‹ La politique allemandeChapitre 4 sur 68 · POLITIQUE EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

POLITIQUE EXTÉRIEURE

Bùlow.

« Malgré l'ancienneté de son histoire, la nation allemande est la plus jeune de toutes les grandes nations de l'Europe occidentale. Elle a eu deux périodes de jeunesse; elle a lutté deux fois pour jeter les bases de sa puissance politique et de sa liberté morale. Il y a un millier d'années, elle créa la royauté germanique la plus fière; huit siècles plus tard, elle dut recommencer la construction de l'Etat sur un terrain complètement nouveau, pour ne rentrer que de nos jours comme puissance unifiée dans les rangs des peuples. »

Ces mots, par lesquels Treitschke commence son Histoire de l'Allemagne, ne recèlent pas seulement un sens historique profond, ils ont aussi ime signification politique très moderne. L'Allemagne est la plus jeune des grandes puissances européennes, ÏHomo .novus qui, surgi dans ces derniers temps, s'est, à l'aide de ses propres facultés supérieures, créé une place dans le cercle des vieilles nations. Considérée comme une intruse fâcheuse et importune, la nouvelle grande puissance, inspirant la crainte après trois guerres glorieuses, entra dans le groupement des Etats européens et réclama sa place au riche banquet mondial. Pendant des siècles, l'Europe n'avait pas cru à la possibilité de l'union politique et nationale des pays allemands. Iki tout cas. les puissances européennes avaient fait tout leur possible pour l'empêcher. La politique française en particulier, depuis Richelieu jusqu'à Napoléon ITI,

s'était inspirée de cette juste conception que la suprématie de la France, « la prépondérance légitime de la France (1) », reposait en première ligne sur les divisions politiques de l'Allemagne, et elle s'était efforcée en conséquence d'entretenir et d'accentuer ces divisions. Mais les autres puissances, elles non plus, ne voulaient pas de l'unification de l'Allemagne.

Dans cet ordre d'idées, l'empereur Nicolas pensait comme lord Palmerston, 'Metlernich comme Thiers.

Ce qui prouve assurément le mieux la merveilleuse coopération de la clairvoyante perspicacité de notre vieil Empereur avec le génie du prince de Bismarck, c'est qu'ils ont fait aboutir l'unité de l'Allemagne, non seulement contre tous les obstacles entassés devant eux par la situation intérieure du pays, par des rivalités et des rancunes invétérées^ par toutes les fautes de notre pûssé et toutes les particularités de notre tempérament politique, mais aussi malgré la résistance ouverte ou dissimulée, malgré le mauvais vouloir de l'Europe entière.

D'un coup, l'Empire allemand était né. Plus tôt qu'on ne l'avait craint, plus fort que nul ne l'avait pressenti. Aucune des autres grandes puissancesn'avait désiré la renaissance politique de l'Allemagne : chacune eût préféré y faire obstacle.

Comment s'étonner par conséquent que la grande puissance nouvelle n'ait pas été saluée avec joie.

(1) En français dans le texte.

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mais accueillie en gêneuse. Même une politique pleine de réserve et basée sur l'amour de la paix, comme celle qu'elle suivit, ne put guère modifier ce premier jugement. On voyait comme une sorte de menace, ou tout au moins une gêne, dans cet événement qu'on avait longtemps empêché et souvent redouté, dans cette unité politique de l'Europe centrale, unité que les armes allemandes et une incomparable diplomatie avaient fini par imposer.

Vers 1895, à Rome, où j'étais alors ambassadeur, mon collègue anglais, sir Clare Ford, me dit, avec un soupir : « Que les arrangements politiques étaient donc plus commodes et moins compliqués, lorsque l'Angleterre, la France et la Russie formaient l'aréopage de l'Europe et qu'on n'avait besoin d'y appeler l'Autriche que dans de rares occasions ! » Ce bon vieux temps est passé. Le concert européen s'est accru, depuis plus de quarante ans, d'un membre qui a voix au chapitre et qui, non seulement a la volonté de faire entendre sa voix, mais dispose aussi de la force pour agir.

Renaissance politique de ^Allemagne.

L'œuvre magistrale du prince de Bismarck avait achevé un dur travail historique. Il fallut que les visées des Hohenzollern, leur volonté consciente de son but fussent soutenues pendant des siècles par l'héroïsme constant de l'armée prussienne et par l'inébranlable abnégation du peuple, pour qu'après

de nombreuses péripéties, la Marche de Brandebourg en arrivât à être la grande puissance de Prusse. A deux reprises, les lauriers que l'Etat prussien avait déjà récoltés semblèrent devoir lui échapper à nouveau. L'écrasante défaite de 1806 précipita brusquement la Prusse du faîte glorieux où l'avaient portée les succès du grand Frédéric et où elle se tenait depuis lors, admirée et redoutée.

L'événement sembla donner raison à ceux qui n'avaient voulu voir dans la fière création de ce grand roi qu'un édifice politique artificiel, édifice que son extraordinaire génie d'homme d'Etat et d'homme de guerre pouvait seul maintenir debout, et qui devait disparaître avec lui. Le relèvement de la Prusse, après le profond cataclysme d'Iéna et de Tilsitt, montra au monde étonné quelles énergies fondamentales et indestructibles vivaient dans cet Etat. Un tel esprit de sacrifice, un tel héroïsme de tout un peuple impliquaient l'existence d'une conscience nationale profondément enracinée. Et lorsque le peuple de Prusse se redressa, ce ne fut point en un soulèvement désordonné comme celui des Espagnols tant admirés et des vaillants paysans du Tyrol; mais c'est homme par homme, et comme par une sorte d'entente naturelle, qu'il vint se ranger sous les ordres du roi et de ses conseillers. L'on vit ainsi avec surprise qu'en Prusse la conscience de la nationalité et le sentiment de la cohésion politique se confondaient, et que la rude école du gouvernement de Frédéric avait fait du peuple une nation. La réor-

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ganisation de la vie publique, sous la direction d'esprits créateurs, dans la période de 1807 à 1813, valut à l'Etat, outre l'obéissance, l'affection consciente des sujets. Les guerres libératrices de 1813 à 1815 gagnèrent à la Prusse l'estime de tous et la confiance de beaucoup d'Allemands non Prussiens. Ce fut un riche héritage que celui laissé par la grande époque du relèvement et de la libération. Mais sous l'action rétrograde d'une politique extérieure faible et sans éclat et d'une administration intérieure qui ne savait ni accorder ni refuser à propos, cet héritage fut dilapidé en majeure partie dans les années qui suivirent.

Vers la fin de la première moitié du xix* siècle, la Prusse était inférieure en force morale et en influence extérieure à la Prusse sortie des guerres de l'Indépendance. Sans doute le mouvement national vers l'unité avait trouvé sa première base solide dans la politique douanière prussienne. Mais la journée d'Olmûtz détruisit l'espoir des patriotes allemands, qui comptaient sur la Prusse pour exaucer les vœux nationaux. La Prusse parut alors renoncer à sa mission historique et abandonner la poursuite de l'unité politique de l'Allemagne, après avoir pourtant commencé, en connaissance de cause, à réaliser son unité dans le domaine économique. En aiguillant la vie de l'Etat dans les voies constitutionnelles, on avait bien dégagé de nouvelles énergies pour la vie nationale. Cet Etat aurait gagné une intense vitalité intérieure et imprimé une énorme poussée aux énergies nalio-

nales, si ce peuple dévoué avait été appelé à temps à la collaboration politique, comme l'avaient désiré Stein et Ilardenberg, Blûcher et Gneisenau, Guillaume de Humboldt et Boyen, Yorck et Bûlow-Dennevvitz. Lorsque ce grand pas s'accomplit, trentetrois ans plus tard, la méfiance entre le peuple et les autorités avait déjà creusé un fossé trop profond; le prestige du gouvernement avait, au cours du soulèvement révolutionnaire, subi un trop grave dommage, pour que les institutions modernes pussent donner immédiatement de bons résultats. La marche de la politique prussienne était entravée à l'intérieur par des représentants du peuple méfiants et imbus d'esprit doctrinaire, à l'extérieur par l'irréductible résistance de l'Autriche qui prétendait garder la prééminence. C'est alors qu'appelé au moment décisif par le roi Guillaume, Bismarck porta la main sur tes rouages paralysés de la machine gouvernementale prussienne. Il n'était que temps.

Les patriotes clairvoyants de cette époque comprenaient parfaitement qu'une évolution historique normale devait aboutir à l'unification politique de l'Allemagne sous la direction prussienne, et .que c'était le but le plus élevé de la diplomatie prussienne de hâter et d'achever cette évolution. Mais tous les chemins pris pour arriver à ce but étaient apparus comme impraticables. Plus le temps s'écoulait, moins on semblait pouvoir espérer de l'initiative du gouvernement prussien. Les essais bien intentionnés, mais peu pratiques, pour amener le peuple allemand à

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prendre lui-même en main la direction de ses destinées, échouèrent, parce que la force motrice des gouvernements, plus décisive en Allemagne que dans tout autre pays, faisait défaut. Dans Wilhebn Meisier (1), rexi)érimenté Lolhaiio répond à la mélancolique Aurélie, qui formule mainte critique au sujet des Allemands, qu'il n'y a pas au monde une nation de plus de mérite, à condition qu'on la dirige dans le bon sens, L'Allemand, à quelque souche qu'il appartienne, a toujours accompli les plus grandes choses sous une direction forte, ferme et constante, mais rarement sans impulsion et lorsqu'il était en opposition avec ses gouvernements et ses souverains. Dans ses Pensées et Sodvenirs, Bismarck nous a raconté lui-même que, dès le début, il n'a jamais eu de doute à cet égard. C'est avec une intuition géniale qu'il trouva la voie par laquelle les espérances du peuple devaient se rencontrer avec les intérêts des gouvernements allemands. Aucun homme d'Etat n'a pénétré plus avant dans l'histoire de la nation dont la direction reposait entre ses mains. Derrière l'enchaînement extérieur des événements, il chercha et trouva les forces motrices de la vie nationale. Jamais n'est sortie de sa mémoire la grande époque de la libération et du relèvement de la Prusse : il était né l'année de Waterloo; Schleiermacher lui avait fait faire sa première communion dans l'église de la Trinité à Berlin; au début de son action historique,

(1) Roman de Gœlhe.

cette époque restait vivante devant ses yeux. Il sentait qu'en Allemagne la volonté nationale et la passion nationale ne s'enflamment pas par des frictions entre le gouvernement et le peuple, mais par les froissements de l'orgueil et de l'amour-propre allemands avec les résistances et les prétentions des nations étrangères. Aussi longtemps que la question de l'unité allemande demeura un problème de politique intérieure, sujet de disputes entre les partis d'une part, entre le gouvernement et le peuple d'autre part, il ne pouvait en résulter un mouvement national d'une violence assez irrésistible pour entraîner à la fois princes et peuples. Lorsque Bismarck posa la question allemande telle qu'elle était dans son essence, c'est-à-dire comme question de politique européenne, et que bientôt s'agitèrent les ennemis extérieurs de l'unité allemande, il donna aux souverains la possibilité de se mettre à la tête du mouvement national.

A Francfort, à Saint-Pétersbourg, à Paris, Bismarck avait pénétré le jeu des puissances européennes. Il avait reconnu que l'unification de l'Allemagne, tant qu'elle restait une affaire exclusivement allemande, devait se borner à n'être qu'un pieux désir et une irréalisable espérance des Allemands, mais qu'à dater du moment où elle entrerait dans la période de réalisatioa, elle deviendrait, au contraire, une affaire internationale.

La lutte contre les résistances de l'Europe était l'un des éléments essentiels de la solution de la

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grande mission de la politique allemande. Celte lutte était d'ailleurs l'unique moyen de briser les résistances dans l'Allemagne même. Ainsi, la politique nationale ferait partie de la politique internationale, et, grâce à l'incomparable audace et à la puissance de création d'un homme d'Etat,, l'achèvement de l'unité allemande se trouverait soustrait aux facultés qui sont, par hérédité, les plus faibles des Allemands, c'est-à-dire à leurs facultés politiques, «pour être confié à leurs facultés innées les meilleures, à leurs facultés guerrières. Un hasard favorable voulut que Bismarck trouvât à ses côtés un stratège comme Moltke, un organisateur militaire comme Roon. Les faits d'armes qui nous avaient rendu notre position de grande puissance européenne, en assurèrent en même temps la stabilité. Ils ôtèrent aux grandes puissances l'envie de nous arracher à nouveau, dans le concert européen, la place que nous avions conquise en trois guerres victorieuses. Bien que cette place nous ait été concédée à contre-cœur, elle ne nous a plus été contestée sérieusement. La France exceptée, tout l'univers aurait même, petit à petit, vu d'un bon œil la puissance allemande, si notre développement s'était arrêté avec la fondation de l'Empire. Mais l'unité politique n'a pas été la conclusion de notre histoire : elle est devenue le début d'un nouvel avenir. Placé au premier rang des puissance& européennes, l'Empire allemand a repris une part entière à la vie de l'Europe.

La vieille Europe, d'ailleurs, n'était plus depuis

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longtemps qu'une fraction de l'ensemble de la vie des peuples.

L'Allemagne puissance mondiale.

La politique devenait de plus en plus une politique mondiale. Les voies de cette politique mondiale s'ouvraient également à l'Allemagne, dès lors qu'elle occupait une place considérable à côté des vieilles grandes puissances et qu'elle avait les mêmes droits. Seulement, il s'agissait d-e savoir si nous devions nous engager dans les voies nouvellement ouvertes •devant nous, ou renoncer à de nouvelles entreprises, en raison même du souci de conserver les avantages récemment conquis. En la personne de l'empereur Guillaume II, la nation trouva un guide qui, avec un €oup d'œil clair et une volonté ferme, marcha à l'avant dans la voie nouvelle. C'est avec lui que nous avons foulé la route de la politique mondiale. Non en conquistadors, non en aventuriers et en querelleurs. Nous avons progressé lentement, nous n'avons pas réglé malgré nous notre allure sur une impatiente ambition, mais sur les intérêts et les droits qu'il nous fallait favoriser et défendre. Nous n'avons pas sauté à pieds joints dans la politique mondiale, nous y avons pénétré à pas lents; nous n'avons pas échangé l'ancienne politique prusso-allemande en Europe contre la nouvelle politique mondiale, mais notre puissance repose aujourd'hui comme jadis sur ■de fortes racines dans la vieille Europe.

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« La tâche de notre génération est en même temps de conserver notre position continentale, base de notre position mondiale, et de cultiver nos intérêts d'outre-mer, de poursuivre une politique mondiale réfléchie, sensée, sagement limitée, de telle façon que la sûreté du peuple allemand ne soit pas compromise, ni l'avenir de la nation mis eu péril. » C'est par ces paroles que, le 14 novembre 1906, à la fin d'un exposé détaillé de la situation internationale, je cherchais à formuler la tâche qui incombe à l'Allemagne dans le présent et aussi dans l'avenir, selon toute prévision humaine : politique mondiale sur la base solide de notre situation de grande puissance en Europe, A l'origine, on entendit des voix critiquer ces tendances nouvelles comme une déviation hors des routes sûres de la politique continentale de Bismarck. C'était ne pas comprendre que Bismarck nous avait précisément montré ces voies nouvelles, en parcourant les anciennes jusqu'à leur terme. Son travail à lui nous a, à proprement parler, ouvert les portes de la politique mondiale. Ce n'est qu'après l'unific-ation et l'affermissement politiques de l'Allemagne que les entreprises économiques des Allemands pouvaient prendre des proportions mondiales. Quand l'Empire vil sa position en Europe assurée, alors seulement il put penser à prendre fait et cause pour les intérêts auxquels, dans tous les pays de la terre, resprit d'entreprise des Allemands, leur activité industrielle, leur audace commerciale avaient donné naissance. Certes, Bismarck fie vit point d'avance

dans tous leurs détails le cours de ce nouveau développement allemand et les tâches des temps nouveaux, et il ne pouvait les prévoir. Dans le riche trésor de notions politiques que nous a léguées le prince de Bismarck, nous ne trouvons nulle part, pour nos tâches de politique mondiale, les principes généraux qu'il a fixés pour un grand nombre d'éventualités possibles dans notre vie nationale. C'est en vain que nous cherchons dans les résolutions de sa politique pratique une justification pour les décisions que notre lâche mondiale nous oblige à prendre. Mais, assurément, cet âge d'un genre nouveau a été préparé par Bismarck. Nous ne devons jamais oublier que, sans l'œuvre gigantesque de ce prince qui, d'un puissant effort, reconstitua en quelques années ce qui avait été perdu et dissipé pendant des siècles, nous n'aurions pas pu vivre ces temps nouveaux. Mais, quoique chaque nouvelle époque d'évolution historique soit déterminée par celle qui l'a précédée, et qu'elle doive plus ou moins au passé sa force d'action, elle n'amènera cependant un progrès que si elle abandonne les chemins battus pour se frayer les siens propres. Si, dans nos nouvelles directions de politique mondiale, nous nous écartons de la politique européenne du premier Chancelier, il n'en reste pas moins avéré que les entreprises de politique mondiale au XX* siècle sont la suite logique des entreprises de politique continent^ale qu'il a menées à bien, lâans ce même discours du 14 novembre 1906, j'insistais sur ce point que les successeurs de Bis-

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marck ne devaient pas être ses imitateurs, mais ses continuateurs. « Si révolution des choses exige, disais-je alors, que nous dépassions le but poursuivi par Bismarck, nous avons le devoir de le faire. »

Or, l'évolution des choses a depuis longtemps poussé la politique allemande hors des limites étroites de la vieille Europe, dans le monde plus vaste. Ce ne fut pas une ambitieuse agitation qui nous incita à imiter les grandes puissances engagées depuis longtemps dans les voies de la politique mondiale. Les forces de la nation, rajeunies par la renaissance politique, n'ont cessé de croître et ont fait éclater les frontières de l'ancienne patrie. La politique suivit les nouveaux intérêts et les nouveaux besoins de la nation. A mesure que notre vie nationale se transformait en vie mondiale, la politique de l'Empire allemand devenait, dans les mêmes proportions, une politique mondiale.

En 1871, le nouvel Empire allemand réunissait dans ses frontières 41.058.792 habitants. Ceux-ci trouvaient dans leur pays natal nourriture et travail, mieux et plus aisément qu'auparavant, sous l'abri lutélaire d'une puissance nationale renforcée, grâce à l'amélioration du trafic résultant de la fondation de l'Empire et aux bienfaits d'une législation nouvelle étendue à tout le territoire allemand. Mais, en 1900, la population s'élevait au chiffre de 56.367.178 individus; aujourd'hui, elle dépasse 65 millions. Cette énorme masse d'habitants ne pouvait plus vivre dans les anciennes limites de l'Empire et comme par le-

passé. L'accroissement de la population posait un grave problème pour la vie économique et, par conséquent, aussi pour la politique de l'Allemagne. Une solution s'imposait, pour éviter que ce surcroît d'énergies allemandes, que le pays n'était pas en mesure d'entretenir, n'allât profiter à des pays étrangers. En 1885, 171.000 Allemands environ émigrèrent; en 1892, 116.339; en 1898, le nombre de ces émigrants se réduisit à 22.921 et, depuis lors, cette dernière et basse moyenne s'est maintenue. Ainsi, en 1885, l'Allemagne procurait de moins bonnes conditions d'existence à un nombre d'habitants qui était inférieur de 20 millions au total actuel des 66 millions de sujets de l'Empire. Dans le même laps de temps, notre commerce extérieur est passé de 6 milliards de marks à 19 milliards 16. Il existe une corrélation indéniable entre le commerce mondial et les moyens d'existence d'un peuple, beaucoup moins évidemment par l'importation des vivres que par l'augmentation de main-d'œuvre que peut offrir l'industrie, dont les débouchés s'accroissent. Le développement de l'industrie a conduit en première ligne à la solution du problème posé à la vie nationale par l'accroissement de la population, sans préjudice des dommages tout d'abord occasionnés, par la surprenante rapidité de son développement même, à d'anciens domaines de la vie économique. L'énorme mul-' tiplication, l'agrandissement des exploitations industrielles, qui occupent aujourd'hui des millions d'oùvriers et d'employés, ne pouvaient être obtenus que

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si l'induslrie s'emparait du marché du monde. Si elle en était encore réduite à la manipulation des matières brutes fournies par le continent et au marché européen comme débouché de ses produits manufacturés, il ne saurait être question des gigantesques usines modernes, et les millions d'Allemands qui, aujourd'hui, tirent leur entretien directement de l'industrie, seraient sans salaire et sans pain. D'après les statistiques, en 1911, notre industrie importa pour 5.393 millions de produits bruts et exporta des mar chandises manufacturées pour 5.460 milliohs de marks, sans compter une exportation de matières brutes, surtout de produits miniers, pour 2.205 millions.

Les produits alimentaires accusent une importation de 3.077 millions, une exportation de 1.09G millions de marks. Ces chiffres morts s'animent quand on songe qu'en dépendent une grande partie de la prospérité des Allemands, l'existence et le travail de millions de nos concitoyens. Le commerce mondial négocie ces masses énormes de marchandises. Une faible partie emprunte les voies terrestres et fluviales du continent; la plus grande part traverse les mers sur les bâtiments d'armateurs allemands. Les industriels, les commerçants et les armateurs ont conquis au profit de l'ancienne vie économique de l'Allemagne les formes nouvelles de l'économie politique mondiale, formes qui ont entraîné la politique de l'Empire au delà des buts que le prince de Bismarck avait fixés à la diplomatie allemande.

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Avec ses 19 milliards de commerce extérieur, l'Allemagne vient aujourd'hui après la Grande-Bretagne (c^vec 25 milliards) et avant les Etats-Unis (avec 15 milliards). Elle est la seconde puissance commerciale du monde. Les ports allemands virent, en 1910, entrer dans leurs bassins 11.800 navires allemands et 11.698 navires étrangers, et en virent, d'autre part, sortir 11.962 allemands et 11.078 étrangers. Les armateurs de notre pays mettent annuellement en service une moyenne de 70 vapeurs et de près de 40 voiliers. Par un développement rapide, nous avons, nous autres Allemands, conquis notre place au premier rang des peuples dont les flottes sillonnent les mers et qui se livrent au commerce maritime.

Nécessité de la flotte de guerre.

Au point de vue de notre vie nationale, la mer a pris une importance telle qu'elle n'en avait jamais eue jusqu'à ce jour dans notre histoire, même à la grande époque de la Hanse allemande. Elle est devenue pour nous une nécessité vitale, que nous ne saurions méconnaître sans risquer de devenir, au lieu d'une na^^ion florissfeinte et juvénile, un peuple vieillissant et en décadence. Or, nous étions exposés à ce danger, aussi longtemps qu'à notre commerce et à notre navigation manquait la protection nationale sur mer, en face des marines de guerre supérieures d'autres puissances. Les devoirs qui incombent à la puissance année de l'Empire allemand s'étaient mo-

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