I. Motifs de la réforme de Clisthènes
radicalisme. Comment, s’il en était ainsi, ces partis pouvaient-ils être en rapport avec une division quelconque du sol, ainsi que le dit Aristote? Peut-on croire à un concours bizarre de circonstances en vertu duquel ces trois opinions étaient localisées, de telle sorte que tous les modérés, par exemple, habitaient le long du rivage?
Il ne faut certes pas voir dans ces luttes des trois partis, la rivalité pure et simple de trois régions. Les rivalités de cette nature partagent un pays en factions d’après la différence des caractères et des intérêts, et tous ceux qui habitent une région en soutiennent la cause. Cette cause est, si on peut le dire, géographiquement délimitée, avec la même rigueur que la région elle-même.
La division athénienne n'avait pas ce caractère rigoureux. Ainsi Aristote nous montre les Eupatrides, adversaires de Pisistrate, maitres de Leipsydrion, en pleine Diacria. Pisistrate luimême comptait nombre de partisans, en dehors de la Diacria, dans la ville même: comment se fût-il soutenu, s’il n'avait pu compter que sur les habitants de la région la plus éloignée de la capitale? Je dirai donc qu'il y avait des Pédiéens en dehors du Pédion, des Paraliens en dehors de la Paralia, etc.
N’allons pas trop loin: ce ne sont pas là de simples sobriquets, des désignations accidentelles, comme la Plaine et la Montagne à la Convention; il y avait un rapport réel des Pédiéens avec le Pédion, etc. En quoi consistait ce rapport? En ce que les chefs étaient de telle ou de telle région (la Gironde)? Non! en ce que le groupe principal de chaque parti était dans telle ou dans telle région.! Aïnsi dans le Pédion résidait un nombre important de familles nobles; c’était la contrée aristocratique par excellence.
Il y avait des nobles dans d’autres localités; dans le Pédion même, il y avait des habitants qui se rattachaient aux autres partis; mais la majorité des nobles qui résidait ou qui avait ses propriétés dans le Pédion, formait le noyau d’un parti. S’il en est ainsi, je dirai que «Pédiéens» est une expression figurée pour désigner les Eupatrides; cette désignation n’est pas arbitraire,
1 Plut., Soon, 13: ὅσας ἡ χώρα διαφορὰς εἶχεν, εἰς τοσαῦτα μέρη τῆς πόλεως διεστώσης.
42 La réforme de Clisthènes.
car le gros du parti est bien dans le Pédion. De même, les Paraliens répondent aux Démiurges, les Diacriens aux Géorgoi.!
Sous Damasias, comme à l’époque de Pisistrate, il y avait trois partis, groupés localement, se distinguant même par les occupations de leurs membres, mais il n’y avait pas, à proprement parler, trois classes.
Il n’y en avait que deux: au point de vue du droit politique, en effet, la population se divisait en eupatrides et en non-eupatrides: d’un côté, le droit politique complet; de l’autre, le droit politique incomplet. Mais ici la lutte ne prend pas le caractère tranché qu’elle prit à Rome, entre les deux ordres. L’étendue de l’Attique, la diversité des occupations des habitants donnèrent lieu à des groupements nouveaux; il se constitua trois partis, centralisés plus ou moins dans des régions différentes, mais auxquels s’aflilièrent et des eupatrides et des non-eupatrides. L’enjeu de leurs luttes fut le pouvoir pour les chefs et, d’une façon indirecte seulement, la conquête de l’égalité politique.
Mais alors comment, après Damasias, put-on partager l’archontat entre trois partis? Le partage, il est vrai, se comprend mieux entre trois classes qu'entre trois partis. La difhculté n’est néanmoins pas insoluble; elle peut se trancher d’un mot, en disant que les mesures qui furent prises après Damasias constituent la plus ancienne application de la représentation proportionnelle.
S’il en est ainsi, ne faut-il pas supprimer les trois classes, sous Thésée lui-même? D'ailleurs, à quoi répondent-elles ? Rien ne pouvait distinguer en droit un géorgos d’un démiurge: en fait, ils se distinguaient par leurs occupations, mais la différence des occupations à elle seule ne crèe pas des classes. Plus tard, quand à la différence des occupations se joignent la différence des lieux habités, la différence des intérêts et celle des
1 Cette opinion n’est pas nouvelle. On la trouvera dans Duncker, Gesch. d. Altert., se éd., IV, p. 186, et dans Philippi, p. 285, d’après Duncker, mais avec d’heureuses modifications. Seulement ces deux auteurs ignorent encore l’archontat de Damasias, et ce fait est de nature à modifier sur divers points la conception qu’il faut se faire des Eupatrides, Géorgoi, Démiurges.