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Mirabeau, Essai sur les lettres de cdchet

UEFINiTION DE L ORDnE PUBLIC. I4fV

Quand Danton s'âcriaït: << Que la France soit libre I Le salut du peuple eïige des mesures terriblea... Soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être', » il taisait de l'ordre. La dernière partie de la phrase indique nettement sa préoccup&tion. Il voulait des proscriptions d'Etat, deii proscriptions régulières, pour empêcher le peuple de se livrer au désordre. Le décret du 10 mars 17!)3fait partie «les monuments élevés à l'ordre public. Ses auteurs disaient : « Rien n'est plusdifficile que de définir un crime politique; mais n'est-il yias nécessaire que des lois extraordinaires, prises en dehors du corps social, épouvantent les rebelles etaltcjgnent les coupables? «Et ils procédaient à la constitution du « tribunal criminel extraordinaire pour connaître de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tous attentats contre la liberté, l'égalité, l'unilé et l'indiviûbiltté de la République, la slireté intérieure et extérieure da l'Êlat, etc., etc. « La décret du 27 juin 1793 mettait les iristocrales et tous les ennemis de la Révolution hors la loi. Le tribunal révolutionnaire assura l'ordre public, en provoquant l'espionnage et la délation, en emprisonnant,, en expédiant les suspects à la guillotine. Les Girondins passèrent sous le couperet de ce terrible instrument d'ordre public, puis Danton, puis Robespierre.

L'article de la constitution de l'an III interdisait toute espèce d'associatioo, de corporation contraire à l'ordre public. Il servit à proscrire les réunions publiques (ventôse au IV).

Cet ordre public aboutit à Bonaparte, au 18 Brumaire, à de nouvelles proscriptions, de nouvelles dëi]orlationa, de nouvelles prisons d'Ëtat. L'ordre public, c'était le salut de l'empereur. Sous la Restauration, ce fut le salut du roi. Treslaillon en fut un des prêtres. Sous la Monarchie de Juillet, ce fut le salut des ministres au pouvoir. Sous la République do 1848, ce furent les proscriptions de Juin. Avec le prince Louis Napoléon, ce,fut le coup d'Ëtat : • Je

Ksc. (Iii23 »"pi. nSî.

148 LA POLICE ET l'oRDRE PUBLIC.

suis sorti de la légalité pour rentrer dans le droit ; » Ce fut la loi de sûreté générale, en vertu de laquelle le ministre de l'intérieur disait aux préfets : « Il me faut tant de proscrits par département.» Napoléon lU pouvait ensuite s'écrier fièrement : — L'ordre, j'en réponds ! Ce fut pour la grande cause de Tordre qu'on fusilla et emprisonna et déporta en masse en 1871, et ce fut en l'honneur de l'ordre m oral que M. de Broglie renversa M. Thiers et que M. Batbie s'érigea en théoricien du gouvernement de combat. Tous les ministres continuent de parler au nom de l'ordre ^. Ce mot est d'autant plus commode que, comme à celui de Dieu, chacun lui donne l'interprétation qui lui convient. Rois de l'ancien régime, ministres de leurs volontés, fondateurs du tribunal révolutionnaire, auteurs de la loi du 22 prairi&I, complices du coup d^État de Brumaire, magistrats pliant la loi à des considérations politiques, Bourbons et émigrés alliés de l'étranger et envahisseurs de la patrie , fauteurs des ordonnances de 1830, massacreurs de la rue Transnonain, acheteurs de consciences de députés, députés acheteurs de consciences électorales, usurpateurs du pouvoir révolutionnaire de 1848, fusilleurs de Juin, bourreaux de 1851, membres des commissions mixtes, préfets exécutant les ordres d'Espinasse, généraux prenant leur revanche des Prussiens dans le sang des Parisiens, promoteurs des 24 et 16 Mai, tous sont des suppôts de Tordre public.

Si Ton s'avise de leur dire que Tordre entrevu à travers tous ces actes paraît une chose assez monstrueuse, ils vous répondront légèrement, en pirouettant sur le talon et en haussant les épaules: — « On ne fait pas d^ omelette sans casser des œufs ». De sorte que, logiquement, la formule pour faire de Tordre, dans la cuisine politique, consiste en ceci : savoir casser des hommes. La police tient la queue de la poêle, étant instituée pour assurer Tordre public.

Cette manière de l^maintenir Tordre, qui a pour consé-

1. V. discours de Jules Ferry, 13 et 14 octobre, à Rouen et au Havre.

DÉFINITION DE l'oRDRE PUBLIC. 149

quence de placer chaque citoyen sous le coup de la ruine, de la prison ou de la mort, s'appelle ordinairement : mesures de sûreté générale.

Il est évident qu'elles n'ont rien de commun avec la sûreté individuelle.

M. Gûblet lo proclamait quand, le 6 juin 1882, approuvant hautement le guet-apens tendu par la police aux étudiants et ses assommades, il disait : « Il faut que l'ordre soit respecté. »

L'ordre est la volonté de l'autorité.

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