Lanterne 20 août
agent ait le droit d'arrêter une femme parce qu'elle se proj mène dans la rue, de la soumettre à la torture et aux dangers de contagion de la visite, de l'enfermer dans une prison ou dans un hôpital qui ne vaut pas mieux, pour un temps fixé par le bon plaisir d'un chef de bureau ou d'un médecin de police qui, en se faisant l'instrument de pareils agissements, s'est dégradé de son caractère scientifique; delà condamner à la prostitution obligatoire, en lui imposant une carte et des conditions d'existence qui la privent de toute autre ressource ; de l'enfermer, si elle est en garni, si elle n'a pas d'asile, selon le bon plaisir de l'administrateur et les besoins des matrones, dans les harems publics de la prostitution officielle; de condamner des mineures, en dépit des articles 331-334 du code pénal à l'attentat à la pudeur, au viol constants, que venez-vous nous parler de liberté individuelle, des garanties du Gode, de la limitation des droits des agents de l'autorité, de leur responaabilité? Vous tolérez les attentats : tant pis pour vous s'ils en engendrent d'autres contre vous. Vous ne vous indignez pas contre ces monstruosités, auxquelles vous trouvez même certaines commodités : tant pis pour vous, si un jour vous en êtes victimes à votre tour.
Par hasard, j'assistais à une audience delà police correctionnelle, le 7 avril dernier, en qualité de témoin dans l'affaire Quinque. Quinque est un des aimables citoyens qui m'ont assommé le 11 mars.
En attendant mon tour, je vis au banc des prévenus une jeune fille dont la figure m'intéressa. Ce n'était pas une Française, c'était une Chinoise. Pendant que je faisais mes observations anthropologiques, on lui dit de se lever. Alors s'avança à la barre, un être pelé, tondu, tortueui» marchant de travers comme un crabe.
— Votre profession?
— Inspecteur de police. J'ai vu la fille X... qui racolait Je l'ai arrêtée. Elle m'a insulté.
Le tribunal,
ce Considérant, etc. ;
« Un agent de Tau tori té dans Texercice de ses fonctions... un mois de prison !»
J'admirai Teuphémisme pour désigner l'agent de* mœurs.
Exercice de ses fonctions? Mais, magistrats, si vous appliquiez la loi, c'est cet homme qui devrait être assis non pas sur le banc de la police correctionnelle, mai& sur le banc de la cour d'assises; car, en arrêtant cette femme qui n'avait commis ni crime ni délit, il commettait un crime!
Cette femme lui dit ses vérités, en termes certainement affaiblis, car je n'en connais pas d'assez flétrissants pour une pareille profession : c'est elle qui est condamnée.
J'avais envie de me lever et de crier aux magistrats : — Vous m'avez condamné, en 1876, aussi, moi, pour outrages aux agents de mœurs, même un peu plus sévèrement, à six mois de prison. La Préfecture de police s'en est bien trouvée, chacun le sait. Depuis, je n'ai pas cessé de verser des vérités sur la tête de ces agents; et comme ces vérités ne peuvent être qu'outrageantes, pourquoi donc condamnezvous cette femme et me donnez-vous le privilège de l'impunité?
Et pourquoi donc cette femme comparaît-elle devant vous? D'où vient cette pudeur de la police? Elle prétend qu'elle ne peut fonctionner qu'avec le système des rafles et de l'emprisonnement administratif des femmes. Elle s'arroge Je droit de les détenir indéfinim ent, sur la décision d'un chef de bureau. Pourquoi donc cette poursuite devant vous? Est-ce pour vous compromettre uu peu plus que vous ne l*êtes? Vous associer un peu plus intimement à l'organisa- ^ion de la prostitution officielle?
Puisque cette femme a été « arrêtée administrative- ^ent », si vous n'avez poursuivi l'auteur du crime, au ^oins ne le couvrez pas !
Et de quel droit les magistrats se plaindraient-ils des empiétements de la police, quand ils se font hypocritement les défenseurs des agents des mœurs en refusant d'exa-
miner la légalité de leurs actes ? Ils se plaignent c[ue le Préfet de police détient, en dehors des formes légales, escamote les affaires, consigne des gens sans les en aviser : et de temps en temps, ils ont des velléités de conflit. Mais le Préfet de police a beau jeu pour leur demander la raison de ces accès de susceptibilité, quand impunément ils s'associent au fonctionnement de la police des mœurs, en n'hésitant pas à condamner les personnes qui résistent à ces agents ou qui, en les appelant des noms réalistes qu'ils méritent, sont accusées de les avoir outragés : comme s'il pouvait y avoir des outrages, pour les hommes qui remplissent de pareilles fonctions!
Le procureur actuel de la République, M. Camille Bouchez, a perdu tout droit de contrôle à l'égard de la Préfecture de police, tout droit de lui reprocher une illégalité, en lui demandant une complaisance arbitraire. Voici le fait :
Dans la rue de la Victoire, les maisons du numéro 85 au numéro. 93 sont habitées par des femmes « adonnées à la galanterie vénale », selon l'expression de M. Lecour. Ces femmes, dans leurs meubles, occupent, la plupart, depuis plusieurs années, des appartements dont le loyer varie de SCO francs à 2,000 francs.
Dans les derniers jours du mois de juin, chacune d'elles reçut une invitation à comparaître chez le commissaire de police du quartier, M. Taylor. Celui-ci dit à celles qui s'y rendirent qu'elles devaient quitter leurs appartements pour le 15 juillet; si elles ne voulaient aller à Saint- Lazare.
Intimidées, elles donnèrent congé ; mais le propriétaire n'accepta le congé que pour le 15 octobre.
Le 16 ou le 17 juillet, nouvelle lettre du commissaire les conyoqaant à son bureau. Là, il leur déclare qu'elles aient à déménager, si elles ne veulent être expulsées par la force et arrêtées.
Le jeudi 18, un agent du commissaire passe chez le concierge.
— Les femmes telles et telles sont-elles chez elles ?
— Oui.
— Tant pis pour elles I
Vendredi 19, à dix heures du matin, le commissaire de police, M. Taylor, se rendit au numéro 93 pour y expulser les demoiselles
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Le commissaire de potice frappa d'abord à la porte de Mlle L... Ne recevant pas de réponse, il envoya un agent chercher un serrurier qui,
avec un ciseau à froid^ fractura la porle en la brisant dans plusieurs endroits.
Le commissaire de police visita l'appartement et, n'ayant trouvé personne, referma la porte et y fit mettre un cadenas. C'est un bon point que nous lui donnons: il eût pu la laisser ouverte.
Cet exploit accompli, il monta au premier étage, chez Mlle B... Celle-ci, souffrante, était couchée. Elle se leva, en entendant frapper; mais voyant qu'elle avait affaire à la police, elle referma sa porte. Le commissaire de police requit de nouveau son serrurier, fractura la porle et ordonna à cette femme de se lever et de le suivre.
Elle demanda pourquoi; elle parla de violation de domicile et de mandat.
« Avec mahdat ou non, je vous arrête, répondit le commissaire, à cheval sur l'arbitraire I
— Sans mandat, je ne vous suis pas.
— Un mandat! a-t-on vu cela? Si vous ne voulez pas vous lever et me suivre à l'instant même, j'envoie chercher un brancard et vous fais emporter dans l'état où vous êtes. »
Il appela alors les agents qui étaient de faction dans la rue. Mlle B..., pour éviter tout scandale, se rendit aux ordres du commissaire, qui l'envoya à son bureau.
Mlle T... occupe un logement de 800 francs au troisième. Le commissaire de police, en pénéti^ant chez elle, lui dit :
« Je vous arrête. »
Cette malheureuse a un enfant de trois ans. Elle se mit à sangloter, suppliant qu'on la laissât libre sur parole. Le commissaire de police n'entendit rien et l'emmena sans s'inquiéter de ce que deviendrait l'enfant. Heureusement qu'un voisin le recueillit.
Les femmes furent amenées à la Préfecture de police à onze heures. Pas de visite. Le lendemain, samedi, à quatre heures, elles sont appelées chez un chef de service qui, paraît-il, les reçoit avec une exquise politesse, les invite à aller reprendre possession de leurs appartements et les met en liberté à six heures et demie.
Elles rentrent, chez elles, pleines, parait-il, de reconnaissance pour la police qui, cette fois, les avait tenues quittes pour la peur, et elles se demandaient les motifs de ces violations de domicile, de ces arrestations, de ces mises en demeure de déménager suivies de mises en liberté.
La Lanterne les leur donne : aux numéros pairs, en face, habite, au 90, M. Camille Bouchez, le procureur de la République. Ce voisinage déplaisait à M. Camille Bouchez, il a fait un signe à la police, et alors M. Camescasse, se servant de cet instrument d'arbitraire qui s'appelle la police des mœurs, immédiatement intima à ces femmes l'ordre de déménager, sous peine de Saint-Lazare.
Après de pareilles compromissions où se trouvent