OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Clisthènes est le véritable fondateur de la démocratie athénienne: son nom était peut-être moins connu de la foule que ceux de Dracon ou de Solon; mais l'importance d’une œuvre ne se mesure pas à la popularité de son auteur, et, plus justes que le peuple, les historiens! d'Athènes saluaient dans les réformes de Clisthènes le début d’une ère nouvelle. Et n’eussions-nous pas leurs témoignages, il nous sufhrait d’un coup d'œil jeté sur la succession des faits pour reconnaitre dans l'époque de Clisthènes l’un de ces «tournants de l’histoire», lun de ces moments décisifs où un peuple, s’écartant des voies traditionnelles, s’engage dans de nouveaux chemins.
Les luttes politiques changent de nature: auparavant, le pouvoir était la proie offerte aux ambitions des familles, et l'aristocratie, sûre de régner, ne s’inquiétait pas d’autre chose que de savoir lequel de ses membres règnerait. Après Clisthènes, un nouvel acteur entre en scène. Jusque-là, on l’y ἃ bien vu, mais dans les rôles secondaires, et au dénouement, il a disparu: le drame s’achève sans lui et pour le profit d’autres. Mais cette fois, sa redoutable personnalité attire toute l’attention, sa voix puissante retentit au loin. Le peuple est là, debout, agissant, et renverse, les uns après les autres, les derniers privilèges de la classe supérieure. A partir de Clisthènes, la démocratie, qui jusque-là passe inaperçue, qu’il faut chercher si on veut la voir, monte, grandit, absorbe tout. Où s’arrêterat-elle? S’arrêtera-t-elle? C’est la question que se pose l’historien.
Certes, cette impulsion ne vient pas de Clisthènes seul; l’histoire a lentement, dans l’ombre, préparé l’avènement de la démocratie. Les contemporains ne l’ont pas vu s’accomplir; nous-mêmes nous sommes placés trop loin pour pouvoir mesurer le mouvement. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de signaler dans quelques grands faits de l’époque antérieure à Clisthènes, la préparation, l’annonce des temps nouveaux. C’est ainsi que la réforme de Solon, dont les résultats ne sont
1 Arist., Ath. Pol., 22 et 28.
Observations préliminaires. 5
pas immédiatement perceptibles, aplanit les voies par lesquelles la démocratie passera. De même la tyrannie des Pisistratides tourne au profit des classes populaires. La situation matérielle du peuple s'améliore et le prestige de l'aristocratie s’affaiblit sous un régime qui cherche son point d’appui dans les couches inférieures de la nation. Les Pisistratides révèlent au peuple sa véritable force, et à l'aristocratie ambitieuse enseignent, par la catastrophe qui termine leur règne, que l’ère du gouvernement personnel est close.
Quand Hippias fut chassé et qu'Isagoras et Clisthènes se trouvèrent en présence l’un de l’autre, il s’agissait de savoir si, pour quelque temps encore, l'aristocratie reprendrait son rôle de guide, de pasteur du peuple, ou si elle reconnaîtrait en lui le maître conscient de ses droits qu'il fallait servir. Tôt ou tard il en eût été ainsi; mais Clisthènes eut la gloire de précipiter la marche des événements. Il n’attendit pas que la porte fût forcée: il l’ouvrit. Sa réforme marque la fin du régime aristocratique et inaugure le règne de la démocratie.
Par quels moyens obtint-il ces grands résultats? Par quels artifices fit-il ainsi produire tout d’un coup aux réformes antérieures tous leurs fruits? Où puisa-t-il la force nécessaire pour pousser, d’une main ferme et décidée, la politique athénienne dans la direction qu’elle gardera pendant des siècles ?
Son moyen principal, ce fut la réorganisation de la Cité.
Il semblerait qu’une réforme, dont nous apercevons si nettement les résultats, devrait nous être connue avec la même netteté dans tous ses détails. Il n’en est rien: nous nous rendons un compte exact des effets; mais nous éprouvons quelque peine à retrouver les causes qui les ont produits.
Notre première tâche consiste à décrire l’édifice ancien: nous devons, sous les ruines accumulées, rechercher les fondements de la Cité athénienne. Nous considèrerons ensuite la construction nouvelle dont Clisthènes fut l'architecte, et aussitôt, comparant les deux plans, nous serons frappés par l’ingéniosité avec laquelle le second se superpose au premier, garde tout ce qui peut être gardé, innove avec un habile mélange de prudence et de hardiesse.
θ L'organisation de la Cité athénienne avant Clisthènes.