CHAPITRE III
Si Ton considère tout d'abord le succès financier remporté par le système protecteur, on ne peut en contester Téclat, pour autant du moins qu'on se place au point de vue purement fiscal. De m, 5 millions de marks en 1878, le rapport des droits de douane était en J890 de 395,4 millions, ce qui constituait une progression de 354 pour cent. Mais il s'est produit aussi dans le rendement des objets taxés les plus importants un bouleversement qui, économiquement, ne va pas sans provoquer des réflexions. En 1878, l'article le plus productif était le café; il représentait 31,20 ®/o de l'apport général, dans lequel, en 1890, c'est le blé qui figurait en tète avec 28,98 ®/o- H est vrai qu'à cette dernière date le café rapportait encore plus d'une manière absolue qu'en 1878, puisque les 19 millions de marks de 1878 furent remplacés en 1890 par 40 millions. Pendant qu'en 1878 le café et le tabac contribuaient au montant total pour 48,66 <»/o, le blé et le pétrole pour rien et toutes les espèces de bétail ainsi que le bois pour peu de
60 LA POLITIIjrE Cf>llllERCIALE DE L*ALLE3IAG>E
chose, cette condition devait se renverser à Tépoque où 40 ^ o <lu même montant total étaient dus au blé, au bois, au pétrole et au bétail. Or, ces recettes ont rendu le système d'imposition allemand criticable par deux cotés, une fois en ce que des articles plus ou moins nécessaires ont été astreints par voie de taxe à « sai^er » bluten, suivant la locution familière et imagée des Allemands), et une autre fois en ce que ce n'est pas seulement le produit étranger, mais aussi le produit national, qu'on a renchéri, de sorte que la perception de l'impôt sur le blé devait coûter au peuple plus que le rendement du droit.
A supposer que cette charge ait été imposée aux masses populaires pour accroître, respectivement pour conserver le revenu en rente foncière échu à la grande propriété du sol ou privée ou publique, les choses n'apparaissent pas, pour cela, sous un jour plus avantageux, aux yeux de ceux, du moins, qui tiennent que la propriété véritablement éprouvée, et par conséquent la seule digne d'empressement, ne peut être secourue que par d'autres procédés. Seulement, en s'éloignant de ces considérations pour se placer sur un autre terrain, on pouvait envisager, non sans inquiétude, la possibilité de se passer à nouveau financièrement, dans un bref délai, du droit sur le blé, et cette inquiétude s'alimentait encore assez volontiers à la vue de la Suisse qui, elle-même, perçoit sur le blé un droit financier, d'ailleurs, il faut le dire, très modéré.
Après avoir noté la réussite financière ou fiscale indéniable du système protecteur, il importe de mettre en regard son action économique^ spécialement son influence sur la répartition du revenu national.
Tournons-nous, avant tout, vers ses effets dans les échanges. Le premier regard doit être pour réchange général, donnant lieu à la distinction entre le commerce général qui comprend le simple transit de marchandises et le commerce spécial. Car, même sous le système protecteur, le commerce dans son ensemble s'est accru à l'importation comme à l'exportation. Ce qui ne veut pas dire que délibérément il fallût en faire un mérite ou un grief au système. Le commerce ne s'est pas proportionnellement moins développé dans les pays demeurés libre-échangistes et sous le régime plus libéral d'avant 1879 ; et cette circonstance mérite d'autant plus l'attention qu'avant 1879 les institutions propices à l'échange international n'étaient pas arrivées à l'état d'avancement où nous les avons vues depuis.
A Y importation, l'accroissement comme quantité aussi bien que comme valeur a porté précisément sur les substances alimentaires, alors qu'à leur égard le système protecteur avait été vanté comme devant assurer une production nationale pleinement suffisante. Dans le commerce spécial^ l'accroissement de l'exportation n'a pas été plus mar-
que que celui de rimportation, et, sans le tarif protecteur, cet accroissement eût pu peut-être se produire aussi bien. A raisonner sur les chiffres bruts du commerce général pour l'importation et l'exportation, on ne saurait donc rien en inférer ni d'avantageux ni de préjudiciable.
Il n'en est pas de même relativement au transit. La différence de tonnage entre le commerce général et le commerce spécial est restée presque stationnaire aux environs de 3 millions de tonnes ; et cette immobilité est partiellement vraie aussi pour la différence de valeur. L'explication plausible pourrait bien être que le développement du commerce de transit a été condamné, pour ainsi dire, à V arrêt dans son ensemble par l'effet combiné du tarif des douanes^ du tarif des chemins de fer et des prohibitions dont les viandes ont été l'objet. Des mesures analogues, émanées delà politique commerciale étrangère suivie en Russie aussi bien qu'en Hongrie, n'ont pas peu contribué sans doute à ce résultat. Il est arrivé ainsi que, quoique placée au cœur de l'Europe et prédestinée par nature à la traversée des autres, l'Allemagne est restée en arrière de ses fonctions pour le commerce d Intermédiaire et le transit. Dans ces conditions, la rente des chemins de fer a nécessairement souffert par privation de profits.
Sans vouloir justifier par le menu notre affirma^ tion concernant l'amoindrissement du rôle de pays
d'intermédiaire et de transit, nous ferons appel à quelques articles seulement pour l'illustrer. Tandis qu'autrefois le commerce d'intermédiaire de l'Allemagne était, du côté de l'Autriche, des plus nourris en denrées coloniales, ce commerce devait être, pour ainsi dire, anéanti sous l'influence des droits protecteurs autrichiens du commerce maritime, et le capital commercial allemand être refoulé en des succursales à Trieste. L'importation totale en Autriche par Fiume et Trieste, chiffrée à 146 millions de florins en 1875, montait à 218 millions en 1888, et l'exportation passait de 111 millions à 225. Depuis 1882, le rapport de l'importation autrichienne par terre à l'importation autrichienne maritime s'est modifié d'une façon absolue et relative au détriment de l'importation terrestre, par conséquent aussi essentiellement au détriment du commerce d'intermédiaire et du transport en transit de l'Allemagne. S'il en a été ainsi, c'est, sans doute, comme le pense Matlekovitz, à cause de la sollicitude témoignée de toute manière par les gouvernements aux échanges par la voie maritime, au moyen, notamment, de l'adaptation énergique des tarifs de chemins de fer aux intérêts de ces échanges maritimes, de la nationalisation des chemins de fer devenant chemins de fer de l'Etat, de subventions accordées à la navigation maritime, de l'achèvement des ports et enfin, aussi, de faveurs douanières. En Autriche-Hongrie, ce sont principalement à
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partir de 1882 les denrées coloniales, favorisées par des droits différentiels maritimes, qui ont été détournées du transit par TAUemagne (Hambourg, etc.). Pour le café entré en Autriche-Hongrie en 1882, nous voyons dans les tableaux statistiques 1 36.364 d'arrivages terrestres opposés à 96.621 d'arrivages maritimes, et transformés dès 1889 en S1.S56 d'arrivages terrestres contre 294. S22 d'arrivages maritimes. De même pour le thé, l'année 1882 en voit introduire 4.493, dont 4.440 forment l'apport des voies terrestres, 53 seulement celui des voies maritimes, en attendant que l'année 1889 ne laisse plus subsister que 1.160 au compte des voies terrestres et inscrive 4 013 à celui de la route maritime.
Assurément, cet effet formidable de la protection commerciale — puisqu'il n'y a pas que de la protection agraire et industrielle — a ses causes, non pas uniquement dans les droits établis, mais dans toutes les mesures mentionnées. De tout autres tableaux pourraient être déroulés pour certaines villes maritimes allemandes, spécialement pour les villes maritimes de la Prusse orientale. Le fait même ne saurait surprendre. Si les droits sur les blcs ont exercé de l'influence, les dispositions que l'exemple de l'Allemagne a mûries en Russie ont coopéré avec eux. L'achèvement du réseau des lignes ferrées en faveur de Higa, de Liban, de Saint-Pétersbourg et d'Odessa, les perfectionne-
Al THES BÉSLLÏATS (55
ments dont les institutions des ports sont devenues Tobjet travaillèrent de conserve à éloigner le commerce du blé des ports allemands de la Baltique.
La suppression de la liberté douanière ayant existé jusque-là est en particulier dommageable à l'échange par transit et au commerce d'intermédiaire. « Tant que, suivant l'excellente remarque de Matlekovitz, prévaut la liberté douanière pour le blé, les céréales de tous les pays peuvent être entassées, les mélanges nécessaires peuvent avoir lieu conformément aux exigences variées du marché universel, des envois, que le besoin d'argent ferait peut-être précipitamment parvenir sur le marché universel et qui déprimeraient artificiellement et sans raison les prix, peuvent être retardés et de cette façon les prix maintenus à leur juste niveau. Grâce aux coudées franches du commerce, il devient alors possible de placer aussi plus aisément les espèces indigènes ; car, à mesure que le commerce est plus vivace quelque part et s'y développe avec plus d'ampleur, il présente plus de sécurité à la demande. Les grands marchés comptent, en effet, parmi leurs avantages, celui de concentrer, d'attirer la demande, par suite de la conviction où l'on est que l'offre s'y déploiera sur une plus grande échelle. Quand un négociant en grains sait pouvoir rencontrer simultanément sur un seul et même marché du froment hongrois, russe et
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roumain, il visitera ce marché avec de meilleures dispositions acquisitives que s'il n'y trouve que la spécialité hongroise ; et souvent celui-là même qui recherche du froment russe ou roumain et qui peut le rencontrer sur un marché hongrois, s'y approvisionnera, en raison des conjonctures, de froment hongrois et non pas de russe ou de roumain, tandis que, s'il se rend directement k des marchés russes ou roumains, il se prive de la possibilité d'acheter l'article hongrois. Le commerce en gros recherche précisément des sortes variées, et, si un même marché les réunit, l'article indigène y trouvera plus de chances de débit que si le marché ne mettait en vente que delà marchandise nationale. »
Nous entendons bien que la législation douanière s'efforcera, par l'introduction des entrepôts au service du transit (Transitlager), de continuer à maintenir un mouvement non entravé d'affaires avec la marchandise étrangère frappée de droits. Mais le commerce, qui sait que, pour le cas où la marchandise ne serait pas conduite au dehors, la taxe devrait alors être acquittée tout de même, ne se résoudra plus à importer, à entreposer, à empiler du blé étranger; il y a les frais inhérents à la manipulation des entrepôts, aussi libéralement concédés qu'on voudra, et les fortes sommes dont le commerce disposait jadis s'abstiennent de paraître.
Un coup d'œil donné à toute l'importation et au transit du blé austro-hongrois peut suffire à mettre
en lumière l'effet des droits sur les blés. Pour l'importation, nous relevons en 1880 jusqu'à 7.862.000 quintaux métriques de blé contre 938.000 quintaux seulement en 1888, pendant que, pour le transit de blé. et de plantes légumineuses, l'année 1880 accuse 632.000 quintaux métriques qui montent à 1.963.000 en 1888.
Ainsi, les expériences faites au regard du transit et du commerce d'intermédiaire jettent un jour peu éblouissant sur le plus récent régime protectionniste en honneur en Allemagne. Que le système hautement protecteur du commerce, en lutte avec ce régime, puisse arriver brillamment à ses fins, c'est ce dont peuvent témoigner, au détriment de l'Allemagne, les progrès du commerce maritime de r Autriche-Hongrie et de la Russie.
Il n'en est pas moins digne de remarque, que même des aggravations de droits de douane financiers ont agi efficacement comme des droits protecteurs en faveur de l'Allemagne. Citons à cet égard le droit relevé sur les vins travaillés en bouteilles, spécialement sur les vins mousseux. De 1880, où le droit était de 48 marks, à 1889, où le droit avait depuis 188S monté à 80 marks, l'importation en Allemagne rétrogradait, en effet, de 25.429 quintaux métriques à 19.682, ce qui n'empêchait pas la douane d'encaisser 1,5 million après 1,2 million de marks. La plupart des autres droits financiers purs sur le café, le thé, les épices, le vin en futailles,
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le fromage, n'ont apporté d'obstacle à Tascension subséquente très sensible de l'importation, en faisant penser qu'il y a encore de la marge pour les> droits financiers allemands.
Effleurant maintenant les effets de la protection dans Vindustrie, nous accorderons que les droits industriels, en tant que droits financiers, n'ont pas dans leur ensemble été dépourvus de résultats. Mais, comme droits protecteurs, ils ont été impuissants à arrêter une invasion plus forte de produits étrangers, sans pouvoir justifier de leur participation bien considérable à l'exportation accrue. En l'absence même des droits industriels de 1879, le mouvement d'entrée et de sortie aurait pris difficilement une autre allure. Le plus grand nombre des relè;v'ements de droits étaient dépourvus sans doute de raison d'être, constituaient une généralisation péchant contre le principe de l'emploi le plus réservé possible du droit protecteur et manquaient donc aussi au total d'efficacité. Les deux branches industrielles les plus importantes, l'industrie textile et l'industrie métallurgique, ont connu les accroissements aussi bien que les amoindrissements d'importation et d'exportation. Peut-être même, si nous transportions des observations parallèles sur un autre théâtre, en France par exemple, y trouverions nous matière à une réprobation plus décidée encore des errements protectionnistes, jugés par leurs œuvres. Veut-on raisonner par hasard sur les
AITRFIS RÉSl LTATS 6&
tissus de coton, dont les fabricants ont toujours été chez nous parmi les protectionnistes les plus foujjueux. Eh bien, en regardant pour ces tissus les chiffres du commerce extérieur, voici ceux, exprimés en millions de francs, que nous fournit d'année en année, de 1889 à 1893, l'importation en même temps que l'exportation :
Importation .
Exportation,
Si donc les nombres de l'année initiale de notre période quinquennale, rapprochés des nombres de la dernière, font ressortir, à la satisfaction, sans doute, sinon des consommateurs, au moins des producteurs, un amoindrissement d'importation de 9 millions, ils ne permettent pas non plus, par contre, de se dissimuler un recul dans l'exportation, k peine inférieur à 17 millions.
Mais, pour les fers et aciers, les données statistiques sont non moins significatives et presque plus piquantes encore. Car, de 1889 à 1893, elles révèlent une augmentation d'importation de 4 millions de francs et une diminution d'exportation de 16.600.000 fr. Les tarifs ont affaibli l'exportation de près de 60 ®/o, sans empêcher l'importation d'augmenter de 40 ^Jq, Qu'est-ce qui prouve mieux
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Timpuissance des droits de douane à enrayer la consommation d'un produit dont on a besoin et leur aptitude singulière pour fermer les débouchés? Seulement, si le droit de douane rend le produit plus coûteux, les ressources consacrées à cet achat ne peuvent pas être utilisées pour d'autres consommations : le pouvoir d'achat est donc réduit d'autant et le tarif a provoqué une double crise, puisque, coupal^le de la raréfaction des débouchés à l'extérieur, il l'est aussi du resserrement des débouchés au dedans.
En retournant en Allemagne pour considérer maintenant les effets d'ordre agricole et forestier dont pourrait s'y prévaloir le système protecteur, il ne nous paraît pas que ces effets, non plus, aient en général justifié les espérances qu'il avait fait naître. Les objets introduits ont sans conteste subi un renchérissement. Sans nous arrêter à l'influence exercée sur le commerce d'entrée et de sortie concernant les bois de construction ou les bois propres aux divers usages des arts mécaniques, les douves, le tan, les écorces de bois, nous mentionnerons seulement lessi fortes entraves mises au commerce de bestiaux par la protection convergente du tarif douanier, du tarif des lignes ferrées et de la police vétérinaire ^ au grand émoi de l'étranger, qui riposta vigoureusement. Sous l'action de prix plus rémunérateurs, l'élève du bétail a, dans une certaine mesure, impossible d'ailleurs à préciser, réalisé peut-être des
AUTRES RÉS[ LTATS 71
progrès, notamment dans la direction que le degré atteint de développement économique a ouverte aux Allemands comme aux Anglais et aux Français, en les poussant vers ramélioratioli des animaux de race et de travail ainsi que vers la transformation de fourrage et de blé en bétail gras grassement payé. Et toutefois, qui peut. dire que le progrès partiellement obtenu , s'il l'a été, n'eût pu l'être, même d'une façon plus accentuée, sans les droits sur les bestiaux et malgré la renonciation aux droits sur les fourrages ? Une démonstration par chiffres ne saurait être entreprise. Car il n'y a pas à décliner absolument les droits, facilitant dans les directions indiquées la transition vers une éducation ascendante du bétail, surtout s'ils opéraient en même temps comme de bons droits financiers. D'autre part, ces droits ne peuvent non plus être considérés comme absolument indispensables, les frais et les pertes de poids motivés par le transport du bétail gras constituant médiatement une protection qui n'est pas à dédaigner. Ce sont des Allemands impartiaux qui le reconnaissent, et c'est en général de ceux-ci que nous nous sommes toujours inspiré afin de ne pas être accusé de deviser d'intérêts purement allemands avec incompétence ou même dans un esprit de dénigrement et d'hostilité. Or, de leur propre aveu, pour le bétail engraissé et la viande en provenant, TAllemagne était plutôt la rivale de l'Angleterre et de la France, sans être particuliè-
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rement menacée par Télève du bétail de ces deux pays non plus que de rAutriche-Hongrie et de la Russie. L'étranger lui a peut-être causé un plus grand préjudice en copiant ses droits et ses mesures vétérinaires. Aussi bien, même aujourd'hui, son exportation vers ses ports maritimes, vers la France et la Grande-Bretagne, l'emporte encore sensiblement sur l'importation. En 1888, l'Allemagne exportait 23.336 tonnes dans la Grande-Bretagne, qui n'en importait chez elle que 175; elle exportait 24.268 tonnes en France, pendant que notre pays n'en introduisait chez elle que 13.032. Sans conteste aussi, le système protecteur a remonté les prix du bétail et de la viande. Des chevaux, du bétail jeune, des vaches, des taureaux ont pénétré en Allemagne à des prix plus élevés, et on ne saurait mettre en doute le renchérissement de la viande de porc, du lard etc., soit qu'on en juge d'une manière absolue ou par comparaison avec de mêmes marchandises dans des pays qui n'ont ni renforcé les droits ni exercé une police vétérinaire prohibitive.
A l'importation, le maïs et le dari, l'orge, le malt ont prodigieusement augmenté. L'introduction de blé ne s'est pas éclaircie et la culture du blé ne s'est pas développée à vue d'œil.
Toutefois, si l'on s'attache à la provenance du blé importé, on est frappé des déplacements qui se sont produits. Nous avons sous les yeux des tableaux construits par Matlekovitz, où se lit pour 1881 et
1889 la participation, exprimée en pour cent, delà Russie et de TAutriche-Hong^rie à Tensemble de rimportation allemande en céréales. Il en résulte que la Russie est de plus en plus intervenue dans cette importation, non seulement pour le froment et le seigle, mais encore pour Forge, et cet état de choses persistera sans doute encore après que son réseau intérieur de chemins de fer se sera complété et que l'immense zone cultivable en blé assignée à la Sibérie par de récentes explorations aura passé sous la charrue.
Au demeurant, avec la protection s'exer^ant en faveur des céréales on a vu, ce qu'il était facile à tout homme du métier de prévoir, à savoir que, dans un pays entrant de plus en plus dans les voies industrielles, la satisfaction intégrale du besoin de pain à l'aide de la production nationale des matières premières de cet aliment ne s'obtient pas plus que ne s'obtient la fixité des prix et des rentes dues à l'agriculture. S'agissant d'un article d'un intérêt aussi universel , répondant à des nécessités aussi inéluctables que le blé, et subordonné, quant à son renderrient, à tous les caprices de la température, le concept d'une pareille immobilisation équivaut k une chimère.
Dans le domaine de la fantaisie et de l'arbitraire, il faut, d'ailleurs, s'attendre à toutes les variantes. N'est-ce pas ainsi qu'en avril 1 89 i le comte de Kanitz, à la recherche sans doute du même résultat, a
proposé au Reichstag allemand de donner à TEtat le monopole de l'achat et de la vente du blé. A la différence de certains de nos socialistes français qui visent les blés nationaux aussi bien que les blésétrangers, le hobereau prussien n'en voulait qu'à ces derniers. Il lui suffisait que le prix de vente à l'intérieur des blés importés fût fixé par l'Etat, suivant le cours moyen des marchés européens, à un taux supérieur en tout cas aux cours du marché locaL Pour que l'Etat pût ainsi régler les prix de vente^ il lui faudrait naturellement se rendre acquéreur de tous les blés qui pénétreraient en Allemagne : il deviendrait l'unique importateur de blé, puis, par une extension inévitable, de toutes les céréales, en attendant que la force de la logique le pourvût peu à peu du monopole de tous les commerces, selon la formule de Karl Marx. En repoussant à une grande majorité . cette proposition , le Reichstag aura sans doute reculé devant les horizons qu'elle découvrait aux yeux les moins clairvoyants, sans avoir eu besoin, en outre, pour se déterminer, desobjections de politique générale formulées par le Chancelier, se demandant « quelle figure ferait l'empire allemand en face des puissances avec lesquelles il avait conclu des traités de commerce, si, après avoir fait des concessions en échange d'autres concessions de leur part, il annulait les siennes par des mesures ultérieures ».
Toujours est-il qu'en faisant le procès à la pro~
AUTKES RÉSULTATS 75
tection il ne faut pas vider Tenfant avec le bain, ce qui arriverait si Ton soutenait que J'économie rurale de l'Allemagne est restée stationnaire depuis 1879. Elle a, au contraire, fait bien des pas en avant. Seulement ses progrès ne rentrent pas essentiellement dans la sphère de la culture des grains, mais dans celle de l'élève du bétail, de l'engraissement, du laitage, des fromageries etc., où ils se sont réalisés, non pas à cause, mais plutôt en dépit des droits de douane sur les céréales, sous la pression des prix du blé, dont la protection n'arrêtait pas r affaissement.
En jetant, pour finir, un coup d'œil rétrospectif sur Tensemble des conséquences attribuables au système protecteur quant à Tengendrement des biens, nous préférons, afin de nous prémunir contre nos entraînements propres , nous retrancher derrière l'appréciation bénigne d'un homme extraordinairement réservé que les partisans fougueux et intraitables du libre-échange ne sauraient en aucune façon revendiquer comme un des leurs. Or, suivant M. Schâffle, les chiffres n'autorisent pas à prétendre que la production nationale de l'Allemagne ait eu profondément à souffrir de ce système : elle s'est développée en presque toutes ses branches. Est-ce en dépit ou à l'ombre des droits protecteurs ? Là-dessus la controverse pourrait se livrer carrière en plusieurs volumes. Mais, là où en particulier des indications positives sont possibles, la
vivification des échanges et de la production pour certaines branches par le système protecteur n'est pas contestable. Schftttle rappelle à cette occasion l'animation acquise par le commerce maritime de T Autriche, non moins que le relèvement du trafic maritime de la Russie consécutif, à n'en pas douter, à la politique protectrice s'exerçant par les tarifs des douanes et des chemins de fer. Pour l'Allemagne, il cite Teffet éducateur qu'y a eu la taxe sur le vin, laquelle taxe y aurait attiré même des capitaux français. Des capitaux commerciaux allemands ont immigré en Autriche pour y entrer dans les affaires de café, de même aussi que la fabrication allemande y a fondé des succursales pour la production de succédanés de café et d'articles de fer. Toujours derechef en Allemagne, où les droits protecteurs n'ont pas moins agi que dans des pays industriellement plus arriérés qu'elle, comme l'Autriche et l'Italie, ces droits, accordés aux produits des moulins, aux fils de laine et à d'autres articles, n'ont pas laissé que d'être profitables. « Aussi, ajoute notre trop timoré publiciste, est-il loin de ma pensée d'aller chercher, dans la statistique du commerce et de la production, des arguments contre des droits tutélaires éducateurs, compensateurs et améliora teurs des crises, c'est-àdire en faveur du libre-échange pur. Par contre, j'entends, tout aussi résolument que je l'ai fait en 1863 dans la Zeitschrift de Tubingue, me pronon-
Gpogle
ATTHKS KKSl'LIATS 77
cer aujourd'hui pour Temploi restrictif de la protection dans Tesprit de la théorie et de la pratique d'autrefois, à savoir pour son emploi mesuré sur un besoin démontré ; car il advient tout autre chose, quand on envisajçe l'effet de la protection générale qui a fait irruption depuis 1879 (au profit de toutes les branches de la production et de l'échange national), quand on envisage la garantie générale par l'Etat de la rente industrielle et rurale. »
Nous sera-t-il cependant permis de faire remarquer à l'illustre écrivain que la ligne de démarcation qu'il trace, encore que saisissable pour l'intelligence, ne présente guère qu'un intérêt théorique, didactique ? Avec les concessions qu'il fait, il place les pouvoirs publics sur une pente où il leur devient malaisé de s'arrêter avant d'avoir roulé au fond. C'est ainsi que, dans une autre sphère, l'impôt, même progressif, sur le revenu, estimé pouvoir servir d'instrument de justice dans la répartition des charges publiques, est cependant tenu à l'écart par bien des gens qui redoutent de le voir devenir, ce qui ne serait pas impossible, un instrument de spoliation. La condescendance envers les besoins plus ou moins réels des uns est exploitée par les besoins plus ou moins hypothétiques des autres; des coalitions d'intérêts se forment, mettant la force et la pression au service d'exigences de plus en plus communes et étendues ;
ce qui était d'abord un accident, une faveur, devient bientôt la règle ; pour les réclamants, l'opportunité originaire se transforme en droit ; chez l'Etat l'empirisme fait place à la doctrine. Quelques résultats partiels et fugaces font illusion sur les résultats lointains, sur le marasme final, absolument comme certains spécifiques nouveaux provoquent, sur la foi de guérisons mal contrôlées, un engouement, suivi, après des échecs réitérés et désastreux, d'une universelle déception. Et, puisque c'est à un Allemand que nous répondons, sans lui imputer d'ailleurs expressément un état de choses futur, dans lequel sa grande autorité unie à sa grande indulgence peut lui donner cependant une part quelconque de responsabilité, rappelons-lui les observations faites sur sa propre patrie par certains de ses compatriotes. Ceux-ci ont cru pouvoir y relever, depuis quelque temps, des symptômes d'une pauvreté intellectuelle tranchant avec l'exubérance, avec la supériorité, qui avaient été, dans le inonde des idées, l'enviable apanage de l'Allemagne avant qu'elle n'eût été mise en possession de son unité. (]ette pauvreté intellectuelle, dans le présent, tiendrait sans doute à la prépotence de l'exécutif, à la compression, à l'étouffement, qui devaient fatalement accompagner la formation du grand empire allemand par la réunion plus étroite de ses divers territoires. Or, si l'étouffement politique a déjà engendré la pauvreté
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intellectuelle, ne faut-il pas craindre que le refoulement de l'initiative économique, auquel conduit la pratique protectionniste, n'engendre à son tour la pauvreté industrielle et commerciale ?
Ce qui, en attendant, se produisit de plus favorable, ce fut un commerce général extérieur — voire -celui des objets fabriqués — progressant sous le rapport de l'importation aussi bien que de l'exportation, sans que d'ailleurs cette circonstance dût tourner précisément à la glorification d'un système protecteur outré. Le transit et le commerce d'intermédiaire qui se firent en Allemagne quant au blé, au bois, aux denrées coloniales, ont reçu des atteintes certaines, en partie irréparables, et les rentes des chemins de fer ont pâti avec eux. Si l'industrie, prise en bloc, n'a pas été sans s'épanouir, on peut dire qu'elle ne s'était pas étiolée non plus pendant les quatorze années de liberté commer- -ciale qui ont précédé 1879. Certains droits destinés à la protection des fils fins de coton et de lin ont manqué leur but. L'Allemagne n'a pas plus fait face par elle-même à ses besoins propres en blé «t en bois qu'elle n'est arrivée à vaincre la mobilité des prix et de la rente du sol, nonobstant les ■espérances fondées sur un système protecteur général ou données en son nom. Les droits sur l'orge et le malt ont tout à fait avorté. L'agriculture s'est endettée plus que jamais. Non seulement l'importation, mais encore l'exportation
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de bestiaux s'est étonnamment amoindrie, au profit peut-être d'une éducation plus intensive du bétail et de l'économie de l'engraissement, mais au détriment partiel certain de l'agriculture elle-même.
Aussi, même en songeant à la prospérité de la production nationale, devait-on être ramené, en Allemagne, vers les points de vue et les errements qui avaient eu cours autrefois, pour ne mettre^ qu'au cas de nécessité manifeste et que dans la mesure la plus restreinte, des droits protecteurs au service de branches productives douées d'une vitalité réelle, et j^our pousser à nouveau, quoique avec circonspection, le système commercial dans les voies aboutissant au libre-échange.
Quoi qu'il en soit, il manquerait quelque chose au jugement à porter sur le système protecteur, si l'on ne se rendait enfin compte de l'influence qu'il a exercée sur ce que l'on appelle la répartition du revenu national.
Tout le monde sait que le rendement net de la production nationale s'écoule dans les revenus publics et les revenus privés. Les revenus privés comprennent le salaire, le profit de l'entrepreneur, la rente du sol (rente du fermage et du loyer) ^ enfin Tinté rêt des capitaux. Disons d'emblée que, si cette distribution du revenu national s'est vivement ressentie du régime commercial examiné, elle ne s'en est pas ressentie cependant d'une façon particulièrement heureuse.
Pour ce qui est des revenus publics^ il faut isoler les recettes de TEtat de celles des groupes. L'Etat a pu se féliciter de Taccroissement prodigieux du rapport des droits de douane, comme du résultat qu'il avait principalement visé dès le début. Resterait toujours à savoir si ce succès fiscalement incontestable marque un progrès de la politique en matière d'imposition^ et les lecteurs de notre Exposé élémentaire et critique de la science des finances connaissent assez notre sentiment personnel pour que nous n'ayons plus à insister sur les préférences accordées par nous à la taxation directe, représentant l'évolution historique et désirable. D'ailleurs, si avérée qu'ait été la réussite fiscale, elle ne comporte pas moins des réserves, des chefs de retranchement, pour ne citer que le renchérissement des besoins de l'Etat en personnel et matériel et les pertes sur les rentes des chemins de fer. Les souffrances endurées par le transport en transit ont eu, comme lue ru m cessans, leur contrecoup dans l'exploitation des chemins de fer d'Etat allemands. L'arrangement artificiel des tarifs en faveur des produits indigènes et de l'écartement des produits étrangers saurait sans doute à peiiie être exprimé en chiffres précis, même par les agents les plus compétents des administrations des lignes ferrées de l'Etat, malgré l'intérêt d'une telle évaluation ; mais la rente des lignes ne peut être accrue de ce fait, et, encore là où les chemins de fer
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de FEtat ne demeurent pas passifs, toute culture protectionniste d'une portion de la rente de ces chemins de fer aura été préjudiciable à Fen semble, ce qui profitait aux participants dans les échanges favorisés ne pouvant avoir pour contre-partie avantageuse un adoucissement égal de tous les échanges.
Quant à la distribution du revenu national dans, la direction privée, en profits d'entreprise, en rentes, en salaires, si elle a subi, de la part du: régime commercial en cause, une action incontestable, rien n'autorise cependant à trouver celle-ci particulièrement enviable.
Sans contredit, c'est la grande propriété foncière qui a été la mieux partagée. Si l'on envisage sa rente forestière, on semble autorisé à croire que les. droits sur les bois Font préservée d'un amoindrissement plus sensible. Mais, économiquement parlant, un pareil résultat doit-il être recherché? Au degré élevé où est parvenue l'économie publique allemande, l'enlèvement artificiel de la rente forestière, loin d'améliorer le procès de la répartitioni du revenu, revient à une aggravation nuisible des. frais de toute autre production.
L'amélioration du revenu échéant à la grande propriété foncière, quand elle a sa source dans l'économie agricole y apparaît en partie dans le relèvement de la rente de fermage, en partie dans, l'augmentation du profit advenant au chef de l'entreprise agricole. Or, les droits agraires ont plus.
OU moins contribué à maintenir, des années durant, les redevances des fermiers à un niveau factice, pour le surchargement de ceux-ci pendant un temps prolongé. Finalement, cette campagne de préservation en faveur de la rente en fermage n'a tout de même pas réussi en tous lieux, comme les récents baux domaniaux renouvelés en Prusse tendent à le prouver.
En l'autre forme de profit industriel^ la rente foncière, visée par l'exploitation personnelle de grandes propriétés, est indubitablement redevable aux droits sur les céréales de n'avoir pas été réduite à une dépression ultérieure ; car ces droits ont plus ou moins renchéri tous les prix des blés ou les ont préservés d'un avilissement subséquent. Mais, quand on y regarde de près, on peut se demander si, en cette occurrence, la grande propriété ellemême a amélioré sa condition. Les droits n'ont pas enrayé, et n'ont pu enrayer, en général, l'abaissement qui, par la suite, s'est fait jour dans le prix des blés. Ceux qui avaient fait des acquisitions foncières à des prix encore élevés voyaient d'année en année croître leurs embarras; la protection agraire ralentissait vraisemblablement l'adaptation du prix des biens à celui des grains. Mais, même le grand propriétaire heureux, à qui la terre avait été peut-être transmise libre de charges, à titre de lîdéicommis, éprouvait des pertes sur la rente du sol et était exposé à s'enfoncer de plus en plus
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dans des dettes improductives, s'il s'attardait à une exploitation dépourvue de revenu, en négligeant des perfectionnements et transformations nécessaires. L'absence de main-d'œuvre agricole, la hausse des salaires, pouvaient amener la détresse, si on ne multipliait les machines et n'affrontait la tâche avec un renfort de capital en bétail de travail et utilisable. Ce n'est pas que toute la surface livrée aux céréales eût pu être vouée à des cultures différentes d'un produit net supérieur; mais il y avait quelque chose à faire en ce sens, et, si cette tendance ne prévalut pas davantage, il en faut faire remonter la responsabilité aux droits agraires. La rente foncière aura baissé, à cause même des droits agraires, pour autant que ceux-ci ont déjoué ou alangui la marche vers une exploitation plus intensive. Si l'on s'était défait d'une partie de Tavoir immobilier, en employant le revient à l'extinction des dettes et à une culture plus intensive, on appelait à la vie, en la plaçant dans des conditions meilleures, une classe de petits paysans et de journaliers, qui assurait également à la grande propriété foncière et conservait dans le pays des forces laborieuses. En tout cas, ce n'est pas la persévérance dans les vieux procédés d'exploitation SLir la foi des effets des droits agraires qui pouvait précipiter le mouvement. Aucune action favorable n'était à attendre des prix plus hauts ou respectivement moins avilis à retirer du fer, des machines.
du bétail de travail, etc. La situation nouvelle comportait une exigence fondamentale : la réduction des besoins personnels à la campagne et à la ville. Seulement, on eut de Cette exigence un moindre sentiment ou un sentiment plus tardif que si Ton avait essuyé dans leur plénitude les conséquences de reffondrement du prix des blés. Ainsi s'explique qu'indépendamment même du reste du peuple, médiocrement satisfait des droits agraires, la grande propriété, elle aussi, celle, du moins, qui a été payée trop cher, qui était grevée de dettes, se fût trouvée dans un état plus ou moins lamentable, sans qu'on pût, à coup sûr, taxer ses plaintes de suspectes ou hypocrites. D'ailleurs, la statistique des ventes agraires à l'encan en Prusse montre que les ventes forcées se multiplient dans la mesure où le revenu du travail le cède, chez le possesseur, au revenu du rentier, c'est-à-dire dans une mesure d'autant plus forte que la possession est moins une possession rustique : ce qui ne paraît pouvoir guère s'interpréter autrement que comme un indice que, nonobstant les droits agraires, la grande propriété terrienne n'est pas arrivée, suivant une image très allemande, à s'asseoir sur un rameau verdoyant. Seule, la classe possédante la plus infime, que la réception de parcelles à des prix excessifs conduit à s'endetter, a été plus éprouvée par ces extrémités judiciaires que les propriétés d'une certaine importance.
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Mais, du moins, la propriété foncière moyenne a-t-elle tiré du système mercantile, qui devait être battu en brèche, un profit particulier? Cette opinion, qui a été soutenue, ne repose peut-être pas sur des bases inattaquables. Qui peut dire que cette propriété n'eût pas connu un produit net plus fort, en s'acheminant avec énergie, par l'initiative individuelle et collective, vers des exploitations plus rémunératrices, en se mettant à hauteur pour le laitage, l'élève du bétail, la culture des fruits et des jardins, en montrant du discernement dans le choix des semences, en appropriant les marchandises suivant les convenances commerciales, etc., etc.? Le progrès avait été arrêté dans son essor, et son ralentissement ne pouvait avoir des effets bien avantageux. 11 est probable qu'à défaut de lois agraires, la possession que nous examinons eût été soustraite plus tôt et plus efficacement aux surpayements acquisitifs et successoraux auxquels donnaient lieu les utilisations des biens, respectivement des fermages. Aussi peut-on se demander si même la possession rustique, qui envoie sur le marché des quantités plus notables de céréales, a gagné plus qu'elle n'a perdu à la protection agraire. Toujours est-il que ses frais de production ont plutôt été relevés qu'atténués par des droits tels que ceux dont ont été frappés les bois, les fers, etc.
A peine est-il besoin, en descendant plus bas
encore, d'ajouter que la moindre propriété, dont le marché ne reçoit que peu de blé et de bétail, n'a pas enregistré de profits, et que la propriété par- •cellaire, qui réclame plus de pain et de viande qu'elle n'en produit, n'a pu, avec l'imposition des substances alimentaires indispensables, qu'être en perte.
En résumé, des gains auront bien pu d'abord être réalisés par les grands propriétaires fonciers, libres de dettes , par les paysans de haute et moyenne envergure, mais sans que des profits simultanés parvinssent à tous les possesseurs endettés des biens trop •chèrement acquis de première, de moyenne ou de médiocre grandeur ou des biens minuscules , insuffisants pour leur alimentation. Encore les avantages remportés l' auront-ils été de toute évidence aux frais de toutes les autres catégories sociales. Or, comment nier que justement ce sont les possesseurs et les paysans de quelque importance qui eussent été le mieux en posture d'évoluer vers une exploitation plus intensive et de prendre leur parti du fléchissement du prix des blés, en modifiant les modes d'exploitation, sans préjudice de la modération de ce prix?
Le profit industriel de V entrepreneur^ vu d'ensemble, paraît avoir dû être plutôt comprimé que dilaté par les droits agraires. Pendant quinze ans de réduction générale des prix, les plaintes n'ont pas manqué sur l'amoindrissement
des bénéfices industriels. Le relèvement des prix, dans certaines branches protégées, n'a pu être une aubaine pour Findustrie en bloc, et cette industrie n'a même dû avoir qu'à souffrir de la répercussion du renchérissement du bétail et du bois, ainsi que d'une dégradation du prix du blé qui n'était pas aussi accusée à l'intérieur qu'à l'étranger.
On admet, en général, que les salaires^ auxquels nous arrivons maintenant, ont monté en Allemagne à partir de 1879. Rien de précis ne peut être formulé à cet égard, notamment sur le point de savoir si le salaire réel, c'est-à-dire la force d'achat des salaires, n'est pas descendu pour des ouvriers allemands comparés à des ouvriers étrangers dont ils partageraient l'aptitude productive. Mais certainement on ne pouvait pas, relativement à la rémunération de la main-d'œuvre, envisager sans inquiétude en Allemagne la persistance de prix moyens plus élevés des articles touchant à l'alimentation. Sous la supposition qu'à la longue le froment coûtât 40 marks par tonne plus cher aux Allemands qu'aux Anglais, qui économiseraient à se le procurer 20 à 30 **/„ du prix, comment l'industrie chez ceux-là échapperait-elle à des épreuves, à moins que les salaires ne fussent irrésistiblement ramenés en arrière ou que les deux phénomènes ne s'y produisissent simultanément avec plus ou moins d'impétuosité? De la sorte, les frais croissants de l'assurance des travailleurs pèse-
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raient lourdement sur tout le monde à la fois : sur les salariés, sur les entrepreneurs d'industrie, sur les ménagers agricoles, et la protection agraire pourrait s'enorgueillir d'avoir fait les affaires de la démocratie socialiste.
Pour ne laisser dans l'ombre aucune réaction, il ne nous resterait plus guère qu'à examiner celle exercée sur le taux de l'intérêt, sur la rente du capital mobilier. Ce taux n'a cessé, avant comme après 1870, d'aller en déclinant. Que le système . douanier ait joué ici un rôle causal appréciable, c'est ce qu'il paraît bien difficile de soutenir. A l'inverse, on peut certainement croire que la modicité de l'intérêt a favorisé les effets nuisibles des droits agraires et le maintien prolongé de ces droits. Sans la décroissance continue de l'intérêt, les anciens prix de la terre n'eussent pas persisté si longtemps, non plus que des exploitations à produit faiblissant ou même négatif. Entre temps, le mouvement rétrograde du taux de l'intérêt s'est arrêté, secondé qu'est un mouvement en sens opposé par quelque rétrogradation ultérieure des rentes industrielles et foncières, par le fait pour la propriété terrienne de s'endetter de plus en plus. Si, par hasard, l'État avait à faire face à des dépenses extraordinaires au cours ou à l'issue d'une guerre malheureuse que les Allemands, en bons tacticiens, prévoient toujours, l'ascension du taux de l'intérêt deviendrait vraisemblablement
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rapide. Auquel cas toute la propriété foncière grevée, la plus grande comme la plus petite, serait menacée, par l'expropriation forcée, d'une catastrophe dont retendue serait difficile à déterminer. Une masse de biens-fonds de toute grandeur écherrait au capital mobilier dans les villes et les campagnes. La tentative de fixer artificiellement à son point culminant la rente du sol à l'aide de droits agraires, de protéger la possession des terres à rencontre du capital mobilier, finirait ainsi, sous forme d'acquisitions immobilières en justice, par
une superbe récolte que réaliserait la fortune
mobilière. Voilà une ironie que l'histoire économique tient en réserve, sous certaines conditions, pour tous ceux qui, comme l'ont fait les Allemands, sacrifieraient à l'agrarisme exclusif.
Après avoir fait voir comment la répartition publique et privée du revenu national se comporte sous l'aiguillon, ou plutôt sous l'étreinte du système protecteur, il devient superflu de formuler notre jugement sur la politique inaugurée en 1879. Mais, si cette politique ne se recommande guère par ses fruits de nature économique, que serait-ce si on voulait s'attacher à ses conséquences plus particulièrement sociales, montrer les haines qu'elle fomente, l'abîme qu'elle tend à creuser entre les diverses classes d'un même pays, sans que ce qui ressemble à une véritable déprédation légale, à un impôt prélevé généralement par les plus aisés,
puisse compter beaucoup sur des explications d'apparence généreuse pour dissimuler un caractère rapace et égoïste? La peur, Taffolement, l'abdication de l'énergie individuelle sont, en général, d'aussi mauvais conseillers dans la sphère des intérêts matériels que dans la sphère politique proprement dite, où le règne de la force précède celui de la violence, de l'arbitraire, du caprice, et ne parvient pas à voiler longtemps, derrière une sécurité trompeuse, les plus épouvantables catastrophes. Pour avoir l'aide d'en haut, le plus sûr encore paraît toujours, conformément au proverbe, de s'aider soi-même. On évite aussi, de la sorte, de fournir un prétexte à la lâcheté d'autrui, de travailler à la démoralisation générale, de susciter autour de soi un égoïsme qui neutralise les calculs de l'égoïsme initial. Car, si les bons exemples sont contagieux, les mauvais le sont peut-être encore davantage, l'imitateur répudiant plus volontiers le rôle de dupe qu'il n'est attiré par l'amour et la grandeur du sacrifice. N'est-ce p?s ainsi que l'épi- Jémie a pu pénétrer jusqu'en Belgique, dont le gouvernement succédant au cabinet présidé par M. Beernaert a manifesté un penchant pour l'aban- <lon des errements commerciaux qui avaient été jusque-là son honneur ? Pour consoler d'une pareille défection, au moins annoncée, il n'a pas fallu moins que la fière attitude du gouvernement anglais, dont un membre, le chancelier de l'Echi-
quier Sir William Harcourt, exposant, le 16 avril 1894, son projet de budget devant la Chambre des communes, ne craignait pas de dire :
« En somme, si Ton passe en revue Fhistoire de Tannée 1893, on reconnaît que la situation générale est satisfaisante. On ne trouve point trace de diminution dans les ressources ou dans le pouvoir de consommation des classes laborieuses, et les rapports des caisses d'épargne montrent que ces. classes peuvent et veulent économiser.
« Il est vrai que, dans les classes riches, nous avons le regret de constater une sérieuse diminution des revenus, provenant des souffrances de l'agriculture et de l'abaissement des dividendes. Toutefois, la stabilité de Vincome tax et du probate duty démontre que ces pertes ont été sérieusement compensées par un accroissement de richesse et d'épargne sur d'autres sources de revenu. Il faut rendre justice à un régime financier et commercial qui, dans une année si inclémente, a permis de si bien résister au choc de la tempête. Il faut comparer notre situation à celle des Etats qui professent d'autres principes commerciaux, financiers et monétaires, et de cette comparaison on ne tirera aucun encouragement à sacrifier le système actuel aux tendances protectionnistes. Ce serait folie que de se laisser entraîner, sous la pression d'une crise temporaire, à suivre les conseils des empiriques et à ébranler ainsi les solides fondations du crédit britannique. »
Ainsi, les blessures faites par la liberté n'ont pas ^té mortelles. Au lieu d'y appliquer des remèdes <pii eussent pu gangrener le corps tout entier, on a laissé opérer la nature, qui a réussi à les cicatriser ou à les rendre inoffensives, et la comparaison à laquelle le malicieux collègue de lord Roseberry <îonvie l'Angleterre avec d'autres pays, explique <|ue les expériences faites par ceux-ci aient pu en -déterminer certains à n'y pas chercher plus longtemps les satisfactions qu'elles paraissaient impuissantes à donner.
Nous sommes, en effet, amené à montrer maintenant que l'Allemagne, notamment, sans s'opiniâtrer dans la voie médiocrement florissante où son nouvel orgueil national et ses nouvelles institutions parlementaires l'avaient poussée, a su, non sans effort toutefois, reprendre la route que son sens économique, plus dégagé d'influences variées, lui avait fait découvrir au temps où elle n'était encore qu'en possession de l'unité purement douanière.
Auparavant, cependant, on nous saura peut-être gré d'introduire les puissances morales, les souvenirs, les conceptions, les raisonnements, qui, répandus dans le monde allemand, surtout parmi son élite, dont l'action n'est pas plus vaine là qu'ailleurs, ont concouru, avec d'autres éléments, plus temporels, à la restauration d'un passé d'ailleurs encore peu oublié.