‹ La politique allemandeChapitre 43 sur 68 · LUTTE ÉLECTORALE CONTRE LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

LUTTE ÉLECTORALE CONTRE LE SOCIALISME

que si la position du socialisme au Reichstag se renforce dans les mêmes proportions, le premier devoir du gouvernement est de rendre inefficace sur les résultats des élections l'apport en masse de bulletins de vote socialistes. Si, grûce à la direction du gouvernement, pareil résultat s'obtient non pas une fois, mais à différentes reprises et sans cesse à nouveau, le contre-coup ne manquera pas de se faire sentir à la longue sur le travail d'embauchage et d'agitation du socialisme. Car ce qui est vrai de toute activité humaine, s'applique tout particulièrement au travail fourni dans le domaine politique : rien ne paralyse plus que de constater l'insuccès perpétuel d'efforts durables et obstinés. Le prestige du socialisme se fonde en grande partie sur la croyance en l'accroissement irrésistible de sa puissance. En ce sens également, le résultat des élections de 1907 contient une grande et durable leçon.

L'alliance des conservateurs et des libéraux, au premier tour et dans les ballottages, produisit en 1907 une très sensible diminution des mandats socialistes, malgré l'accroissement du nombre des voix socialistes. Les élections du bloc eurent sous ce rapport un succès plus considérable encore que les élections du cartel en 1887. Le cartel ramena la fraction socialiste de 24 à 11 mandats, malgré l'augmentation de près d'un tiers des voix socialistes. Le bloc décima le nombre des mandats socialistes pour le ramener du nombre de 81, atteint en 1903, au nombre de 43, tandis que les voix socialistes s'augmentaient en

même temps de près d'un sixième. Grâce à quoi le cartel comme le bloc obtinrent la majorité au Reichstag. La perte subie par les socialistes s'inscrivit à l'actif des conservateurs et des libéraux, La raison extrinsèque de ce phénomène est que, dans presque toutes les circonscriptions qui peuvent être disputées avec succès au socialisme, le libéralisme et le conservatisme sont si fortement représentés que, par leur union, ils peuvent mettre le socialisme en déroute, tandis que, séparés, ils sont obligés de lui céder la place. Il importe évidemment de disposer et de conduire le combat électoral de façon que libéraux et conservateurs soient en mesure de marcher de concert. Des 69 circonscriptions conquises par le socialisme aux élections de janvier 1912, les élections de 1907 n'en avaient pas mis moins de 66 aux mains des conservateurs et des libéraux, 29 pour les partis conservateurs et leurs voisins, 37 pour les partis libéraux. Depuis que le Reichstag existe, c'étaient les élections de 1907 qui avaient infligé au socialisme la plus grande perte, et ce sont celles de 1912 qui lui ont apporté le gain le plus considérable. Les partis de droite tombèrent de 113 mandats, conquis en 1907, à 69 mandats aux élections de 1912. C'est l'étiage le plus bas des droites depuis 1874. Les élections de 1912 donnèrent au parti libéral la représentation au Reichstag la plus faible de toutes celles qu'il a eues jusqu'à ce jour. Pour les élections de 1907, les conservateurs et les libéraux de toutes les nuances avaient été, pour la première fois, mis sous le même

bonnet. Les élections de 1912 virent pour la première fois une étroite coalition des éléments de gauche. En 1907, la droite sortit des élections comme le groupe le plus important avec 113 mandats contre 106 aux libéraux, 105 aux centristes et 43 aux socialistes. En 1912, le socialisme devint le parti le plus fort du Reichstag avec 110 mandats contre 90 aux centristes, 85 aux libéraux et 69 aux conservateurs de toutes les nuances. La comparaison entre 1907 et 1912 fait venir sur les lèvres la question : à qui la faute ? Je n'y répondrai pas. Mais cette comparaison fournit d'intéressants enseignements. Elle montre que le conservatisme appuyé sur le Centre ne saurait trouver d* dédommagement à la perte qu'il subit par défaut de contact du côté gauche. Elle montre que le socialisme a les chances les plus défavorables dans le combat électoral quand on réussit à écarter de lui le libéralisme, mais que le socialisme peut obtenir les plus grands succès lorsque le libéralisme bourgeois se range ou qu'on le pousse à ses côtés.

Moyens de combattre le socialisme sans violence.

Depuis le premier jusqu'au dernier jour de mon passage aux affaires, j'ai vu un très grand et très sérieux danger dans le mouvement socialiste. La lutte contre le socialisme est le devoir de tout gouvernement allemand, jusqu'à ce que le socialisme soit écrasé ou modifié. La tache en elle-même ne soulève

pas de douté, mais pour les voies et moyens à choisir, c'est différent.^

Depuis l'échec de la loi contre les socialistes, l'écrasement par la violence n'est plus une voie praticable. La dernière possibilité de procéder dans ce sens existait à l'époque où se trouvait à la tête du gouvernement un homme ayant à son actif d'incomparables succès et un incommensurable prestige, je veux dire Bismarck. Il aurait pu entreprendre et mener à bonne fin des choses extraordinaires dans la politique intérieure, tout aussi bien qu'il le pouvait en politique extérieure en s'appuyant sur son autorité internationale. Sous la direction de Bismarck, mainte chose était accessible et possible, qu'il faut aujourd'hui rayer sans bruit du domaine des possibilités. Bismarck était lui-même un antécédent politique. Il est déraisonnable de demander à tout bout de champ des procédés et des entreprises pour lesquels cet antécédent fait défaut. Il faut que nous prenions d'autres chemins, et que nous trouvions l'énergie et la ^ olonté d'arriver par là au but, sans avoir Bismarck pour guide. Cette observation s'applique aussi à la lutte contre le socialisme.

Evidemment, toute atteinte à l'ordre public doit être réprimée avec la dernière énergie. C'est le premier devoir de tout gouvernement, dans tout Etat bien ordonné, qu'il soit républicain ou monarchique, que le gouvernement soit dirigé par des tendances conservatrices, libérales ou démocratiques. La résolution et la promptitude avec lesquelles, en France,

des ministres issus du parti radical ont réprimé les tentatives de troubler l'ordre public, peuvent servir de modèles à tout ministre des autres pays. Des ménagements erronés en pareille matière constituent un manque d'égards pour la grande majorité des citoyens, qui a le droit de prétendre à travailler sous la protection de l'ordre. Gœthe, qui n'était pas si indifférent qu'on le croit aux choses de la politique, a désigné le maintien de l'ordre public comme le pre-' mier devoir de tout gouvernement. Inspiré par ce sentiment, Schopenhauer, certainement un esprit indépendant, légua tous ses biens au fonds organisé à Berlin « pour secourir les soldats prussiens devenus invalides dans les luttes soutenues contre les révoltés et rebelles de 1848 et 1849 en vue du maintien et du rétablissement de l'ordre légal en Allemagne ». Mais autre chose est que le gouvernement procède par la force contre des perturbateurs ou qu'il intervienne lui-même dans une évolution pacifique, pour prévenir l'explosion éventuelle d'un mouvement révolutionnaire dans le peuple. Dans ce dernier cas, il court le risque de susciter par la violence une violence qui, sans cela, eût pu ne pas se manifester. Chaque coup amène un contre-coup de force équivalente. Une agitation politique dans le peuple, quand elle est forte, bien organisée, appuyée sur des sympathies sûres et étendues, gagne en puissance offensive dès lors qu'elle se sent exposée au danger de répression violente. Rien ne donne à une cause plus de force de propagande qu'un excès de zèle de son ad-

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versaire qui lui procure la chance d'exhiber des martyrs de sa conviction. Nous ne rappellerons à ce sujet que le résultat à peu près négatif des fameuses persécutions de démagogues dans les années 1815- 1845. En mettant hors la loi une quantité de porteparole plus ou moins inoffensifs de la démocratie, on fournit à la démocratie de l'époque un droit aux sympathies du peuple, qu'elle n'aurait pas acquises par la seule vertu de ses idées. Le résultat fut l'explosion de 18'i8. On ne peut naturellement pas dire quelle tournure prendraient les événements si le gouvernement employait la force contre le socialisme. La situation est tout à fait autre que dans le premier tiers du xix* siècle. D'un côté, le socialisme moderne est d© moins bonne composition, moins idéaliste que la démocratie bourgeoise antérieure à la révolution de 1848, il lui manque l'ardent patriotisme des vieux démocrates allemands, tandis que les ambitions économiques socialistes lui donnent plus de poids et d'âpreté. D'un autre côté, il manquait à l'absolutisme prussien les soupapes utiles, et maintenant indispensables, de la vie parlementaire, de la liberté de la presse, du droit d'association et de réunion. Des lois d'exception contre le socialisme obtureraient précisément ces soupapes. Elles obligeraient le socialisme à devenir une puissante société secrète, après avoir été une forte agitation de parti. Quelque chose comme une conjuration permanente, avec tout le venin, toute l'exaspération, tout le fanatisme propres aux agitations à qui l'Etat a imprimé le sceau de l'illégalité.

Les partisans du socialisme serreraient les rangs avec d'autant plus de fermeté. Mais, pour le gouvernement et la bourgeoisie, l'adversaire déclaré, contrôlable dans ses moyens, deviendrait un adversaire secret, dont les voies ne pourraient pas toujours être aperçues dans leur ensemble. Dès que le gouvernement se résout au combat par les moyens violents, il se prive lui-même de la possibilité de procéder par les moyens pacifiques souvent plus efficaces. La force, en tout cas, ne peut être que la ressource extrême, suprême. Son emploi vient en question, quand tous les moyens pacifiques ont échoué d'une manière évidente. Ce n'est pas encore le cas. Une fois qu'on a inauguré la violence, faire volte-face, cela veut dire avouer sa défaite. Quand les moyens fournis par le droit et la loi échouent, il vous reste toujours le moyen suprême. Un bon général n'engagera pas ses dernières réserves au début de l'engagement; il les garde dans sa main, pour ne pas rester sans défense au cas où le combat prend une tournure dangereuse. Cette bonne loi de guerre s'applique aussi aux luttes politiques. Les meilleurs succès politiques sont ceux remportés avec les moindres sacrifices. Au moment critique, les moyens les plus forts sont les meilleurs. Sans besoin pressant, et avant tout sans la certitude de la victoire, on ne doit pas les employer. Bismarck pouvait bien enfreindre toutes les règles, et attendre un prompt résultat d'une résolution des plus audacieuses. Nous, nous ne pouvons pas nous permettre cela aujourd'hui, et nous sommes forcés de

recourir à un travail incessant et raisonné. Dans le cadre d'un pareil travail entre naturellement l'application sans crainte des lois relatives au maintien de l'ordre, de la sécurité et de la liberté, ainsi que leur perfectionnement, si elles apparaissent insuffisantes en quelque point.

L'emploi de la force contre le socialisme s'impose sans plus, quand il est provoqué par une explosion violente de l'agitation socialiste. Mais ce moyen est à peine admissible et il a peu de chance d'être nécessaire si le gouvernement met du doigté dans ses rapports avec le mouvement socialiste, et s'acquitte de sa tâche avec énergie. A entendre certains politiciens, ce ne serait pas un malheur si une violente explosion se produisait, parce qu'alors s'offrirait l'occasion de trancher avec l'épée le nœud gordien de la question socialiste et d'amener ainsi une solution définitive. Si le socialisme devait être assez mal avisé et en même temps assez criminel pour passer à la révolte ouverte, il faudrait naturellement imposer silence à toutes les considérations, à tous les scrupules, devant la nécessité de défendre les fondements de notre vie politique et religieuse. Les gens à courtes vues souhaitent de pareils dénouements. J'ai dit un jour mon avis à ce sujet au Reichstag, et ce qu'il faut penser d'une politique qui souhaite ou même favorise une explosion violente dans le pays, dans l'espoir d'obtenir une amélioration par une répression de vive force. Politique de la mer Rouge (1),

(1) En français dans le texte.

disail-on en France au sujet de celle politique il y a quarante ans. Il fallait traverser la mer Rouge pour arriver à la Terre promise. Malheureus'ement, on s'expose au danger de se noyer dans la mer Rouge et de ne jamais atteindre la Terre promise. Une grande partie des monarchistes français opéra d'après cette recette, lorsque les prodromes de la grande Révollition se multiplièrent. Au lieu de s'entendre avec les modérés, ils les persécutèrent avec une violente aversion et préférèrent favoriser sous main les éléments extrêmes, dans l'espoir d'amener le déluge, après lequel ils feraient leur moisson. Le déluge vint, mais non la moisson. On a rarement réussi, en politique, à exorciser le diable à l'aide de Relzébuth.

L'Allemagne n'est pas un pays de coups d'Etat Pas un peuple de la terre ne possède autant que les Allemands la conscience du droit. Nulle part une violation du droit, du ^roit commun comme du droit public, ne soulève une indignation aussi passionnée et ne s'oublie aussi malaisément , que chez nous. L'aversion de la plupart des partis allemands pour les lois et les mesures d'exception doit être ramenée aussi à leur crainte innée de violer le droit. Sous ce rapport, le Français est moins susceptible. Le terrorisme de la grande Révolution est encore aujourd'hui pour elle un titre de gloire aux yeux de ses par^ tisans. Quand Thiers, dans le 7' volume de son Histoire de la Révolution française, jette un regard en arrière sur la Terreur, il conclut en ces termes : « Le souvenir de la Convention nationale est resté

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terrible; mais pour elle il n'y a quun fait à alléguer, un seul, et tous les reproches tombent devant ce fait immense : elle nous a sauvés de Vinvasion étrangère. » M. Clemenceau disait qu'il fallait prendre en bloc la Révolution avec tous ses excès et ses abus de pouvoir, et la juger dans son ensemble. Le coup d'Etat du premier Napoléon entra dans l'oubli, lorsque le soleil d'Austerlitz se leva sur l'Empire. De même on ne rappela le 2 décembre à Napoléon III que quand il eut commis de grosses fautes de politique étrangère, et la rue du 2-Décembre ne devint la rue du 4-Septembre qu'après la journée de Sedan. Par contre, on lit à toutes les pages de l'histoire de l'Allemagne avec quelle ténacité l'Allemand défend son bon vieux droit et quelle est sa rancune obstinée quand les vieilles lois sont mises au rancart. pour céder la place à un progrès salutaire et indispensable. Le droit ne doit certainement pas être mis audessus des nécessités politiques; le Fiat iustitia pereat mundus n'est pas applicable à la politique. Mais aussi longtemps qu'on peut satisfaire aux nécessités politiques sur le terrain du droit, il faut s'y appliquer. Même dans la lutte contre le socialisme. Si cecelui-ci viole ouvertement le droit, il faut évidemment lui rendre la monnaie de sa pièce. Ce dénouement, nous pouvons le faire entrer dans nos calculs, mais nous ne devons pas l'appeler de nos vœux, ni l'amener de force. Les remèdes violents sans guérison intérieure n'ont jamais produit de résultats durables.

Pas de politique de réconciliation.

D'autre part, dans la situation de l'Allemagne et surtout dans l'ordre des choses établi en Prusse, lo parti socialiste, avec son programme actuel et les buts qu'il poursuit en ce moment, ne saurait être placé sur la même ligne que les partis qui se tiennent sur le terrain de l'ordre politique existant. La comparaison avec d'autres pays, où l'on a réussi, ou bien où l'on semble réussir peu à peu à faire entrer le parti socialiste dans le gouvernement, ne tient pas debout en face des institutions allemandes. Nous avons une autre vie politique, nous avons surtout une autre démocratie socialiste. Ici encore s'applique cet avertissement de Bismarck : ne pas chercher nos modèles à l'extérieur, du moment que nous ne possédons pas les antécédents et les qualités nécessaires pour imiter l'étranger. En France, des socialistes sont devenus ministres et de bons ministres, et ils ont montré la justesse de ce dicton français qu'un iacobin ministre n'est pas toulours un ministre [acobin. Aristide Briand, jadis radical-socialiste, s'est montré gardien résolu de l'ordre public; le socialiste Millerand a été un excellent ministre de la guerre. En Italie aussi a réussi la tentative d'appeler les socialistes à prendre part au gouvernement. En Hollande et au Danemark, des essais de ce genre n'ont été sans doute suspendus que provisoirement. Dans toute une autre série de pays, il est à prévoir que

bientôt on imitera l'exemple des Français et des. Italiens, et qu'on se réconciliera petit à petit avec les cléments socialistes. Pour notre part, nous ne devons pas nous laisser tromper par les résultats en apparence favorables de telles expériences. De même que notre passé historique, notre évolution gouvernementale, nos habitudes politiques spéciales diffèrent de ce qu'on trouve dans cet ordre d'idées chez les autres peuples, de même le problème socialiste présente un tout autre aspect chez nous. Il nous faut étudier notre propre situation, le caractère spécial du socialisme allemand qui attaque les bases de notre vie gouvernementale, le caractère particulier de notre vie politique que nous avons à défendre contre le socialisme.

Les forces et les faiblesses de notre tempérament national se révèlent aussi dans le socialisme allemand. Tel qu'il est, il n'est possible qu'en Allemagne. Il est si dangereux pour nous, parce qu'il est si foncièrement allemarid. Pas un peuple- n'a des capacités d'organisation pareilles aux nôtres, aucun n'a une pareille disposition de la volonté pour la discipline, aucun n'est prêt comme lui à se soumettre aux lois d'une discipline rigide. C'est à ce don que nous devons nos meilleurs succès, nos institutions publiques les plus utiles. L'Etat prussien est une création de la discipline, comme notre armée et notre fonctionnarisme. Ce que d'autres sont arrivés à faire dans le feu de l'enthousiasme national, nous l'avons souvent réalisé grâce à la force de la discipline. Après

la guerre de 18GG, qui n'était pas populaire, dans laquelle les troupes n'étaient pas poussées en avant, comme elles l'avaient été un demi-siècle plus tôt, par un enthousiasme patriotique, mais où elles commencèrent la marche vers la Bohême dans une silencieuse subordination aux ordres du Grand Etat-Major et où elles remportèrent la victoire sous la loi de la discipline d'une façon aussi glorieuse que leurs ancêtres avec l'élan de l'entliousiasme, un Français écrivait avec admiration : « La guerre de Bohême a montré ce que peuvent faire les forces de la discipline seule. C'est une des plus grandes vertus politiques de l'Allemand d'avoir la discipline dans le sang. » Sans doute le socialisme aussi lire parti de cette vertu. Une organisation de parti aussi considérable et aussi compacte que celle du socialisme allemand ne pouvait naître que dans un Etat dont les citoyens sont faits à la discipline, ont appris à l'armée l'obéissance passive, et sentent chaque jour et, à toute heure l'ordre rigide de l'administration publique. Les 4.216 associations locales se soumettent aux 48 circonscriptions territoriales, celles-ci à l'union centrale; les cotisations énormes se paient comme s'il s'agissait de contributions légales, les réunions s'organisent, les démonstrations en masse se règlent comme des opérations militaires : or, tout cela n'est pas la résultante seulement de l'enthousiasme de parti, mais aussi du sentiment de la discipline que les Allemands ont dans le sang. Aucun peuple de la terre ne connaît et n'a jamais connu une organisa-

lion de parti semblable ou équivalente. Les clubs des Jacobins, qui s'étendaient comme un filet sur la France, n'étaient qu'un pâle prototype de l'organisation de notre socialisme. Les clubs de province n'obéirent au club 'central de Paris que tant que celui-ci détint le pouvoir dans l'Etat, et, plus tard, ils se fermèrent sans difficulté sur un signe du Directoire. La trame solide du parti socialiste allemand ne se laisserait pas ainsi déchirer sans cérémonie.

Le défunt ambassadeur à Saint-Pétersbourg, général de Scluveinitz, me dit un jour : « Il n'y a que ^eux organisations parfaites sur la terre : l'armée prussienne et l'Eglise catholique. » En ce qui concerne l'organisation seulement, le socialisme alileniand mériterait aussi cet éloge. Dans l'un de mes discours au Reichstag, en décembre 1903, je disais dans le même ordre d'idées : « Si j'avais un bulletin scolaire à délivrer au socialisme, je dirais : critique, agitation, discipline et esprit de sacrifice, 1 a (1); résultats positifs, clarté du programme, V6 (1). » Cette organisation socialiste se pose en ennemie de notre vie gouvernementale actuelle; son ciment est dans cette hostilité. Il ne faut pas songer à la réconcilier avec l'Etat et à la dissoudre ainsi du même coup, en l'attelant pour un temps au char gouvernemental ou en faisant participer tel ou tel de ses membres aux affaires. Elle se sent beaucoup trop forte

(1) I a=parfaitcment bien; V 6 = à peu près nul. {N. du. Trad.)

pour se laisser traîner pour ainsi dire comme un wagon par la locomotive gouvernementale sur la voie normale; elle voudrait être elle-même la locomotive et tenter de tirer dans le sens opposé. Un homme sorti de ses rangs et qui entrerait comme ministre au service de l'état de choses existant, le socialisme ne le suivrait pas plus que d'autres partis allemands n'ont jamais suivi un de leurs membres dans un cas pareil.

Ajoutez à cela que l'esprit doctrinaire habituel au peuple allemand exerce aussi sa puissance dans notre Social-Démocratie. Le socialiste allemand se cramponne aux articles du programme de son parti sans songer à les critiquer, sans souci des contradictions qu'ils contiennent. Ce programme étant inconciliable avec l'Etat existant, le socialisme allemand est irréconciliable. Les ouvriers allemands, plus que ceux de n'importe quel pays, sont portés à accorder une foi entière aux apophtegmes socialistes, aux ingénieux sophismes de Lassalle, au système de Marx construit avec une force de pensée, une pénétration d'esprit rares, à l'aide d'une extraordinaire érudition et d'une dialectique plus merveilleuse encore, mais réfuté et ébranlé sur sa base par l'évolution historique. Lorsque M. Giolitli cria aux socialistes italiens qu'il y avait belle lurette que les aphorismes de Marx avaient été jetés par eux à la ferraille, un rire d'intelligence lui répondit. Chez nous, pareille apostrophe provoquerait des protestations indignées. Notre socialisme, sorti de la direction

d'Eisenach (1), orienté, non par Lassalle et Rodbertus (2), mais par Marx et Engels, Bebel et Liebknecht, se montre bien plus intransigeant vis-à-vis de l'Etat que les partis socialistes de la France et de l'Italie, qui attribuent aux théories socialistes une valeur plutôt théorique, et qui sont fondes non seulement sur les idées socialistes, mais aussi sur des souvenirs nationaux. Le socialisme français a ses racines dans la grande Révolution, le socialisme italien dans le Risorgimento. Ces souvenirs n'ont du moins pas été rejetés et la Révolution comme le Risorgimento étaient animés d'un esprit passionnément patriotique. Cette base nationale manque à notre démocratie socialiste. Celle-ci entend ignorer les souvenirs patriotiques allemands, qui ont le. caractère monarchique et militaire. Elle n'est pas, comme le socialisme français et italien, un sédiment dans l'évoliition historique de la nation, mais depuis son origine elle est l'ennemie voulue de notre histoire et de notre passé national. Elle s'est mise elle-même en dehors de notre vie nationale. Les résultats obtenus dans cet Etat durant sa formation et son existence . ne l'intéressent qu'en tant qu'ils peuvent servir à disloquer les institutions et à fournir un travail préparatoire à la réalisation d'idées purement socialistes. Dans le calendrier que le Vorwœrls édite chaque an-

Ci) Le 6 et le 7 octobre 1872, le parti socialiste allemand fut fondé à Eisenach en Thuringe.

(2) Fondateur du socialisme allemand, 1805-1875. (N. du Trad.)

née, on ne nomme pas Bismarck et Alollke, Blûcber et Scharnhorst, Ziethen et Seidlitz; on passe sous silence Leipzig et Waterloo, Kœniggrœtz et Sedan, mais on énumère une série de nihilistes russes et d'anarchistes italiens, ainsi que leurs attentats.

De même qu'une des meilleures vertus allemandes, le sentiment de la discipline, se manifeste d'une fa- <jon particulière et inquiétante dans notre Social-Démocratie, de même s'y montre aussi notre vieux défaut, l'envie, que Tacite remarquait déjà chez nos aïeux. C'est propter invidiam, dit-il, que les Germains ont mis à mal le Chérusque, leur libérateur (1). L'envie est une des racines profondes de notre agitation socialiste. Les antagonismes économiques ont ^té, dans les temps modernes, aggravés également dans d'autres pays que chez nous. L'exaspération passionnée qu'ils ont fait naître en Allemagne, on la cherchera en vain ailleurs, bien que l'Allemagne ait précédé tous les autres pays par sa sollicitude sociale et n'ait jamais été égalée dans ce domaine par aucun autre pays jusqu'à ce jour. La lutte des classes ouvrières pour de meilleures conditions d'existence, lutte inaugurée lors de la fondation de la Social- Démocratie, s'est transformée en Allemagne en une haine parfois fanatique contre la propriété et l'instruction, la naissance et la situation. Cette envie n'a guère été calmée par les salutaires institutions destinées à améliorer le sort des travailleurs. Cette

(J) Al m in le Chérusque. (A^ du Trad.)

même envie, tous les jours attisée de nouveau par la vue de la différence entre pauvres et riches, ne disparaîtrait pas, si tel ou tel meneur s'asseyait au banc ministériel. Notre agitation socialiste en est devenue le bassin collecteur. Précisément la fin dernière de la Social-Démocratie, l'anéantissement des différences de possession par la suppression de la propriété privée et l'accaparement par l'Etat des moyens de production, est conservée jalousement et avec une prédilection marquée par la Social-Démocratie allemande. C'est aussi propler invidiam que le socialisme ne se laissera pas gagner à une politique de réconciliation. Et enfin notre misérable esprit de caste, qui fait obstacle à la simplification des rapports sociaux, qui exerce une fâcheuse influence sur toute notre vie politique, trouve sa suprême expression, et la plus âpre, dans l'esprit de classe socialiste. Les anciennes classes étaient nées de l'histoire; elles avaient été tracées par le droit public. Le prolétariat socialiste, pénétré de l'esprit de classe, s'est formé lui-même et a élevé un mur de démarcation entre lui et le reste des citoyens. Il ne veut rien avoir de commun avec les autres états. Et, particularité de chaque caste, le prolétariat socialiste ne se croit pas seulement meilleur, plus utile, plus fondé en droit que les autres classes, mais il poursuit aussi la prépondérance sur tous les autres états. Si on essayait chez nous d'incorporer le parti socialiste dans les partis bourgeois, la question se poserait de savoir si notre Social-Démocratie se prêterait à pareille incorpora-

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lion. Elle se sent appelée à régner seule dans l'Etat, et ne se contentera guère d'une domination légale partagée.

L^Etat prussien et la Social-Démocratie.

Dans l'empire d'Allemagne, la Prusse est l'Etat dirigeant. Le socialisme est l'antithèse de l'Etat prussien. Une maxime de Hegel bien connue dit que tout concept porte en lui-même le concept opposé. Il y a un sens profond dans cette circonstance que les prémisses logiques aient été fournies aux conclusions de Marx par le philosophe qui a nommé l'Etat le Dieu présent, dont la philosophie du droit fut une glorification de l'Etat prussien et qui possédait la protection des plus hauts personnages de la Prusse.

La nature spéciale de l'Etat prussien, dont la perte briserait la colonne vertébrale de la vie politique de l'Allemagne, rend particulièrement difficile pour nous la solution du problème socialiste. Le modus vivendi pratique que l'on paraît avoir trouvé par ci par là dans l'Allemagne du Sud avec le socialisme, ne semble pas possible pour la Prusse. Celle-ci est devenue grande par son armée et ses fonctionnaires, grâce auxquels elle a pu accomplir l'œuvre de l'unification allemande. La forte cohésion en Prusse, qui part d'en haut, a de tout temps produit un mouvement en sens inverse d'une vigueur particulière. La manie des Berlinois, de tout censurer et de murmurer à propos de tout, était déjà connue à l'époque de

l'absolutisme des rois, lorsque Frédéric le Grand rabattait à l'occasion le caquet des pamphlétaires. Seuls des fonctionnaires, aussi habitués que les Prussiens à être menés en bride, pouvaient perdre la tète aussi complètement qu'ils le firent, lorsque, dans l'année fatale de 1806, le gouvernement lâcha les rênes. En Prusse, même après le passage de l'Etat à des formes constitutionnelles, la démocratie bourgeoise s'obstina dans une opposition plus inflexible que dans l'Allemagne du Sud et maintint ses exigences. Aussi le contre-coup réactionnaire aux environs de 1850 fut-il en Prusse d'une violence particulière. La Social-Démocratie qui, dans l'Allemagne du Sud, prend souvent des allures conciliatrices et se montre disposée à renoncer à maint article de son programme en faveur de la politique pratique du jour, est en Prusse aussi intransigeante dans ses allures que dans ses réclamations. Par une opposition naturelle, la Prusse a un conservatisme qui est inconnu dans les autres Etats de la Confédération, et dont ils n'ont pas non plus besoin. La Prusse, comme Etat, est un être viril, un homme, et, comme tout homme méritant ce nom, présente une foule de contrastes brutaux, et n'est capable de grands servàces, que si une forte volonté règne en elle. Au dehors comme au dedans, cet Etat a traversé des alternatives d'extrême puissance ou d'extrême faiblesse. Des actes de la plus grande force et de la plus grande faiblesse s'y rencontrent tout près les uns des autres. léna et Leipzig ne sont séparés que par sept années. A la

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l'état prussien et la soclvl-démocratie 22t

triste évacuation de Berlin par les troupes, le 19 mars 1848, et à la politique débile qui nous ramena par Bronzell et Olmûtz (1) à la vieille Diète, succédèrent, vingt ans plus tard, Sadowa et Sedan. Sous une autorité vigoureuse, la Prusse s'est montrée plus solide,, a trouvé plus d'abnégation et de discipline dans sa population que n'importe quel autre Etat. Quand le souverain devenait faible et timide, hésitant et neutre dans la manifestation de sa volonté, la Prusse a souffert d'une paralysie de toute la machine gouvernementale, plus que tout autre Etat, Comme en 1806, où le ministre de l'Intérieur d'un pays ouvert à l'ennemi déclarait que le premier devoir du citoyen était de se tenir tranquille, où les grands dignitaires de Berlin s'en vinrent dévotieusement recevoir le vainqueur à la porte de Brandebourg, les autorités perdirent la tête pendant l'année révolutionnaire de 1848, où le premier président de la province de Saxe proclamait superbement qu'il prenait position audessus des partis, tandis qu'un puissant mouvement de ces partis ébranlait les colonnes de la monarchie. Si le gouvernement prussien voulait reconnaître l'utilité d'une entente avec le socialisme, parti qui, depuis des années, s'attaque aux bases monarchiques et militaires de l'Etat prussien, la classe moyenne, les ruraux à l'est de l'Elbe, et finalement l'armée elle-

(1) Bronzell, village près de Cassel, où il y eut une collision entre les troupes prussiennes et l'armée d'exécution austro-bavaroise en 1850. Dans les conférences d'Olmû'z, ville de la Moravie, la Prusse céda le pas à l'Autriche (1850), (N. du Tiad.)

môme ne sauraient plus que penser de l'Etat et du souverain. La renonciation du gouvernement à la lutte contre la Social-Démocratie serait comprise en Prusse comme la capitulation du souverain devant la Révolution. Et cela à juste titre, si, après un demisiècle de combats, le gouvernement ne voyait pas d'autre issue qu'une paix boiteuse avec son adversaire. Aujourd'hui, les suites d'une faiblesse à l'égard du socialisme seraient plus fatales à la Prusse que ne l'a été la faiblesse vis-à-vis de la révolution de mars. On peut se demander encore si on retrouverait un Bismarck capable de rétablir l'autorité de la Couronne affaiblie non par des défaites, mais d'abord par l'irrésolution et une condescendance exagérée, puis par une stupide et absurde reculade. Le fonctionnaire prussien, le militaire prussien, le citoyen prussien, dont les idées sont enracinées dans les traditions prussiennes, ont besoin de confiance en la force du gouvernement pour garder un dévouement absolu au gouvernement monarchique. Une entente avec la Social-Démocratie, que l'Allemagne méridionale comprendrait peut-être comme un acte de sagesse politique, serait en Prusse le triomphe du socialisme sur le gouvernement et la Couronne. Première conséquence : l'afflux des adhérents au socialisme prendrait des proportions énormes. En Prusse, l'atavique fidélité au roi retient encore aujourd'hui une foule de gens loin du socialisme. Une Social- Démocratie, quasiment dotée d'un privilège du roi, verrait des centaines de milliers d'individus lui obéir

l'état prussien et la social-démocratie 223

sans scrupule. Au lieu de rattacher le socialisme à l'Etat existant, on pousserait dans ses bras un nombre incalculable de bons citoyens déconcertés dans kurs idées politiques. La Social-Démocratie ne sortirait pas affaiblie, mais fortifiée, de cet accord, et elle ne songerait pas du tout à se rapprocher sérieusement de l'Etat et à se modifier par complaisance pour l'Etat, si celui-ci lui faisait des avances. En Prusse, l'expérience de l'entente ne serait concevable qu'après que la Social-Démocratie aurait fait franchement et dans toutes ses formes sa paix avec la monarchie. Hors de là, le gouvernement prussien ne peut pas essayer une politique de réconciliation avec la Social-Démocratie, sans avoir à craindre de détruire l'organisme gouvernemental de la Prusse. Le socialisme déteste la monarchie de l'aigle, « qui plonge une aile dans le Niémen et l'autre dans le Rhin », elle déteste, dans la Prusse, l'Etat de l'ordre, le cœur et le noyau de l'Empire allemand, l'Etat sans lequel il n'y aurait pas d'Empire allemand, dont les rois ont unifié l'Allemagne, avec lequel, dans l'avenir, l'Empire restera debout et tombera. Le mot de Bebel, que le socialisme aura cause gagnée quand il aura conquis la Prusse, est vrai. Mais il est vrai aussi, qu'en lutte avec un gouvernement fort, le socialisme aura de là peine à conquérir la Prusse ou ne la conquerra pas," tandis que si le socialisme marche de pair avec le gouvernement, nul Etat allemand ne sera pour lui aussi aisé à conquérir que la Prusse. Le caractère spécial des institutions prussiennes

doit évidemment exercer une action sur l'Empire. Il n'est pas possible, à la longue, de s'entendre dans l'Empire sur d'importantes questions législatives avec le socialisme, en maintenant en Prusse l'opposition la plus aiguë vis-à-vis de lui. Les élections au Reichstag ne peuvent être dirigées par des considérations tout à fait autres que les élections à la Chambre des députés prussienne. La Social-Démocratie ne se prêtera guère à une entente dans l'Empire, tant qu'on la combattra en Prusse. D'autre part, l'essai d'une entente, entrepris par le gouvernement de l'Empire, exercerait la même influence déconcertante et destructrice qu'un essai du même genre dans la Prusse même. Si l'on gouverne dans l'Empire sans égards pour la Prusse, on fait naître dans celle-ci le mécontentement contre l'Empire. Si l'on gouverne en Prusse sans égards pour l'Empire, on court le danger de voir s'étendre dans l'Allemagne non prussienne la méfiance et l'aversion vis-à-vis de l'Etat dirigeant. La Prusse s'est toujours mal trouvée de ne pas faire les réformes nécessaires en. temps opportun, c'est-à-dire tant qu'elles étaient possibles sous une forme modérée, de leur opposer au contraire un refus obstinément borné, jusqu'au moment où, finalement imposées par les circonstances, elles devaient être accomplies sous une forme plus radicale. L'art de gouverner aura toujours à s'affirmer le plus chez nous par le maintien de l'harmonie entre la Prusse et l'Allemagne, non seulement en parole, mais aussi en intention.

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