II. Unité du droit de cité
cités auraient été absorbées par une cité dont tous les Céiens auraient été membres.
Cette cité, si elle a jamais existé, ne dura pas longtemps; car les documents du Ille siècle montrent qu’à cette époque, il y avait une confédération céienne.
D'une part, le droit de cité fédéral est attesté par le traité avec les Étoliens,’ fin du IIIe siècle ou commencement du Ile, dans lequel figure comme partie contractante l’ensemble des Céiens, οἱ Κεῖοι, et les Étoliens reçoivent le droit de cité à Céos: εἶναι Αἰτωλοῖς πολιτείαν ἐγ Κέωι καὶ γῆς καὶ οἰκίας ἔγκτησιν καὶ τῶν ἄλλων μετέχειν αὐτοὺς πάντων ὠμπερ καὶ Κεῖοι μετέχουσιν."
Et remarquez dans IG, 532, l’Assemblée et le Conseil des Céiens: δεδόχϑαι Κείων τῆι βουλῆι καὶ τῶι δήμωι.
D'autre part, les villes apparaissent indépendantes et continuent ἃ accorder leur droit de cité particulier. Presque tous les décrets de Carthaia, de Iulis, de Poiessa qui nous sont conservés remontent au IIIe siècle.
Voici quelques exemples de ces décrets de naturalisation: à Carthaia, nous remarquerons spécialement celui qui accorde à un Byzantin, appelé Lycon, de se faire inscrire dans une phylè et dans un oïkos,® εἶναι δὲ αὐ[τὸ»] πολίτην τῆς πόλεως
? Remarquons IG, 539 où, semble-t-il, on peut lire: ἐϊπειδ]ὴ Αἰτωλοὶ τὰν φιλίαν [δια]φυλ[άσσο]ν[τ]. [τὰν ὑπάρχουσαν τα]ῖς πόϊλε]σιν εἰ... τ[α]ῖς Κείων πόλεσιν. La date à laquelle appartient ce document nous est inconnue: il atteste que le synœcisme, que l’on peut déduire du traité avec Histiée, n’était pas encore fait ou s'était dissous.
3 Mus. ital., 1, p. 218 — IG, XI, 5, 1, n° 540 pour Lycon de Byzance. Même formule, BCH, XXX, p. 96 (vers 266). Dans 1G, autres décrets sans cette formule, comme 528 — Ch. Michel, 403 pour l’Athénien Cléomélos. La date est incertaine, M. de Wilamowitz opine pour une date antérieure à 338; l'éditeur du Corpus se prononce plutôt pour la fin du IIIe siècle.
Halbherr 4 publié, AM, IX, p. 319, = 1G, 609, un catalogue trouvé à Céos. Les personnages y sont répartis en quatre groupes Ὑλιχέδαι, “εῶιdau, Θ[υ]σσίδαι, Kog[ylorou Le premier mot s’était déjà rencontré dans IG, 637: Διονύσιος Διονυσίου Ὑλιχίδης et Halbherr rappelle encore une inscription de Poiessa où on lit Ἀνταλχίδαι, IG, 572. Que désignent ces noms propres? Peut-être des οἶχοι, mais rien n’est moins certain.
144 Le synœcisme.
τῆς Καρ[ϑα)[έων) καὶ τοὺς ἐχγόνους αὐτοῦ μετέχοντας πάντων ὧν καὶ οἱ ἄλλοι πολῖται [κα]ὶ φυλῆς ἧς ἂν βούλωνται καὶ οἴχου. À Iulis et à Poiessa, plusieurs décrets de naturalisation, d’où il n’est permis de rien inférer quant aux cadres de ces cités: eléva αὐτὸν πολίτην Ποιησσίων καὶ αὐτὸν καὶ ἐχγόνους, 571, ᾿Ξ τὸ:
De même, en 207/6, les villes de Iulis et de Carthaia votent séparément le décret de Paros en faveur de Magnésie du Méandre.t
Milet. L'organisation de cette ville nous est connue par plusieurs inscriptions que M. Haussoullier a publiées et étudiées.?
Nous connaissons quatre phylai,? Axauavtis, Oivris, Πανδιονίς, Acœxis: elles sont locales, car elles se subdivisent en dèmes.
D'autre part, les citoyens sont groupés en patriai et en phratries.
Dans les inscriptions, les citoyens sont tantôt désignés par le dème, tantôt par la phyle et le dème, tantôt par le dème, a patria et la phratrie; jamais par ces deux derniers seuls.
Nous sommes en présence d’un cas de coexistence des subdivisions gentilices avec les subdivisions locales. Comme à Athènes, tout citoyen est inscrit dans les unes et dans les autres. À Milet, les inscriptions portent deux cadres gentilices: d’abord la patria, puis la phratrie. On pourrait donc croire que celle-ci est une division de celle-là; mais il est plus probable que la phratrie est le cadre supérieur. Comme à Athènes encore, il n’est plus fait mention de l’ancienne phylè gentilice. Si on se rappelle les exemples de Cos, de Calymna, on constatera une fois de plus les particularités de l’organisation dans les cités doriennes: les phylai y apparaissent comme l'essentiel;
On « discuté la question de savoir si les oïkoi répondent aux phratries ou aux genèê: le débat est oiseux, car nous ignorons si les cadres de Carthaia étaient doubles ou triples. Cf. Pridik, o. Z., p. 59 5.
1 Dittenberger, Sylloge?, 261, Il. 79—80; les Ἀοσινοεῖς, 1. 78 = Κορήσιοι (Ὁ), cf. BCH, XXX, p. 97.
? Rev. de Philol., 1897, p. 38.
3 Une inscription nous fait connaître l’existence de 12 phylai à l’époque impériale, Rev. archéol., XXI, 46.
If. Unité du droit de cité. 145
on les garde précieusement. À Athènes et ailleurs, ce sont les cadres inférieurs que l’on conserve.
Ténos. Les Téniens étaient groupés en phylai et en phratries.! Nous connaissons les noms de 12 phylai; il semble qu’il n’y en ait pas eu davantage. Θεστιάδης, Δονακεύς, èx πόλεως, σχατιώτης, Ἡρακλείδης, Θρυήσιος, Κλυμενεύς, Γυραιεύς, Ἰακινϑεύς, ᾿Ελειϑυαιεύς, Σησταίδης εἰ Φυκαΐς: tous ces noms sont portés par des citoyens qui figurent dans les registres de ventes immobilières? le dernier par une femme. Les immeubles sont désignés par le lieu où ils sont situés et plusieurs phylai se retrouvent dans les noms de lieux: ἐν Aovaκέῳ, ἐν ᾿Ελειϑυαίῳ, ἐν Ἰακίνϑῳ, ἐν Ἡρακλειδῶν, ἐν Γύρᾳ, d’où il semblerait légitime de conclure que les phylai étaient locales; mais elles ne peuvent l’être si on admet qu’elles se subdivisaient en phratries. Il faudrait donc supposer l’existence de deux groupements d’après des principes différents: d’un côté les phylai locales, de l’autre les phratries. Cela n’est pas impossible.
Mais les éléments dont nous disposons n’excluent pas ” Phypothèse d’un seul groupement À deux cadres gentilices superposés: phylè et phratrie. On objectera les noms des phylai empruntés à des localités. Comment en particulier la phylè ἐκ πόλεως pourrait-elle être gentilice? L’objection n’est pas sans valeur, mais elle n’est pas décisive. Rappelons-nous ce qui a été dit des conditions dans lesquelles s’applique souvent le principe gentilice: les individus sont envisagés dans les relations qu’établit entre eux la cohabitation; il s’en trouve, par exemple, un groupe dans un endroit appelé Donakéon: on les prend pour former une phylè qui tire de là son nom. La phylè
1 CIG, 2330 et Brit. Mus., II, 376, = CIG, 2333, — Le Bas, 1853. Nous ne possédions que ces deux décrets de naturalisation. M. Hubert Demoulin en 4 découvert plusieurs autres dans ses fouilles de Ténos, BCH, 1902 (tirages à part). Voir aussi Paul Graindor, Les Fouilles de Ténos en 1905, Musée Belge, 1906 et 1907. M. Demoulin a publié un décret de la phylè Donakis, un autre de l’Éleithyéis, M. Graindor en publie deux autres des Ἡρακλεῖδαι et des Ἰακινϑεῖς.
? CIG, 2338 = Rec. inscr. jurid. grecques, 1, p. 64. Cf. Burckhardt, De Graecorum civitatum divisionibus, Bâle, 1873. Diss.
Francotte, La Polis grecque. 10
ἐκ πόλεως est formée des individus qui résident en ville,! et ainsi de suite. Ces groupes sont subdivisés en phratries; ils restent indépendants du territoire, lequel n’est pas divisé en cantons ni en communes, au point de vue administratif. La carte de Ténos offre donc un tout autre aspect que celle de PAttique après Clisthènes. Celle-ci porte des délimitations territoriales: des noms de lieux, Éleusis, Décélie et tout autour des lignes qui marquent l’étendue de ces communes. A Ténos, des noms de lieux, ἐν Aovaxéæ etc. et rien d’autre: ce sont les individus qui forment la phylè; à Athènes, la phylë est une circonscription géographique, une province si l’on veut.
Dans ces conditions, et c’est encore une question à laquelle nous avons touché précédemment, il n’y a pas de communes. Ces groupes d'individus peuvent posséder en certains lieux des intérêts: ils continuent à les régler, et de mème leurs héritiers, dans les groupements gentilices.
Ceci n’exclut pas la possibilité de la création postérieure de dèmes, en tant qu’unités administratives. Les registres de vente indiquent des noms de lieux comme ἐν Æiyru, ἐν Ilaνόρμῳ, etc., probablement des lieux habités: les occupants de ces localités et ceux des autres localités ont-ils, à un moment quelconque, reçu une organisation municipale? Nous l’ignorons.
Ce qui parait confirmer notre hypothèse sur le caractère gentilice de la phylè, c’est que, dans les registres auxquels nous avons fait allusion, la situation d’immeubles est donnée dans la ville, ἐν ἄστει, et même dans les secteurs de la ville, ἐν ἑβδόμῳ τόνῳ. La phylè ἐκ πόλεως ne parait donc pas se confondre avec la ville.?
1 Ou dans une partie de la ville; se rappeler que πόλις a le sens de citadelle, à Athènes, dans les inscriptions antérieures à la paix d’Antalcidas. GR Thuc "Tir:
2 Remarquez qu’à Andros, de même qu’à Ténos, le nouveau citoyen devait être inscrit dans une phylè et dans une phratrie, AM, I, p. 187. — D’après V. von Schôffer, De Deli insulae rebus, Berlin, 1889, et article Délos, dans Pauly-Wissowa, la population de Délos était répartie dans les quatre phylai ioniennes; nous en connaissons une, les Argadeis, BCH, X, p. 473 en note.
La phylè se subdivisait en phratries, dont nous trouvons la mention
IT. Unité du droit de cité. 147
D. Conclusions.
Il y a trois points dont il importe de tenir compte:
1° les synœcismes qui se font entre tribus, entre peuplades ou entre états;
2° l’organisation de la cité d’après le principe gentilice ou le principe territorial;
3° la diversité des époques.
Nous arrivons au classement et aux conclusions générales qui suivent.
PASMNSCiISMes ANCIENS:
Le synœcisme a lieu entre tribus ou entre peuplades ou entre états; dans les deux premiers cas, suivant le principe gentilice. Dans le troisième, toujours pour les synœcismes anciens, d’après le principe gentilice combiné avec le principe territorial.
Suivant les époques où se fonde la cité, le législateur tient plus ou moins compte du passé. Dans les constructions des premiers temps, il entre bon nombre de matériaux anciens, mais ils n’occupent plus la place qu'ils occupaient auparavant.
Quel que soit le moment, le plan suivi est uniforme: des cadres superposés et dans chacun des cadres supérieurs, le mème nombre de subdivisions. Les législateurs grecs travaillent, comme les architectes, avec la règle et le compas: ils recherchent la symétrie, l’exacte proportion entre toutes les parties du corps
dans un décret de naturalisation pour Philistos de Chios: χαὲ πρὸς φράτραν ἣν ἂν βούλωνται προσγράψασϑαι, Homolle, Rapport sur une mission ΕἸΣ D 20, n,u8.
Les phylai se subdivisaient également en trittyes, auxquelles von Schôffer reconnaît un caractère local. 1] y en avait trois dans chaque phylè. Deux noms de trittyes sont certains: Θυεστάδαι, Sxvveidæ; peut-être faut-il en adjoindre deux, les Mapsichidae et les Théandridae, mais qui pourraient tout aussi bien être des phratries ou des genè.
Délos offrirait donc la même combinaison qu’Athènes avant Clisthènes entre le principe gentilice et le principe territorial.
Cependant, il est possible que la phylè se subdivisait tout simplement en trittyes, celles-ci en phratries, tous ces cadres étant gentilices.
148 Le synϾcisme.
politique. Il y a à une semblable régularité une cause, et elle remonte certainement fort haut; impossible de la retrouver. Il faut se contenter de dire avec Sumner Maine: des circonstances multiples «peuvent avoir dispersé les groupes primitifs; mais, chaque fois que leurs éléments se réunissaient, c'était sur le modèle ou le principe d’une association de familles ... L’expédient que l’on accueillait avec faveur à cette époque était celui qui consistait en ce que la population nouvelle feignit de descendre de la même souche que celle sur laquelle elle s’était greflée».1
Rien ne contribuait plus à accréditer cette erreur voulue que le caractère religieux imprimé aux nouveaux groupements: eux aussi, à l’imitation des groupements anciens, étaient des confréries, et le grand signe auquel se reconnaissaient leurs membres était la participation aux cérémonies du même culte.
Le nombre de ces cadres ἃ pu varier: à Athènes, ils sont trois: phylai, phratries, genê. A Calymna, deux seulement, semble-t-il.
Rappelons ici que, dans certaines cités, — à Athènes, peut-être aussi à Élis —, l’organisation gentilice est aristocratique; les non-nobles font partie des phratries et des phylai, non des genê, et encore ne sont-ils dans les premiers cadres que comme membres passifs.
Dans ce cas, la valeur politique et administrative des trois cadres n’est pas la même. Les genê concentrent de plus en plus leur action sur les intérêts privés et familiaux. La phratrie, au contraire, est l’élément essentiel, car le droit de cité dépend de l’appartenance ἃ une phratrie et, au dessus, les phylai sont les cadres qui embrassent les phratries. C’est pour ces raisons peut-être, que les poèmes homériques citent la phratrie et la phylè? parlent surtout de la phratrie et ne nomment qu’en passant le genos.4
1 L’Ancien Droit, Paris, 1874, p. 250.
2 Il, Il, 362: xoûv ἄνδρας κατὰ φῦλα, κατὰ φρήτρας, Ἀγάμεμνον, | ὡς φρήτρη φρήτρηφιν ἀρήγῃ, φῦλα δὲ φύλοις.
8 11, IX, 63: ἀφρήτωρ, ἀϑέμιστος, ἀνέστιός ἐστιν ἐκεῖνος | ὃς πολέμου ἔραται ἐπιδημίου ὀχρυόεντος.
4 Remarquez ce vers de l’Iliade, XIII, 354: Ἦ μὰν ἀμφοτέροισιν
La sympolitie ou confédération. 149
2° Synœcismes plus récents.
Les synœcismes les plus récents — je range ici les réorganisations de la cité — sont aussi, et forcément, les moins respectueux du passé. Tantôt, ils se font d’après le principe gentilice, établissant une hiérarchie à quatre cadres comme à Samos, à trois comme à Cos; parfois, comme à Mantinée ou à Mégalopolis, nous ne sommes sûrs que de l’existence de la phylè, à Ténos de celle de deux échelons.t
Plus souvent peut-être, c’est d’après le principe territorial que la cité est établie ou reconstituée; en haut la phylè, en bas les dèmes. Le plan, dans ces constructions, est donc, en général, plus simple que dans celles qui se font d’après le principe gentilice.
Mais qui oserait soutenir que, même dans les synœcismes les moins respectueux du passé, il ne subsiste rien des vieilles institutions qui furent, dans les temps éloignés, le patrimoine de tous les Grecs? Que saurions-nous de l’organisation de Delphes, si d’heureux hasards ne nous avaient gardé le règlement des Labyades et n’avaient préservé de loubli le genos des Thrakidai?? De même, chez les Locriens Épicnémides, c’est bien, par des circonstances toute fortuites que nous avons gardé le souvenir des genè des Percothariai et des Mysacheis;° et à Élis, la mention des gené, dans le bronze publié par Szanto.