III. L'organisation gentilice des eupatrides
voulu que son édifice eût des proportions exactes, des parties identiques? Je ne vois rien qui s'oppose à cette dernière façon de voir à la condition d’admettre que le nombre préexistant des genê fût très voisin de 360: il aurait sufh de quelques légers remaniements pour l'obtenir. L’aristocratie n’eût pas permis qu'on vint détruire ses associations, rompre les liens familiaux, politiques, religieux qui unissaient leurs membres. Clisthènes lui-même recula devant cette révolution: à plus forte raison, ne se produisit-elle pas aux débuts de l’histoire.
Voici la plus grosse difficulté: chaque genos aurait compris 30 ἄνδρες; ce qui donne 360 genè X 30 ἄνδρες: 10800 ἄνδρες ou adultes. Aristote se représente les genè athéniens comme des institutions factices, semblables aux genê de Samos. Il n’en peut être ainsi et nous nous heurtons à une première objection: les 360 genè n’étaient pas identiques, la nature qui les avait créés n’ayant pu exactement reproduire 360 fois la même œuvre. Il y a une seconde objection qui n’est pas moins forte: ce chiffre de 10800 ἄνδρες ne concerne que les eupatrides; dès lors, il est excessif. Ces deux considérations ont poussé les auteurs, soit à former l'effectif des genê avec les non-nobles et avec les nobles, ce qui est inadmissible, soit à rejeter ce chiffre comme imaginaire, ce qui est plus vraisemblable. Indiquons cependant un moyen de sauver le nombre traditionnel: il ne s’appliquerait en réalité pas aux hommes, mais aux lots de terre attribués à chaque genos. Supposons qu’il y ait eu une époque où le sol était la propriété collective des genê: la terre a été exactement partagée entre eux; chacun a 30 lots. Ces lots sont inaliénables et chaque genos continue donc, quel que soit le nombre de ses membres, à posséder trente lots.!
1 Cette idée est indiquée par Philippi, ὁ. Z — «Die Alten, dit Kuhn, Entstehung der Städte, p. 6, fafiten als die Substanz des Staates die Gesamtheit der Grundeigentümer auf.»
Je retrouve encore cette idée complètement développée dans Droysen, Die attische Kommunalverfassung, KI. Schriften, 1. Seulement, en rangeant parmi les 10800 ἄνδρες les non-nobles, Droysen commet, ce me semble, une erreur, car il aboutit à une égalité générale des propriétés foncières, fait en contradiction avec la suite de l’histoire.
Francotte, La Polis grecque. 3
84 L'organisation de la Cité athénienne avant Clisthènes.
On pourrait mème imaginer un partage de terres jusque là inoccupées et dans lequel chaque genos obtient le même nombre de lots.
La famille, en se ramifiant, ἃ produit la phratrie.t
Hug, Bezirke, Gemeinde und Bürgerrecht in Attika, Stud. aus dem kl. Altert., Freiburg i. Br., 1886, p. 3, explique les nombres fixes comme des nombres moyens et approximatifs fixés pour quelque raison militaire ou politique, peut-être pour assurer la représentation des genê dans un corps politique.
L'armée est primitivement organisée à l’image de la cité, d’après les phylai, les phratries, les genê: Leist, Graeco-ital. Rechtsgesch., p. 145 5.
Hesychius nous ἃ laissé deux textes où l’on ἃ cru apercevoir, quelques traces des anciens rapports du genos avec la propriété foncière: ἀτριάχαστοι" οἱ μὴ μετέχοντες τριαχάδος. ϑηναῖοι et ἔξω τριαχάδος" οἱ μὴ μεταλαμβάνοντες παῖδες ἢ ἀγχιστεῖς (Meier, De Gentil., p. 21, lit: τῆς ἀγχιστείας) κλήρου, τελευτήσαντός τινος, ᾿Αϑήνησιν ἐκαλοῦντο.
D'après Pollux VIII, 111, τριακάς - γένος.
Κύμη écrit donc (p.72): «ἔξω τριακάδος seien solche, welche keine erbberechtigten Sôhne empfngen. Denn ursprünglich scheint ebenso wie Abstammung und Beschäftigung, auch der Besitz in dem Geschlecht fortgeerbt zu haben». — Voir encore Plut., SoZ., ch. 21: avant Solon, défense de tester: les biens doivent rester dans le genos ou revenir au genos. Cependant cette assimilation de la τριαχάς avec le γένος est bien douteuse, cf. Busolt, G.G., Il, p. 111, n. 2, De Sanctis, Affhis, p. 41, et surtout Swoboda, Beitr. zur griech. Rechtsgeschichte, Weïmar, 1905, p. 88 5.
1 C’est à peu près ce que disait Dicéarche: d’après lui, le genos repose sur la parenté par les frères, la phratrie sur la parenté par les sœurs.
Dicéarche, f. 9 — Müller, FHG, IL p.238. — Voir, pour l’interprétation, Gilbert, Handbuch, I, p. 302. — Steph., πάτρα᾽ πάτρα ἕν τῶν τριῶν τῶν παρ᾽ Ἕλλησι χοινωνίας εἰδῶν, ὡς Δικαίαρχος, ἃ δὴ καλοῦμεν πάτραν, φρατρίαν, φυλήν. ἐχλήϑη δὲ πάτρα μὲν εἰς τὴν δευτέραν μετάβααιν ἐλθόντων ἡ χατὰ μόνας ἑχάστῳ πρότερον οὖσα συγγένεια ἀπὸ τοῦ πρεσβυτάτου τε χαὶ μάλιστα ἰσχύσαντος ἐν τῷ γένει τὴν ἐπωνυμίαν ἔχουσα, ὃν ἂν τρόπον Αἰακίδας ἢ Πελοπίδας εἴποι τις ἄν. — Dicéarche entend par πάτρα, le γένος. -- φατρίαν δὲ συνέβη λέγεσϑαι χαὶ φρατρίαν, ἐπειδή τινες εἰς ἑτέραν πάτραν ἐδίδοσαν ϑυγατέρας ἑαυτῶν. οὐ γὰρ ἔτι τῶν πατριωτιχῶν ἱερῶν εἶχε χοινωνίαν ἢ δοθεῖσα, ἀλλ᾽ εἰς τὴν τοῦ λαβόντος αὐτὴν συνετέλει πάτραν. ὥστε πρότερον πόϑῳ τῆς συνόδου γιγνομένης ἀδελφαῖς σὺν ἀδελφῷ, ἑτέρα τις ἱερῶν ἐτέϑη χοινωνικὴ σύνοδος, ἣν δὴ φρατρίαν ὠνόμαζον" χαὶ πάλιν ὥστε πάτρα μὲν ὅνπερ εἴπομεν ἐχ τῆς συγγενείας τρόπον ἐγένετο μάλιστα τῆς γονέων σὺν τέχνοις καὶ τέχνων σὺν γονεῦσι, φρατρία δὲ ἐκ τῆς τῶν ἀδελφῶν. φυλὴ δὲ xai φυλέται πρότερον ὠνομάσϑησαν ἐκ τῆς εἰς τὰς πόλεις χαὶ τὰ
HI. L'organisation gentilice des eupatrides. 39
Α l’origine, tous les membres ont les mêmes droits; mais certaines familles montent, d’autres descendent; peut-être aussi la phratrie s’ouvre-t-elle à des étrangers.t Les genê aristocratiques apparaissent ou achèvent de se constituer.
Ce fut le premier résultat de la fixation sur le sol; elle dut encore avoir pour conséquence de déranger les anciens groupes de genê et d’établir de nouvelles phratries par l’effet des relations de voisinage.
Ce ne sont point ces phratries-là, contemporaines de l’époque nomade ou produit spontané de la cohabitation des genè; ce ne sont point identiquement celles-là qui entrent dans le syncæcisme; le législateur, en possession de quatre cases, qui sont les phylai, cherche à les remplir d’une façon égale: il introduit dans chacune trois phratries de même importance ou à peu près. Ces phratries, il les prend, quand il le peut, dans la réalité; d’autres fois, il les crèe; de toute façon, il retaille, retouche, combine. Il en résulte que les phratries, telles que nous les connaissons, sont, en bonne partie, l’œuvre du législateur.
Il nous faut maintenant franchir la dernière étape, la phyle. Les hypothèses abondent. Essayons d’y mettre quelque clarté. Nous partons de ce fait: les quatre phylai se rencontrent à Athènes et dans bon nombre de cités ioniennes en Europe et en Âsie; Hérodote dit qu’elles sont propres aux Ioniens.?
Il y eut donc autrefois un peuple auquel elles appartenaient en propre; il y eut une région d’où elles furent transportées ailleurs.
xalovusva ἔϑνη συνόδου γενομένης ἕχαστον γὰρ τῶν συνελθόντων φῦλον ἐλέγετο εἶναι.
Cela n’est pas tout à fait exact. Dans la société primitive, le mariage était interdit en dehors des groupements familiaux, et en tout cas la femme sortie par mariage de sa famille d’origine, perdait toute parenté avec celle-ci. Mais la communauté familiale primitive a pu se ramifier: quand elle est devenue trop nombreuse, certaines familles s’en sont séparées, tout en gardant, par la phratrie, un lien entre elles.
1 Comme les bratstva slaves et les nouveaux venus constituent une catégorie inférieure aux anciens membres, Schrader, Reallexikon, s. v. Sippe.
36 L'organisation de la Cité athénienne avant Clisthènes.
Quelle fut leur patrie? On peut répondre de diverses façons.
À la rigueur, l'Asie. C’est là que les villes ioniennes se les donnèrent: Athènes, lors de son synœcisme, les leur emprunta.
N’est-il pas plus vraisemblable qu’une institution commune aux Grecs d'Asie et aux Grecs d'Europe a été reprise par les premiers aux seconds, par les cadets aux aînés?
Donc en Europe. Mais où? En Attique ou hors de l’Attique?
Hors de l’Attique: elles y auraient été apportées par le même peuple qui les fit passer en Asie. Quel est ce peuple? Ce sont les Ioniens.
En Attique; de là, elles auraient passé avec des émigrants athéniens en Asie, comme à Cyzique où nous trouvons en plus les deux phylai des Oinopes et des Boreis,? qui embrassent sans doute les émigrants venus d’autres parties de la Grèce.
1 y a donc ici un double problème, l’un géographique, l’autre chronologique. Celui-ci est, comme on va le voir, le plus important; l’autre en dépend.
Α quel moment apparaissent les phylai?
Avant le synœcisme, répond Aristote, et c’est Ion qui les a établies; mais, nous l’avons déjà dit, il faut alors sacrifier Thésée. Or, le rôle que la tradition lui attribue, a peut-être de meilleures chances d’être historique que celui d’Ion.
Avant le synœcisme encore, mais, cette fois, sans que personne les ait établies. Les Athéniens les apportèrent avec eux dans leur pays. Elles remonteraient donc à l’époque primitive, avant la fixation sur le sol.
1 C’est l'opinion de Wilamowitz, Arist. u. Athen, 11, p. 141. Les Athéniens, à l’occasion du synœcisme, auraient emprunté les noms des phylai à Milet Remarquez que plus tard, c’est le contraire qui se produit: par exemple, Milet prend à Athènes les noms de plusieurs de ses phylai.
D’après Szanto, Die griech. Phylen, Sitzungsb. Akad. Wien, 1901, elles ont été créées à l’occasion du synœcisme, puis on les a copiées en Asie.
3 Szanto, o. 1., p. 56, où on trouvera aussi des renseignements sur les phylai d’autres cités ioniennes, Éphèse, Périnthe, etc.