ÉPILOGUE
Royaume-Uni a encore exporté, pendant les dix premiers mois de 189i, 180 millions 600.000 livres sterling de produits britanniques, soit 4.515 millions de francs qui, divisés par 37.730.000 habitants, représentent 120 fr. par tète, quand en France nous ne sommes qu'à 70 francs.
Est-ce que, d'ailleurs, la politique protectionniste a profité aux exportations des pays qui Font pratiquée ? Entre l'importation et l'exportation réunies de la France dans les dix premiers mois de 1890 et celles, correspondant aux dix premiers mois de 1894, il y a en moins, pour cette dernière période, une différence de 672 millions, dont 441 afférents aux exportations. Le rétrécissement porte surtout sur les objets fabriqués : 1.591 millions en 1890 ; 1 .296 en 1894 : soit un déficit de 18 Vo- C'est exactement le même chiffre que celui supporté par l'ensemble des exportations anglaises.
Si le protectionnisme de beaucoup de peuples en Europe et dans le Nouveau Monde peut expliquer pour partie la réduction des achats de produits de r Angleterre, le pouvoir de production de celleci a certainement eu à souffrir aussi de l'interventionnisme à l'intérieur. Il est bien d'être libreéchangiste, mais alors il convient d'être favorable à la liberté de la production tout comme à celle de la vente y impliquée. Cependant, dans son livre Labor and Law, Bradlaugh a pu constater, en dépouillant l'enquête de 1887, que le factory
act de 1879 avait fait disparaître la fabrication des bouteilles ; à Leeds et à Bristol la tannerie ; à Goventry et Gougleton la fabrication du ruban ; avait diminué la carrosserie, enrayé la mécanique et la production du plomb et frappé d'un arrêt de développement T essor industriel de la Grande-Bretagne. M. Reade, au nom de la York street flax spinning Company , M. Samuel Andrews, auteur du travail intitulé Cinquante ans de Vhistoire du coton, M. Alderman Emmot, d'Oldham, porte-voix de VUnited cotton-spinners Association, et tant d'autres ont accusé la réglementation du travail des femmes et des enfants d'avoir paralysé les industries textiles. N'a-t-on j)as vu dans le Gumberland et le Lancashire la fermeture de quinze hauts fourneaux sur trente-trois coïncider avec la réduction du travail de douze heures à huit heures ?
Quand donc Tindustrie anglaise ne continue pas à progresser dans la mesure où elle Ta fait de 1850 à 1877, il appartient aux interventionnistes du dedans de se frapper également la poitrine. La part de responsabilité revenant aux barrières qui se dressent au dehors n'en est naturellement pas amoindrie et pourrait à coup sûr provoquer des explosions de colère, allumer des désirs de vengeance, porter à rendre dent pour dent, œil pour œil. Mais le bon exemple qu'on donne n'est-il pas parfois un meilleur éducateur que la violence et la répression ? Pourquoi aussi le free-trade serait-il
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abandonné par T Angleterre, au moment' où un revirement dans ce sens semble se produire chez beaucoup de nations et où par conséquent des mesures de rétorsion ne s'expliqueraient plus? Est-ce que, d'ailleurs, à la mort d'Alexandre III, on n'a pas vu, en Angleterre, des hommes de gouvernement, comme Rosebery, comme Salisbury, son successeur éventuel, faire, en vue d'une entente désormais cordiale, des avances transparentes à cet Empire du Nord, dépeint précisément comme un des épouvantails contre lesquels il s'agirait de se garer?
Néanmoins, vu le mystère qui plane sur l'avenir et pour être complet, nous voulons bien, à l'instar de noâ guides, retenir l'union douanière du monde britannique comme une hypothèse relativement sérieuse, en nous demandant maintenant avec eux quel contre-coup éprouveraient, du chef de cette union, les territoires douaniers étrangers, spécialement les Etats de l'Europe centrale et parmi ceux-ci l'Empire allemand? Ici une différence notable saute aussitôt aux yeux entre les jeunes Etats agricoles et les vieux Etats industriels.
Naturellement l'union britannique universelle ne manquerait pas, en ce qui concerne le marché anglais, de diriger sa pointe vers les pays économiquement jeunes, voués à l'exportation des produits de l'agriculture et de l'élève du bétail dans les
pays industriels. En terre anglaise, le Canada, l'Australie, les Indes seraient mieux traités que la Russie, les Etats-Unis, la République Argentine. Si cette union doit avoir une valeur durable pour les colonies, il faut que celles-ci demeurent toujours privilégiées, peu importe que Tunion soit organisée en régime dispensateur de faveurs ou en ZoUverein. Par contre, les régions de l'Europe centrale, à caractère plus industriel, avec leurs excédents relativement moindres de froment, de graisses fraîches, d'animaux vivants, auraient grande chance, pour peu qu'elles concédassent à l'Angleterre et à ses colonies seules un traitement plus avantageux, de conserver sur le marché anglais leurs positions antérieures. Moyennant l'exclusion ou le grèvement possible des arrivages de blé, de bois, de laines, de bestiaux, de viandes, de denrées coloniales, une action intimidante d'une rare efficacité serait acquise au conseil douanier interbritannique vis-à^vis de la Russie, des Etats- Unis, de l'Argentine, comme aussi de ces contrées tropicales ou subtropicales, qui ne se seront pas montrées hospitalières pour les articles anglais ou se seront laissé détourner par l'Amérique ou la Russie. Il en serait ainsi d'autant plus que les Etats d'Europe centrale, venant en aide aux Anglais par suite de la communauté des intérêts dans l'exportation manufacturière vers les pays agricoles, fermeraient également ou rendraient