premiers lieutenants du Préfet sont le Chef du Cabinet et le Chef de la Police municipale, deux personnages politiques qui, bien qu'ayant, hiérarchiquement, le même grade que les chefs de division, leur sont bien supérieurs en autorité effective.

Rien ne résiste à leur volonté. Heureusement pour le personnel, ils ne sont pas toujours d'accord, l'un voulant - primer l'autre : le Chef de Cabinet, parce qu'étant près du wkîly se croit des droits absolus; le Chef de la Police municipale, parce qu'ayant sous ses ordres plus de huit . mille gardiens de la paix et inspecteurs, se sait le véritable Préfet de Police.

Que le Préfet et son Chef de Cabinet restent des hommes absolument politiques, c'est dans leur rôle, et le Ministre qui les nomme l'entend bien ainsi.

Mais telle n'est point, ou du moins ne devrait pas être, la situation du Chef de la Police municipale. Son titre indique suffisamment sa mission.

Autrefois, les Chefs de la Police municipale étaient des commissaires de Police nommés par le chef de l'Etat. La qualité de magistrats leur assurait une certaine indépendance.

Le titulaire actuel, M. Caubet, ne possède point ce titre. Il a quitté son fauteuil du Conseil municipal pour modestement s'asseoir dans celui du Chef de la Police municipale, où il est resté ce qu'il avait toujours été : un personnage politique, avec cette seule différence qu'il trouve excellent aujourd'hui ce qui autrefois lui paraissait détestable.

Il* a débuté comme Chef de Cabinet, puis Chef de Cabinet et Chef de la Police municipale à la fois, deux postes assez lourds et qu'il est matériellement impossible à un seul homme de tenir.

Il aurait dû rester au Cabinet; il se trouvait dans

son élément naturel : la politique; mais comme les Chefs de Cabinet changent généralement avec les Préfets et que les Préfets changent souvent, il a préféré la Police municipale, où, tout en continuant à faire de la politique et même beaucoup de politique, il peut espérer une plus longue carrière, bien qu'il ne soit plus jeune.

Un commissaire de Police est de toute nécessité à la direction de la Police municipale, pour donner, par sa signature, une sanction légale aux nombreuses contraventions dressées par les officiers de paix et leurs agents.

Cela est si vrai que le Parquet s'est ému en voyant figurer sur des procès-verbaux la signature d'un personnage non auxiliaire du Procureur de la République.

Pour obvier à cet inconvénient, on a dû, le 19 mars 1882, faire nommer commissaire de Police M. CauUier, chef des bureaux de la Police municipale. Pendant trois ans, M. Caubet avait donc rempli incidemment les fonctions de commissaire de Police, dont il ne possédait pas la qualité.

J'aurai fini avec les irrégularités et illégalités de cette nature en disant que mes prédécesseurs, tous officiers de paix, ont fait de même en écrouant des individus au Dépôt au moyen d'ordres d'envoi qu'ils n'avaient pas droit de signer comme Chefs de la Sûreté.

Aux termes de la loi, un magistrat a seul qualité pour donner un ordre d'écrou : c'est une des raisons principales pour lesquelles je n'ai voulu prendre la direction de la Sûreté qu'avec mon titre de commissaire de Police.

M. Caubet est incontestablement un homme politique. Sa première apparition à la Préfecture de Police remonte aux événements du 4 Septembre.

Il quitta la Préfecture de Police pour passer dans les bureaux de la Sûreté générale, au ministère de l'intérieur, où il ne resta pas longtemps.

Je le vis pour la première fois le 11 mars 1879, alors

quHl rentrait à la Préfecture de Police comme Chef du Cabinet. Peu après, tout en gardant ce poste, il fut nommé Chef de la Police municipale.

En lui confiant ces deux emplois très-importants, M. Andrieux a dû se dire qu'en qualité d'ancien membre du Conseil municipal, M. Caubet pouvait calmer l'hostilité que ledit Conseil manifestait à son égard, en raison de son réquisitoire contre 'l'amnistie. Peut-être espérait-il, avec sa collaboration, arriver à réaliser à laPréfeclure de Police des réformes qui n'Ont pas été accomplies.

En tous cas, connaissant l'homme, il était certain de le posséder complètement par des distinctions, et des honneurs. Après deux années d'exercice, M. Caubet a obtenu la décoration, sans doute pour avoir, au lieu de changements, su conserver les anciennes traditions de police.

Tant de titres à la fois étaient bien de nature à enorgueillir celui qui en était doté.

Diriger à la fois le Cabinet du Préfet et la Police municipale était une trop lourde tâche, et, le 27 juillet 1879, il a dut opter pour cette dernière attribution.

C'est à cette date que commença ma collaboration obligatoire avec lui.

Nos vues en matière d'administration étaient diamétralement opposées.

Plus libéral que ce « libéral » de la veille, je n'avais d'autres idées que celles que me dictaient ma conscience et mon expérience des hommes et des choses ; tandis que 'ui dépendait de tout le monde. Sa « queue », cette interminable queue politique, encombrait constamment son antichambre. On voyait là toutes sortes de gens tutoyant les garçons de bureau, prenant d'assaut le cabinet du grand-maity^e y , gènsini considérablement le service en empêchant les sous-ordres de pénétrer auprès du chef.

En coudoyant dans la salle d'atteule d^ç» ol^^\fc\'à ^^

paix et chefs de services , quelques-uns de ses amis s'écriaient: « Gomment! il y a encore de ces gens-là ici?... Mais que fait donc frère Gaubet ? »

Son abdication des fonctions de Chef du Gabinet avait d'abord donné lieu de croire qu'il se consacrerait exclusivement à la direction de la Police municipale, pour lui rendre son véritable caractère, en en écartant toutes les préoccupations politiques.

Erreur profonde.

L'homme politique a reparu avec la séquelle des agents secrets. Il ne se contente plus de signaler au Préfet ce qu'il croit pouvoir l'intéresser; il fait surveiller les uns, suivre les autres et demande au besoin des mandats de perquisitions suivis d'arrestations, mandats qu'il distribue lui-même à certains commissaires de Police auxquels il adjoint un personnel de choix.

Il est temps de mettre à nu la Police municipale et de démontrer, qu'à côté de choses excellentes, il en existe de foncièrement mauvaises que, de toute nécessité, il convient de faire disparaître.

Sous M. Delessort, c'est-à-dire avant 1848, la Police municipale se composait de 330 sergents-de-ville et de 180 inspecteurs.

L'accroissement de la population a nécessité l'augmentation de ce nombre. Autrefois beaucoup de postes de police étaient tenus par la troupe (les trois hommes et le caporal) ; mais petit à petit ils ont fini par être occupés presque tous par les agents.

Aujourd'hui, la Police municipale possède un effectif de 8.300 hommes, et tout ce personnel, ayant des attributions diverses, se trouve sous la direction d'un même chef.

Maître absolu de la situation, il peut tout faire et tout empêcher.

Ses services spéciaux, dites brigades de Recherches, peuvent paralyser le côté administratif, et son Service de Sûreté la partie judiciaire, le tout au profit de sa Police politique.

Avec un Préfet de Police plus soucieux de conserver son siège de député que de se pénétrer de Timportance et de Tutilité de ses fonctions, le Chef de la Police municipale, son subordonné, est en réalité plus puissant que lui.

A la Préfecture, la Police municipale est un État dans rÉtat. Elle joue le rôle que t«nd à jouer dans le Gouvernement le Conseil municipal, dont^M. Caubetest un produit.

La Police municipale est divisée en deux branches principales :

Le service ostensible, fait par les gardiens de la paix des arrondissements et des brigades centrales ; tous les détails en sont connus.

Le service inostensible, composé de 800 agents sans uniforme, désignés sous la dénomination d'inspecteurs de Police et formant les Services de la Sûreté, des Garnis et les brigades dites de reckef^ches dans Tintérêt des famtUes.

En dehors de la Sûreté, qui est dirigée par un commissaire de Police, chaque brigade est commandée par un officier de paix.

C'est avec beaucoup de peine que Ton s'est décidé à maintenir un commissaire de Police au Service de Sûreté.

L'attribution des Garnis est chargée de la surveillance des hôtels et maisons meublées, et de relever les inscriptions des voyageurs sur les registres spéciaux que chaque maison de cette nature est tenue de posséder.

Les brigades de Recherches sont, soi-disant, chargées d'enquête dans l'intérêt des familles et d'investigations demandées par la justice.

En réalité, elles rivalisent entre elles pour faire de la politique.

Toutefois, la première s'occupe, entre autres choses, des maisons de jeu et de la surveillance des paris sur les champs de courses. On sait ce qui s*y passe.

Sur les 800 agents, non pourvus d'uniformes, 230 seulement sont affectés au Service de Sûreté.

Par les principaux rapports administratifs que je reproduis ci-après, dans l'intérêt de Tamélioration du service et pour les besoins delà cause que je défends, on pourra se rendre compte de la somme de travail fournie par la Sûreté sous ma direction ; on y retrouvera des détails qui paraîtront être les mômes, mais qui n'en ont que l'apparence, ces détails sont nécessaires pour faire la comparaison des années entre elles. Ainsi que je l'ai dit, je publie ces rapports à peu près in extenso, pour rester fidèle à ma ligne de conduite et dire :

La vérité, toute la vérité, et rien que la vérité/

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