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CHAPITRE IV

De même que, lorsqu'il s'agit des intérêts matériels allemands, nous aimons prendre nos informations sur place, surprendre les attitudes, dépouiller les statistiques des intéressés eux-mêmes, de même, lorsqu'il s'agit de la pensée allemande, sur quelque sujet qu'elle s'exerce, il ne nous déplaît pas de pénétrer dans les cerveaux allemands et de nous procurer, par la vue de F état d'esprit de nos voisins, les références incomparablement les plus sûres sur les événements que l'avenir tient en réserve. L'éloignement , l'indifférence, l'amourpropre, la contrariété de nature et tant d'autres circonstances induisent en de faux jugements sur des nations dont on ne partage pas les destinées ou le génie. Est-ce jamais en France, par exemple, qu'on aurait supposé, après Jena, que la Prusse ferait tant de chemin dans le monde, grâce, notamment, à sa discipline de fer, à la concentration de son ressentiment, à sa pédagogie, à sa foi hautaine, à l'ambition mystique et inassouvissable de sa dynastie? Une étude à la loupe ou au microscope,.

faite sans une trop grande confiance dans F écrasement ou rhuniiliation de ce royaume, et sans le sentiment trop superbe de notre supériorité et de notre intangibilité, eût pu nous valoir des avertissements salutaires.

Les Allemands sont, d'ailleurs, les premiers à protester contre les appréciations émises par des étrangers, tels que nous, sur leur compte. Quand le Père Didon attribue leur prépondérance à la surprise de la France dans un moment de faiblesse, quand Tunité de leur Empire, cette cause de sa grandeur, lui paraît si peu en rapport avec leur génie qu'il suffirait d'un fait d'armes heureux de notre part pour culbuter cette unité et cette prépondérance, ils n'ont pas assez de commisération pour ce langage et ces prophéties. Ce sont, dira Brentano, propos de dépossédés, et même indices d'une dépossession irrémissible, attendu que les peuples supplantés où ils se font jour, ne se sentant plus assez forts pour ressaisir le sceptre qui leur a été arraché, expliquent, pour leur consolation, la force des choses et des développements par des raisons dont ils attendent un retour à meilleure fortune. Quelle que puisse être la bienveillance de notre jugement sur l'Allemagne, notre tort serait toujours de ne savoir voir celle-ci qu'avec des yeux français, sans la pénétration sympathique que la seule communauté nationale confère. Aussi serions-nous plus frappés du déchirement, de la

dislocation dont TAllemagne a été, pendant des siècles, le théâtre et la victime, que de ces aspirations unitaires qui, pour avoir pu sommeiller parfois, n'auraient jamais complètement disparu de la conscience allemande et n'auraient fait, en fin de compte, que se réaliser.

Seulement, si les Allemands ne découvrent plus, dans leur état d'esprit prétendu anti-unitaire, un germe de décomposition, ils concèdent que d'autres périls puissent menacer la situation hors pair qu'ils occupent dans le système des Etats européens. Les plus avisés d'entre eux examinèrent donc les conditions de la continuité et de l'accroissement de cette situation. A cet effet, ils se tournèrent successivement vers le passé et vers le présent : vers le passé pour y démêler les bases sur lesquelles repose la puissance internationale des Etats, vers le présent, qui doit les mettre sur la trace des fondements de cette puissance à l'heure actuelle. Nous nous serions bien gardé de nous priver, ainsi que nos lecteurs, du plaisir instructif de les suivre dans cette double enquête, aux résultats de laquelle les nouvelles tendances mercantiles ne sont pas étrangères et qui devait porter tout d'abord, comme il vient d'être dit, sur l'histoire. Ceux qui, comme Lujo Brentano en 1884, se sont livrés à ces exhumations historiques, ne se flattaient pas, d'ailleurs, de présenter un tableau absolument inédit, mais n'en

comptaient que sur une adhésion d^ autant plus forte pour les conséquences à tirer par eux des faits relatés.

Or donc, les Allemands rattachent généralement aujourd'hui leur civilisation à deux éléments fondamentaux : aux conquêtes culturales du monde gréco-romain et au germanisme.

Quand l'empire romain croula, ses diverses parties constitutives accusèrent tous les signes de la culture urbaine la plus avancée, à savoir, des besoins infiniment raffinés avec les moyens de les satisfaire. Parmi ceux-ci, il convient de mentionner, comme d'intérêt majeur pour notre but, une technique industrielle consommée, une économie pécuniaire entendue, un droit économique élaboré avec un art irréprochable sur la base de la conclusion de conventions entre contractants juridiquement égaux ; sans oublier ce qui dépassait en importance les points précédents, lui servant de condition préalable nécessaire : nous voulons dire im corps de fonctionnaires centralisant toutes les forces disponibles et organisé à la perfection.

L'élément germanique résidait dans le naturel intact d'un peuple libre, non civilisé quoique susceptible de développement, mais aussi dans sa rudesse. Ce qui prévalait ici, au lieu et place d'une organisation économique assise sur des arrangements entre ayants droit au même plan, c'étaient des rapports compliqués de subordina-

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tion, auxquels la fidélité servait de support. La centralisation de toutes les forces populaires pour leur efficacité maxima était remplacée par le détachement, le laisser aller de chacun, poussé aussi loin que possible.

Tout d'abord, les splendeurs de l'antiquité se trouvèrent voilées par suite de l'invasion des Germains. Les migrations germaniques recouvrirent l'ancien monde d'une couche de barbarie et menacèrent d'étouffer la vieille civilisation. L'économie publique, elle aussi, redescend à un plus bas échelon. L'ancien monde trouve son compte à ce recul, non moins que les Germains. Pour l'ancien monde ce sera la régénération, et pour les Germains ce sera l'acheminement vers la civilisation.

Car, de maintenant va dater un développement économique nouveau, avant tout purement germanique, marchant de front avec la nouvelle formation germanique de peuples et d'Etats. L'enseignement que nous livre l'histoire est celui-ci : ^ussi longtemps que la régénération de l'ancien monde réclame l'action dominante du nouvel élément germanique dans sa fraîcheur, la puissance qui donne sans conteste le ton au moyen âge revient aux Etats purement germaniques, et en premier lieu à l'empire d'Allemagne. Tel est l'état de choses qui persiste peut-être jusqu'aux Croisades.

Peu à peu, cependant, le mouvement parti de

l'invasion s'élève à une hauteur où il rejoint de plus en plus l'antique culture qui a périclité. En «haque pays, la rapidité de ce mouvement dépend de deux circonstances : de la mesure dans laquelle les forces disponibles y sont ramassées par l'administration centrale, et de la position plus ou moins favorable que ce pays occupe vis-à-vis du commerce universel.

Pour ce qui est du degré de centralisation, il «emble, pour une série de siècles, déterminé prin- •cipalement par l'épaisseur de la couche dont le germanisme a revêtu la civilisation préexistante. Moins sont nombreux les Germains qui ont fait irruption dans une contrée, plus il sera aisé aux «léments culturaux de la vieille Rome de se frayer de nouveau passage, et plus lestement les formations germaniques d'Etats se montreront accessibles à une adaptation de l'ordre administratif et juridique romain, en attendant que celui-ci s'implante de nouveau comme étant de droit.

Que si nous avons aussi fait état de la position d'un pays vis-à-vis du commerce imiversel, c'est •qu'en effet le commerce seul motive le développement économique dans le sens de richesses de plus •en plus nombreuses. L'agriculture pure et simple n'ouvre pas d'horizons. Le commerce, au contraire, engendre des besoins supérieurs et l'industrie propre à y faire face. Par lui, essentiellement, les richesses s'accumulent, et, à mesure que les

richesses abondent, on voit s'effectuer le retour vers une façon d'être à laquelle se rapportent, comme particulièrement idoines, les principes fondamentaux de la vieille organisation administrative et de la vieille jurisprudence. En d'autres termes, l'aisance conduit à la renaissance.

Mais le pays, dont la renaissance prend possession, se place à chaque fois à la tête des peuples européens, où il sert de modèle à l'épanouissement de chacun d'eux dans toutes les directions et spécialement aussi dans la direction de l'économie. Chez ce pays, passé au front des nations, éclosent les types d'organisation économique destinés à être copiés ailleurs. Effectivement, ce qui s'est spontanément produit dans ces contrées d'avant-garde appelle l'attention de princes ou de ministres éclairés du dehors qui s'empressent d'en gratifier d'emblée leur propres territoires, tant pour les faire monter que pour leur épargner les épreuves des phases transitoires observées sur la région exemplaire.

Avec nos prémisses, on ne peut s'étonner que la première terre où la floraison antique ait reparu soit l'Italie, car, nulle part, les deux conditions ne se sont trouvées réunies comme ici.

La lave germanique, qui s'était répandue sur le vieux monde, ne se montra pas ici, surtout vers le Midi, aussi abondante qu'autre part. Jamais la Sicile et la basse Italie n'ont vu, jusqu'au temps

des Croisades, disparaître complètement la culture gréco-romaine ; et, même dans quelques-unes des villes de ces parages, s'était maintenue, jusqu'à cette époque, comme une sorte de suzeraineté de l'empereur byzantin. D'autres vestiges du passé se retrouvaient dans l'Église romaine, dont l'administration se modela pour une bonne partie sur le fonctionnarisme impérial et dont le clergé, largement pourvu de hautes situations publiques, devenait conducteur, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de maints principes essentiels touchant à l'organisation et à l'action de la puissance temporelle. En même temps, cette Église, comme centre d'une Eglise universelle rayonnant sur d'importantes contrées, contribuait sensiblement à la restauration de l'économie pécuniaire en Italie. Enfin, foule de cités côtières étaient demeurées des centres commerciaux, conservant à la propriété mobilière et au droit économique des Romains une indéniable importance. Bref, au fond de toutes les formations territoriales dont l'Italie pouvait être le théâtre, apparaissait la survivance, sur une large échelle, d'économie urbaine, d'administration et de jurisprudence romaine.

Voici venir les Croisades, qui bientôt se dirigèrent de préférence en Terre Sainte à travers l'Italie. Il en résulte pour les Italiens un triple avantage, en ce que le transport des croisés leur rapporte pas mal de profits, qu'ils multiplient

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leurs relations d'afifaires sur les rivages de l'Asie Mineure où ils fondent des factoreries, et qu'ils voient se rouvrir le commerce avec l'Inde. L'arrivée sur leurs côtes de toutes ces foules resserre brusquement leurs rapports avec les profondeurs des terres intérieures : l'Allemagne, la France, l'Angleterre deviennent pour eux le Hinterland. En un mot, la route commerciale universelle d'Europe vers les Indes, qui, descendant le Danube, passait par Byzance, s'éloigna du Danube pour entrer en Italie par les Alpes et, de là, gagner ensuite l'Asie.

La conséquence de tous ces changements pour l'Italie fut que la propriété mobilière y devint économiquement le facteur le plus important. L'économie des produits du sol fut de nouveau supplantée par l'économie de l'argent. Le revirement eut, bien entendu, sa répercussion dans la constitution économique comme dans l'administration et la constitution publique. La propriété privée s'affirme dans les villes avec plus de précision ; le servage tend à disparaître, les charges rurales commencent à être rachetées, le métier n'est plus exercé par des corvéables, mais par des compagnons libres, groupés en corporations ; le commerce rompt le vieux lien corporatif, à telles enseignes que, déjà à l'issue des Croisades, l'Italie compte quelques maisons de commerce travaillant sous leur nom propre. Le droit romain sort de l'oubli. Les villes acquièrent

le gouvernement d'elles-mêmes. L'administration féodale cède nécessairement la place à l'administration par fonctionnaires, qui, appuyée sur l'économie de l'argent, pénètre dans le royaume de Sicile, dans l'Église, dans les États urbains de l'Italie. C'est ici que l'État moderne va trouver son berceau.

De pareilles modifications n'allèrent pas, d'ailleurs, sans des modifications correspondantes dans la situation que les pays occupaient au sein du système des États européens. Il était, conforme à toutes les prévisions que la puissance de la royauté germanique se brisât tout d'abord ici. Sans doute ritalie ne réussit pas, comme plus tard, à une époque transitoire semblable, l'Espagne, la France et l'Angleterre, à savourer le fruit le plus précieux de la renaissance, consistant dans un établissement unitaire national. Les formations d'Etat y demeurèrent effectivement éparpillées entre les trois variétés connues d'organisation constitutionnelle. Mais la cause en est où? Quelque doctes recherches qui puissent être instituées sur le hasard supposé de ce phénomène, pour ceux qui envisagent la question du point de vue de l'économie et de la politique sociale, une cause suffisante paraît s'offrir dans la différence du caractère économique et social-politique de l'Italie d'avec celui du pays auquel appartenaient ses suzerains. En Italie, la possession mobilière a pris son essor et^

avec elle, la bourgeoisie. Mais l'Italie reçoit la loi de l'empereur allemand. Celui-ci, à la tête d'un Etat agricole, auquel convient encore l'organisation féodale, méconnaît le devoir de pactiser en Italie avec la bourgeoisie naissante contre la féodalité et se trouve engagé vis-à-vis de cette bourgeoisie dans une lutte qui ne pouvait que lui être préjudiciable. Les papes, au contraire, ont l'intelligence des besoins de la bourgeoisie, qui sont, à bien des égards, les leurs propres, et ils font cause commune avec cette puissance qui grandit. Et voilà comment, grâce au triomphe de la papauté, qui l'emporte justement ainsi sur l'Empire, l'Italie des papes devient, sans avoir, il est vrai, réalisé son unité, le pivot du système des Etats européens. L'administration politique des diverses unités publiques italiennes va servir de point de mire et de repère aux autres peuples, abstraction faite de cette résurrection des arts et des sciences, à la faveur de laquelle Tltalie devait occuper, pendant les siècles les plus prochains, les sommets de la civilisation.

Cependant, l'Italie ne devait pas garder au delà du commencement du xvi® siècle le rang exceptionnel qui lui était échu. Car le commerce universel s'est détourné de ce sol prestigieux. La Méditerranée est devenue silencieuse ; la vie économique, et partant politique, s'est réfugiée sur les rivages de l'Atlantique. Aussi la suprématie passe-t-elle

du côté des habitants de la péninsule pyrénéenne, où se rencontrent tout d'abord, à cet effet, les conditions voulues, tant politiques qu'économiques.

Les conditions politiques étaient remplies par la centralisation administrative, attendu que, comme en Italie, les éléments germaniques répandus sur cette péninsule pyrénéenne y présentaient une densité relativement moindre qu'ailleurs. Est-ce que ce n'est pas la lex Visigothorum qui a proclamé le principe de la territorialité du droit, ce principe qui appartient à l'antiquité et aux temps modernes, sans pouvoir être revendiqué par le moyen âge? Les Arabes, qui, ensuite, exercèrent pendant des siècles leur domination sur une bonne partie du pays, étaient eux-mêmes déjà saturés de culture gréco-romaine; ils avaient une économie urbaine, un corps de fonctionnaires préposés à la centralisation. Puis, pendant que l'unité politique extérieure de l'Espagne actuelle s'achève en li92 avec la chute de Grenade, Ferdinand et Isabelle, appuyés sur les villes, qui sont représentées dans les Cortès, s'assujettissent la noblesse féodale et inaugurent l'évolution vers le principat absolu fondé sur les armées permanentes et le fonctionnarisme, en attendant que Charles-Quint, dont les richesses des Pays-Bas assurent l'indépendance, brise aussi la puissance des villes, des Cortès.

Ajoutons-y maintenant la déviation dans la marche du commerce universel. Tandis que

Christophe Colomb fait pour le compte de la Castille la découverte de TAmérique et que Vasco de Gama trouve au profit du Portugal la route maritime vers les Indes orientales, FEgypte est conquise par les Turcs, ce qui supprime les anciennes voies de communication avec l'Inde. D*où il résulte que le Portugal devient Fentrepôt principal de toutes les marchandises ayant les Indes orientales pour provenance ou destination et qu'après la découverte du Pérou et du Mexique les flottes d'argent de TEspagne font de celle-ci le centre du trafic universel. Le Portugal ne tarde pas à traverser, sous Emmanuel le Grand, la période de la plus haute prospérité politique. Et^ si Philippe II, fort des richesses de l'Amérique, met d'une part la dernière main à la royauté absolue en Espagne, d'autre part il réunit en 1580 à la couronne de ce dernier royaume celle du Portugal. Jusqu'en 1680, toute la péninsule pyrénéenne poursuit ses destinées sous le sceptre d'un seul monarque absolu.

Mais cette administration centrale nouvelle de l'Etat devait se traduire par la concentration de plus en plus forte de toute* la vie de la nation espagnole. La vie économique en particulier se ressentit de son influence. C'est déjà Ferdinand qui, en ISOO, décrète l'acte de navigation, dont l'esprit cadre avec VAct plus célèbre du protecteur Cromw^ell. Dès que les trésors des colonies se

sont ouverts, des mesures rigoureuses, inspirées, de la politique économique vénitienne, ont été prises, pour ne rien faire perdre à la péninsule pyrénéenne des richesses incomparables des deux Indes. Le système colonial proprement dit entre en scène.

Qui donc est, à ce moment, à la tête de l'Europe ? L'Espagne, bien entendu, au nom de laquelle des conquêtes, poursuivies en quatre continents, donnent ime auréole éblouissante de gloire guerrière. Le sentiment national pleinement épanoui marque son empreinte dans tous les domaines de la vie intellectuelle, dans la poésie surtout et dans, les arts. Dans l'Europe cultivée, la culture espagnole tient la première place, et l'histoire de TEspagne est arrivée à son point culminant.

Aussi, c'est à qui maintenant prendra exemple sur ce pays. Ses institutions sont l'objet d'une imitation servile, ainsi que nous l'avons vu pour celles de notre vainqueur dans la désastreuse guerre de 1870. La faveur ne s'attache pas, d'ailleurs, seulement à Farmée et à l'organisation administrative de l'Espagne, mais encore à certaines créations économico^juridiques , telles que les fidéicommis de famille, qui eurent ici leur point de départ. Par-dessus toutes les tendances s'accuse néanmoins celle qui pousse à posséder des colonies à la manière de l'Espagne, colonies dont on puisse tirer de l'or ou de l'argent ou tout au moins des

denrées, susceptibles de rapporter le décuple de leur prix d'achat. Et la façon aussi de rendre les colonies utilisables pour la mère patrie s'impose partout à la reproduction. Car, encore que leur mode d'exploitation varie dans le détail suivant l'espèce de colonie et ses produits, les mêmes pensées maîtresses l'animent en tous lieux. De même que les armées prennent le mot d'ordre de l'infanterie espagnole, de même les économies publiques de ce temps se rabattent sur le monopole, qui fleurit en Espagne, comme il avait déjà été la caractéristique de l'économie de l'empire byzantin sur le déclin et comme il était devenu la caractéristique de l'économie des Etats modernes naissants, en Sicile d'abord, puis à Venise.

Par suite, cependant, d'une rare absence de discernement, l'Espagne gaspille son patrimoine, compromet sa situation unique dans le monde, si bien qu'il suffît de quelques échecs dans la politique extérieure pour donner aussi, au dehors, de l'authenticité au fait que ce pays a cessé d'être le centre de gravité de la vie économique. Parmi tant d'autres enseignements que porte en lui le traité de Westphalie, celui-ci implique en effet aussi la reconnais- . sance par l'Europe entière de la fin de la domination universelle impartie à l'Espagne. La place de cette dernière avait été prise par la République hollandaise, qui prospérait déjà depuis longtemps quand la paix de Westphalie proclama son indé-

pendance. Sa prospérité économique avait dépassé celle de tous les autres peuples d*Europe. Bientôt la France fit acte de rivale, et déjà bientôt aussi apparurent les symptômes de la prépondérance économique, encore persistante aujourd'hui, doiit la Grande-Bretagne devait avoir à s'enorgueillir.

Les mêmes causes, auxquelles tint l'élévation de l'Italie, puis de l'Espagne, expliquent aussi l'entrée en scène successive de la Hollande, de la France, de l'Angleterre, leur autorité publique alternante et leur empire sur la civilisation.

Ce n'est pas que le rappel graduel à la vie de vieux restes culturaux romains ait joué ici un rôle capital, encore que ceux-ci n'aient pas été cependant dépourvus de portée. Mais il s'agit ici essentiellement du développement peu à peu indépendant d'une culture économique urbaine, qui s'accommodait beaucoup mieux du vieux droit et des antiques organisations administratives que des formations féodales agraires du moyen âge germanique. Les Pays-Bas ne sont-ils pas au premier chef, à travers tout le moyen âge déjà, la terre favorite des villes ? Mais l'administration des Républiques urbaines ne saurait être partout qu'une administration par fonctionnaires assise sur l'économie d'argent et atteignant un haut degré de perfectionnement. Dès lors tout le pays commence, sous les princes de la maison de Bourgogne déjà et leur régime libéral et sous Charles Quint, à être

ilO LA POLITIQUE COMMERCIALE DE l'aLLEMAGNE

traité comme une unité. C'est toutefois le désir d'affranchissement à Tencontre de l'Espagne qui incite puissamment les habitants des. Pays-Bas à «e grouper en un faisceau unique et à parachever l'Etat national moderne.

Le même acheminement vers une administration d'Etat unitaire, reposant sur l'économie d'argent, s'observe en France, et ici, sur le sol de l'antique Gaule romaine, où les temps reculés avaient, notamment dans le Midi, laissé tant de traces administratives, la monarchie ira dans cette voie aussi loin que possible. L'alliance de la royauté avec la richesse mobilière commence sous Louis XI et arrive à son apogée sous Richelieu, Louis XIV et Colbert. L'Etat se confond avec le souverain, qui, avec l'aide d'un corps de fonctionnaires, gouverne le pays à , la façon autocratique d'un empereur romain. D'ailleurs, cette unité rigoriste dans l'administration ne subit pas d'atteinte, après que la chute de la monarchie absolue a amené le rempla- <;ement des rois par les Napoléons et par la majorité changeante des partis.

Aussi bien, les choses ne se déroulent pas différemment en Angleterre. La conquête par les Normands n'est pas plus tôt accomplie, que s'ébauche, au moyen de fonctionnaires stylés, une administration unitaire reposant sur l'économie d'argent. Déjà sous Henri II Plantagenet , le ménage public est fondé sur l'économie d'argent et une administra-

tion centralisée, sur laquelle pourrait bien avoir déteint l'organisation administrative de la Sicile. Cependant on n'est pas sorti encore de la période de l'agriculture. Les grands vassaux possesseurs de la terre reprennent le dessus dans l'Etat. Ce n'est que sous Edouard IV que la bourgeoisie commence à faire cause commune avec la royauté aspirant à l'indépendance. La maison Tudor, par Henri VIII notamment et sa fille Elisabeth, exerça en fait un pouvoir illimité, en prenant énergiquement en mains les intérêts économiques de la classe bourgeoise. Celle-ci arrivera directement aux affaires sous la République dans la personne d'un tyran populaire, pour trouver en 1688 la forme de droit constitutionnel la mieux en rapport avec elle : un gouvernement central d'oligarques qui, rattachés par les liens les plus divers à l'industrie et au commerce, veillent jalousement sur leurs intérêts. Et encore que les réformes parlementaires successives du xix« siècle fassent participer à ce gouvernement des couches de plus en plus nombreuses de population, l'unité du gouvernement et de r administration et leur sollicitude grandissante pour les intérêts économiques ne sont pas entamées pour cela, elles sont plutôt renforcées. Toutefois, la position de l'administration centrale vis-à-vis de la politique économique n'est pas absolument identique en Hollande, en France et en Angleterre. Du moins a-t-on relevé une diffé-

rence entre la Hollande et l'Angleterre, d'une part, et là France, de rautre. Dans les premiers pays, la puissance publique n'est généralement, pour les mesures économiques qu'elle prend, que Forgane des économes intéressés eux-mêmes. L'impulsion part de ces derniers, qu'il s'agisse, en faveur des intérêts nationaux, d'avoir recours à la protection ou à la mise en pratique du libre-échange. En France, au contraire, soit que Colbert établisse le système mercantile, soit que Napoléon III fasse prévaloir la liberté commerciale, c'est la puissance publique qui commande aux intéressés d'ordre économique, qui, de sa propre initiative, appelle à la vie, ordonne et dispose. La cause de la dissemblance a été aperçue et dans la forme distincte de la puissance publique qui, en Hollande et en Angleterre, n'apparaît que comme un organe et non pas comme une maîtresse du peuple, et dans cette circonstance que la florescence de l'économie, prise dans son ensemble comme dans ses branches variées, serait dans ces régions de génération en quelque sorte spontanée au lieu d'être, comme en France, un produit dû à l'imitation de l'étranger. Une pareille dissemblance se fait sm*tout sentir lorsque, par suite du développement ultérieur des conditions, les arrangements de la puissance publique commencent à se survivre. Resterait seulement à savoir si le phénomène différentiel a été très exactement observé pour la France actuelle et

si Ton a notamment tenu compte de Farticle 8 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, qui n'admet comme définitifs que les traités de commerce et ceux engageant les finances de FEtat qui ont été votés par les deux Chambres. Les tendances opposées qui se perçoivent parfois aujourd'hui entre le gouvernement français et le Parlement, quant au règlement des intérêts matériels, prouvent d'ailleurs que, même chez nous, le mot d'ordre, si intelligent qu'il puisse être, ne vient plus d'en haut.

Abstraction faite de ces réserves, il est certain que la différence importante qui les a provoquées n'empêche pas les trois pays en cause de receler en] commun ce qui fixe plus particulièrement ici notre attention : la présence d'une administration d'Etat centrale étayée sur l'économie d'argent et faisant, des intérêts économiques de la nation, l'objet d'un de ses plus graves soucis. Chacun des trois pays donne naissance à un domaine économique unitaire, à un système économique national.

A part le développement de l'un des facteurs, dont dépend la condition internationale des peuples, il y a à faire état, comme du deuxième facteur déterminant, de la situation successive des pays nommés au regard du commerce universel.

Tout d'abord, c'est la Hollande qui accapare le commerce universel. Elle est redevable, à la guerre soutenue par elle contre l'Espagne, non

WoRMB. — Pol. comm. de l'Allem. 8

seulement de la liberté politique, mais encore de presque toutes les colonies auparavant portugaises. L'empire colonial portugais devient, à Texception du Brésil, qui est restitué, Fempire colonial hollandais. En même temps, les Hollandais attirent à eux une partie des affaires fructueuses auxquelles s'étaient jusque-là adonnés les Hanséates en Europe, La Hollande Temporte sur tous les pays du monde par Fabondance de ses capitaux; son industrie acquiert une aptitude aux prestations sans seconde ; les autres peuples imitent à Tenvi son agriculture. Dans la vie économique, les contemporains lui abandonnent le premier rang, ce qui n'empêche pas la Hollande d'être simultanément le centre de la vie intellectuelle, d'où la science et les arts dardent leurs rayons à travers toute l'Europe.

Mais une telle prospérité, en provoquant l'admiration, devait éveiller aussi la jalousie et appeler dans la lice des compétiteurs comme l'Angleterre et la France. Pendant longtemps, assurément, la rivalité de l'Angleterre, qui, la première, s'efforce de barrer la route à la Hollande, ne s'affirme pas avec une efficacité redoutable. Celle-ci court son danger le plus sérieux au moment où Colbert est parvenu à hisser économiquement la France à une grande hauteur. Non pas que cet homme d'Etat eût par lui-même imaginé de nouvelles formes économiques ou organisations. La bureaucratie

n'invente jamais rien de complètement neuf dan» la sphère économique, et son originalité ne réside guère que dans la façon dont elle imite. Colbert n'a fait que codifier, systématiser, réformer ce qui préexistait en France ; il n'a fait surtout que copier ce qui, ailleurs, et principalement dans les républiques italiennes et hollandaise, dans les villes allemandes et en Angleterre, a émergé avec indépendance et spontanéité des événements. Pour s'être employé avec méthode et de parti pris à cette œuvre d'introduction, il obtient des résultats plus appréciables que n'en donnent ailleurs des produits historiques, mais venus aussi irrégulièrement. Grâce à cette politique d'un homme dont certaines œuvres législatives se sont, quoi qu'on en dise, fait accepter avec empressement là où Ton semble vouloir en revendiquer la paternité au moins indirecte, la France va pouvoir se dire le premier pays industriel du monde. Et, pendant que l'État policier de Colbert trace la voie à tous les conducteurs de peuples, les exploits des armes françaises, les créations de l'esprit et du goût français répandent autour du trône de Louis XIV un éclat que les flatteurs du temps comparent à celui du soleil éclairant l'imivers.

En prévalant ainsi sur le marché du monde, l'article français n'est pas assurément sans porter préjudice à l'industrie hollandaise. Mais, faute pour les entreprises commerciales, de la France de rempor-

ter tout le succès désirable, le commerce de la Hollande esquive les coups mortels. Par contre, vont porter leurs fruits les mesures prises par Cromvsrell pour la protection du négoce britannique. Les Hollandais sont évincés du commerce avec l'Angleterre, pendant que des traités commerciaux, unilatéralement favorables, transformeront des États européens, comme le Portugal, en colonies anglaises, et que les armes victorieuses d'Albion soumettront à sa domination, en Asie et en Amérique, les colonies des Hollandais et des Français. Dès la fiii du xviii® siècle, l'Angleterre exerce la royauté des mers; elle est le rocher contre lequel échoue la dernière tentative d'un homme titanesque, Napoléon, de fonder la suprématie française dans le monde.

Encore cependant que l'économie des Anglais eût étonnamment progressé au xviu® siècle, il ne faut voir dans ces progrès que la préparation à l'essor qu'elle devait prendre dans le nôtre. Car l'Angleterre n'a véritablement mis le sceau à sa supériorité économique qu'à la suite des guerres napoléoniennes. C'est, en effet, dans la Grande- Bretagne que se feront les inventions qui révolutionneront l'exploitation industrielle; c'est là où, ^ la faveur de l'accumulation des capitaux, ces découvertes trouveront leur première application, et, tandis que des nuées de troupes parcourent eu tous sens les autres pays d'Europe, le territoire

britannique, préservé par la guerre, se change en usine et en atelier du monde. Aussi F Angleterre prendra-t-elle aisément son parti de la perte de ses meilleures colonies américaines et de reffondrement iîonsécutif de Tancien système colonial, attendu que le bon marché de ses produits lui conservera, en fait, le monopole commercial, dont elle était auparavant redevable au fonctionnement du protectionnisme. Protéger son industrie, rester maîtresse du marché national, a cessé d'être son ambition : la question vitale de ses intérêts revient maintenant à faire le free-trade pour la sécurité du marché universel. Et, après qu'elle a aboli chez elle-même les droits de douane sur les blés, qui nuisent au pouvoir exportateur de ses produits fabriqués, elle obéit au besoin impérieux de gagner aussi les autres nations à la cause du libre-échange, pour que l'écoulement de ses produits ne rencontre aucun obstacle.

Le succès obtenu va sortir ses conséquences ordinaires. L'étude et le plagiat s'attacheront désormais à l'économie publique des Anglais.

Ceux-ci étant, à la suite de la suppression des droits sur les grains, partis pour une prospérité sans précédent, les autres contrées reconnaissent dans la liberté commerciale le principe de l'épanouissement économique. Un pays après l'autre, et le nôtre n'est pas le dernier, arraché qu'il est, en 1860, à une longue contrëctation protection-

niste par le souverain lui-même, conclut des traités de commerce à tendances libre-échangistes. L'exploitation industrielle anglaise fait en tous lieux des élèves, sous le rapport technique aussi bien que sous celui de Taménagement économique. Il n'y a pas, à n'être pas imités au dehors, jusqu'aux arrangements de politique sociale, que la nouvelle conformation industrielle nécessite tout d'abord en Angleterre, en attendant que, de nos jours, l'empire allemand inaugure, avec sa législation sur les assurances des travailleurs, une organisation qu'animent d'autres principes.

Nous laissons, d'ailleurs, à un contempteur doublé d'un enthousiaste comme Brentano, le soin de renchérir encore sur le tableau qui précède, à nos dépens et peut-être même un peu aux dépens de la vérité, quand il écrit :

« Dans d'autres domaines encore de la vie sociale au xix« siècle,* et nonobstant les prétentions plus bruyantes de la France au rôle d'éclaireur en Europe, l'Angleterre a exercé sur la marche de la civilisation une action plus profonde qu'elle. Depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à l'embouchure du Danube, depuis la mer Egée jusqu'au Nord Scandinave, tous les pays, y compris la France, ont retiré leur constitution du moule anglais. C'est de là que partit, en politique et en littérature, cette réaction contre la période civilisatrice française, à laquelle nous devons dans la

sphère de la politique la conception historique, dans la sphère de la littérature le romantisme, Tère de la douleur universelle et le plus récent procédé réaliste d'exposition. C'est d'Angleterre, non de France, que sont sorties, dans l'ordre des sciences naturelles, les découvertes les plus remarquables de ce siècle, nous arrivant, d'ailleurs, en compagnie de la méthode expérimentale, qui pénétra dans tous les compartiments de la science. »

Sans vouloir relever l'injustice criante d'un jugement qui oublie le tour du monde que la France a fait faire aux idées de la révolution, et paraît ignorer des noms comme Cuvier, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Elie de Beaumont, Milne Edwards, Quatrefages, Claude Bernard et Pasteur, demandons-nous ce que devenait et où en restait l'Allemagne, alors que les pays situés sur les rivages de la Méditerranée et de l'Océan Atlantique prenaient les uns après les autres la tête du mouvement en Europe.

Les circonstances qui mirent successivement en lumière l'Italie, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre ne se sont pas produites en Allemagne, et leur absence a été fatale à cette contrée. Tandis qu'en Espagne, en France, en Angleterre, le rapprochement des intérêts de la royauté et de la fortune mobilière donne naissance aux Etats unitaires nationaux des temps modernes, les empereurs allemands ont, depuis les Hohenstaufen, si

hostiles aux villes, négligé les occasions d'une semblable marche. Le pouvoir royal allemand périclite à cause de cette négligence. Car celle-ci amène une autorité croissante des grands feudataires, une dissolution progressive de l'Empire et, comme il faut s'y attendre partout où la puissance publique abandonne les intérêts économiques à chaque fois les plus essentiels, l'organisation politique autonome de ces derniers, c'est-à-dire l'organisation politique autonome de la richesse mobilière. Partout ailleurs, la monarchie absolue, en s'assujettis i sant les villes et la noblesse féodale, fondait et consolidait l'unité nationale. Au contraire, en Allemagne, aux États territoriaux des princes électeurs, en tant qu'organisations politiques de pays voués à l'agriculture, font face les villes et fédérations urbaines, en tant qu'organisations politiques indépendantes de la fortune mobilière.

Ce stade du développement intérieur ne permet guère, en Allemagne, l'essai et le triomphe d'un système économique national. Qui ne connaît l'échec infligé par la résistance des intérêts particularistes à la pensée surgie en 1521, de créer un domaine économique compact par le transfert des lignes de douane aux frontières extérieures de l'Empire ! L'Empire offre le spectacle d'une république de princes agraires et de villes qui se combattent sans relâche. Ce n'est que lorsque les princes s'entendront avec la possession mobilière que le mouvement naissant reprendra.

A cette condition constitutionnelle de TEmpire vient se joindre un aiFaissement de Téconomie publique dû à la direction modifiée du commerce universel. Ainsi que l'Italie, FAUemagne est par ce changement rejetée en arrière dans son développement, et , à la suite de convulsions intérieures et notamment de la guerre de Trente ans, finit par tomber si bas qu'en maintes régions allemandes des organisations appartenant à une période économique plus ancienne semblent s'adapter le mieux à son état.

Voilà qu'enfin, avec la paix de Westphalie, on voit se ranimer l'Allemagne, non pas, il est vrai, dans le cadre de l'Empire, mais dans celui des Etats territoriaux. Chez ceux-ci pénètre une administration centrale, à laquelle l'économie d'argent sert de support. En montrant de la sollicitude aux intérêts de la bourgeoisie, les princes réussissent à se rendre maîtres chez eux du personnel féodal et à soumettre dans l'Etat moderne les deux catégories d'intérêts à une souveraineté. A l'instar de la Hollande et de la France, ils s'inquiètent, au premier plan, de la vie économique de la multitude qu'ils gouvernent. Comme ces Etats, ils établissent des domaines économiques et des systèmes économiques compactes. Ce sont notamment l'Autriche, la Saxe, la Prusse qui s'avancent dans cette voie. Assurément, les conséquences du procédé ne laissent pas que de provoquer des réflexions. Car,

Goog

les domaines économiques desdits pays n'étant pas nationaux, mais précisément territoriaux, leur •contour n'emporte pas seulement l'exclusion de l'étranger extra-germanique, mais encore celle des autres territoires allemands qui pour partie ont leur lit en dedans des frontières les plus saugrenues. D'où des guerres douanières et commerciales entre les divers territoires allemands, des aggravations et entraves innombrables dans le commerce •et les relations à l'intérieur de l'Allemagne.

Cependant, au milieu de ces luttes pénibles pour l'existence, les portions de l'Allemagne aussi mettent de plus en plus au jour une culture urbaine qui, en dehors de toute antique tradition romaine, avait même en partie été enlevée aux Slaves et qui, •douée d'une énergie juvénile, travaille à la centralisation des forces par la puissance publique. L'économie publique qui réjouit le plus les yeux est -celle de l'Etat brandebourgeois prussien. Tous les autres États allemands prennent exemple sur elle. Parée du rayonnement qu'elle lui donne, la Prusse traîne l'Allemagne à sa remorque et parv^ient enfin à fonder, pour la première fois, un domaine économique allemand unitaire au moyen du Zollverein. Pour avoir jadis écrit la glorieuse histoire de l'association douanière allemande, nous n'avons plus à raconter par le menu comment s'est accompli ce grand événement. On connaît d'ailleurs le lien étroit existant entre l'ap-

plication énergique du système mercantile depuis le grand prince électeur jusqu'à Frédéric le Grand et la puissance grandissante de TEtat prussien, comme aussi entre le développement du ZoUvcrein et les origines de Tempire allemand. Avec cet empire, l'Allemagne va posséder cette force centrale, acquise à toutes les autres nations ^ et qui considérera comme un de ses devoirs les plus essentiels de se mettre au service de la vie économique nationale. Ainsi se trouve dévolue à TAlle^ magne une des bases dont dépend, économiquement et politiquement, suivant ce que nous avons vu, la puissance des États. ^

Mais comment se comporte l'autre condition de la prépondérance? L'empire allemand est-il devenu le centre de la vie économique des peuples?

En réponse à cette question, qui rend nos voisins on ne peut plus anxieux, en ce qu'elle décide de l'ambition qui les tenaille, il ne leur est pas impossible de parler avec orgueil de succès considérables. La politique, dont était issu le ZoUverein, prépara aussi de telles destinées à l'industrie de ses ressortissants que ceux-ci engagèrent sur tous les marchés du monde la lutte avec l'Angleterre. Successivement, les divers droits protecteurs furent réduits, jusqu'à ce que, vers le milieu de la soixantedixième année du siècle, leur complète élimination ait pu être résolue.

Toutefois, il se passa alors des événements aux-

12i LA POLITIQUE COMMERCIALE DE l'aLLEMAGNE

quels nous avons touché déjà sans que nous puissions nous dispenser de nous y référer ici à nouveau, et qui devaient amener un changement à vue dans les rapports et dans les manières de voir.

Les sommes fabuleuses soutirées à la France par FAUemagne eurent ce double effet de faire monter les prix et d*écraser le taux de Tescompte. Il en résulta une extension extravagante des entreprises dans toutes les directions et^ un commerce très actif sur les terres et sur les fabriques. Telles branches industrielles se développaient au point que le monde tout entier pouvait être pourvu de leurs produits. Au demeurant, il y eut une accumulation démesurée de moyens de production et, par la suite, une réaction avec une grande baisse des prix. Dès lors, bien des entreprises parurent menacées : toutes celles qui s^étaient trop élargies et où s'étaient fixés trop de capitaux, ainsi que celles qui avaient acheté des biens-fonds et des fabriques à des prix trop élevés. C'est alors un nouvel appel, fait avec une force irrésistible, à la protection. Seulement, le droit protecteur, qu'on installe à nouveau, a une signification très particulière. On ne lui demande pas de tenir en échec une par trop redoutable concurrence étrangère, "avec laquelle l'industrie allemande n'avait pas cessé de se mesurer sans désavantage au dehors. Il a pour but de permettre à l'industrie nationale d'imposer aux consommateurs allemands de plus

RÉltftKISCENCES ET PRÉVISIONS 125

forts prix qu'on n'en obtiendrait d*eux autrement, et de les faire concourir ainsi, même malgré eux, à la conservation de Findustrie.

Cependant, Tinsuffisance de ces droits protecteurs eux-mêmes devait se faire jour en face des événements survenus depuis.

Il y a eu, en effet, à compter en second lieu avec la marée montante de la démocratie sociale. Cette force menaçante oblige à prendre en sérieuse considération les doléances des travailleurs, et, pour y porter remède, on pensa devoir substituer à la sollicitude pour les pauvres le principe de l'assurance . Les conséquences de la façon dont les dispositions sont prises s'appellent différemment, suivant ceux au regard desquels on les envisage. Pour les travailleurs, elles reviennent à un secours conféré par une caisse d'assurance au lieu d'un secours à des pauvres accompagné de la perte de certains droits honorifiques, et, par contre, à une dépendance plus grande vis-à-vis des employeurs. Pour les employeurs, elles se traduisent par un renforcement de leur autorité sur les ouvriers, avec ce revers d'un accroissemnt de leurs frais de production. Quant à l'ensemble, il y démêle une décharge des contributions pour pauvres, ayant pour pendant des subventions d'Empire pour le fonctionnement de l'assurance ouvrière et des droits protecteurs plus élevés.

. A ces faits est venu s'en ajouter un troisième,

d'une répercussion accentuée sur tout le développement économique. L'amélioration des moyens d'échange, l'utilisation avisée des routes de communication ont fait affluer d'Amérique, de Russie^ de l'Australie et des Indes leurs céréales ainsi que d'autres produits bruts agricoles et forestiers. C'est-à-dire que des pays, produisant aux frais les. plus réduits, entrent en compétition avec l'agriculture de la vieille Europe, soumise aux conditions de production les plus compliquées. L'agriculture de l'Europe entière se trouve ainsi sous le coup d'un énorme abaissement des prix des produits du sol.

Toutefois, la portée de ce dernier fait n'est pas la même pour toutes les parties de l'Europe. Poiu» l'Angleterre, il implique la décadence croissante de son agriculture. Le froment y a perdu, depuis le commencement du siècle, près de moitié de son prix ; les fermiers ont touché à leur ruine, la rente foncière s'est maintes fois complètement éclipsée, les journaux anglais ont retenti des lamentations des propriétaires de la Grande-Bretagne. Mais déjà depuis 1846, c'est-à-dire depuis l'abrogation des droits sur les céréales, le mouvement de recul de l'agriculture est en cours. Dès cette époque, l'Angleterre avait par devers elle estimé les intérêts de son industrie et de son commerce supérieurs à ceux de son agriculture et avait pris son parti de sacrifier ceux-ci à ceux-là en cas de conflit, et on a pu voir les éco-

nomes anglais envisager, non sans entrain, Tessor dont Tindustrie anglaise serait redevable aux arrivages multipliés de blé américain et australien.

Au principal, cet exposé semble applicable aussi à la France, à l'Italie, à TEspagne, où Tagriculture a également bien du mal à tenir bon. Seulement, leur sol et leur climat favorisent la production du vin et d'autres ingrédients commerciaux dans une mesure qui supplée plus ou moins à la culture du blé. Peut-être deviendrait-il aussi possible à cescontrées de s'accommoder, sans trop de souffrance, de la situation nouvelle et de faire tourner au profit de leur industrie le bon marché des grains.

Mais les choses se présentent tout différemment pour la plus grande partie de l'empire allemand, pour r Autriche-Hongrie et les contrées du Danube inférieur.

A ne parler tout d'abord que de la monarchie austro-hongroise et des pays danubiens, l'exportation du blé a tenu jusqu'ici une place prépondérante dans leur économie publique, tandis qu'à Trieste et à Fiume, ces ports par où partaient le blé hongrois, du froment américain arrivait déjà en 1879, qu'en 1880 la fabrication de la région de Pilsen travaillait environ .30.000 quintaux métriques, de maïs américain et qu'à Reichenberg des pommes de provenance américaine font partie des articles de commerce courants.

Relativement à l'Allemagne, il importe de ne pas.

confondre les conditions des diverses contrées. Telle de ses parties pourrait incontestablement, comme en France, faire songer au remplacement de la culture du blé par la production de substances com merciales. Mais, dans la plupart des localités, un pareil changement se heurterait invinciblement à la nature du sol et du climat. Là, un droit assez élevé pour éloigner du marché indigène les produits du sol moscovite et indien, américain et australien, parait nécessaire sous peine de mort pour les cultivateurs. Quelle autre conséquence entraînerait cependant, par la suite, une aussi forte taxe? C'est que, si d'autres mesures n'étaient pas encore prises, elle dépouillerait le plus grand nombre des produits industriels de Tempire allemand de leur puissance d'exportation en conduisant à un désastre ses branches d'industrie les plus appréciées.

Car, un relèvement unilatéral des droits sur les blés dans les conditions supposées n'est pas concevable sans ce contre-coup funeste sur l'industrie nationale. Des dénégations n'ont pas manqué, sans doute. Comme l'Angleterre au temps des droits sur les céréales, l'Allemagne a eu ses sophistes qui n'ont pas manqué de contester l'incontestable et qui ont tant contribué à augmenter l'exaspération. Que signifie, en effet, cette indication que de ci et de là le bénéfice de la boulangerie serait tel qu'il- pourrait être fait face sur son dos aux droits

KÉMIMSCENCES ET PRÉVISIONS 129

sur les blés sans exhaussement du prix du pain et des salaires? Et quel est Thomme raisonnable prétendant que l'agriculture allemande pût être sauvée par une réforme dont les boulangers feraient les frais? Quel argument tirer de ce que certains industriels puissants, dont la fortune leur a été transmise et chez lesquels les frais d'établissement sont amortis^ supportent sans difficulté d'éventuelles aggravations de salaires? Assurément, plusieurs seront dans ce cas, et d'autant plus aisément qu'ils recueillent la clientèle de ceux qui ont succombé sous la charge des salaires accrus. Mais en quoi se trouveraient rassurés ces entrepreneurs juvéniles, intelligents, dont le souci de l'avenir commande de prendre les intérêts? Ne fallait-il pas souhaiter pour eux voir s'évanouir des raisonnements ou ombres de raisonnements dont Carlyle, l'auteur de Past and Présent^ disait, en 1843, qu'ils étaient capables de faire pleurer non seulement les anges, mais même les ânes? Il y a déjà longtemps qu'on a pu constater en Prusse des prix du froment plus hauts qu'en Angleterre. Le blé, écrivait Brentano en 1884, se paye en Allemagne plus cher que partout ailleurs. Par contre, Londres, Liverpool, Manchester, réputés jadis les séjours les plus coûteux, avaient fini par rendre l'existence possible à meilleur compte que dans toute l'Europe occidentale et centrale. La marche ascendante des droits allemands sur les blés devait avoir à la

'^Ofiyi9 — Pol.comm. de VAllem. 9

longue cet effet, que, tandis qu'en Angleterre les salaires baisseraient ou qu'à an entretien plus substantiel des travailleurs correspondrait un accroissement de la puissance productrice, les salaires garderaient en Allemagne une hauteur susceptible même de s'élever encore, ou que la force productrice des ouvriers y décroîtrait. Or, cette détérioration des conditions du salariat ne pouvait qu'être d'autant plus préjudiciable à l'industrie allemande, que le nouvel état de choses amené par l'assurance ouvrière grève déjà, sans cela, ses frais généraux de centaines de millions.

Et qu'dn n'imagine pas qu'un simple relèvement des droits protecteurs de l'industrie offrît à celle-ci la compensation du préjudice souffert. Il en serait alors comme si les Hongrois, en présence du ralentissement de leur exportation de blé, entreprenaient de se rattraper en mettant des droits à l'entrée des blés étrangers. Car, justement dans ses branches les plus prospères, la fabrication allemande a pris un développement tel, que la possession exclusive du marché intérieur ne suffit plus pour l'écoulement de ses produits. Ce qu'il lui faut, ce qui est la loi même de son existence, c'est l'exportation. Que deviendrait cependant l'exportation, si les conditions du salaire se révélaient de plus en plus souriantes pour l'industrie anglaise et de plus en plus défavorables en Allemagne? Faudrait-il lui venir en aide par* des primes d'ex-

portation? Peut être cela serait-il possible, voire indispensable, pour certains articles ; mais qui donc devra payer les primes d'exportation pour toutes les marchandises destinées à passer la frontière ?

Voilà comment T Allemagne s'est, en apparence, trouvée placée devant un grand dilemme, engagée dans une lutte d'intérêts entre l'agriculture et l'industrie, lutte analogue à celle qui, de 1815 à 1846, a si violemment agité l'Angleterre.

Aussi a-t-on, d'un certain côté, demandé l'abolition de tous les droits protecteurs de l'agriculture sans distinction, et, par contre, le retour au libreéchange pour que l'industriel allemand, qui s'était mesuré déjà non sans succès avec ses concurrents extérieurs, pût continuer à leur disputer le terrain sur le marché du monde. Or, assurément, l'abandon, la retraite d'une bonne partie de l'agriculture allemande n'allait pas sans provoquer les réflexions les plus sérieuses. Car le nombre de ceux qui, en Allemagne, vivent des champs, est trop considérable (une statistique dressée en 1882 compte 1 9.225. 4S5 personnes se su&tentant par l'agriculture et la sylvicidture), pour qu'on n'eût pas à redouter ici une lésion de ses intérêts les plus essentiels. Auquel cas, le commerce le plus libre ne suflirait pas à donner complète satisfaction à l'industrie, si l'on ne voulait du même coup se décider à déserter les voies de politique sociale

OÙ Ton était entré. Où, en effet, les industriels allemands trouveraient-ils un dédommagement pour raccroissement de frais que cette politique leur impose? Il n'est pas possible, d'ailleurs, k r Allemagne entraînée par le courant social, de le remonter, de revenir sur ses pas. Enfin refuser d'étendre une main protectrice sur l'agriculture — répondait entre autres M. Brentano — n'était-ce pas se désintéresser des classes et parties territoriales qui sont le plus étroitement soudées ù la prospérité graduelle de l'Etat prussien, où ses traditions sont les plus vivantes, où son organisation trouve l'appui le plus efficace et en qui, pour tout dire en un mot, réside principalement sa force ? En les laissant se débrouiller toutes seules, c'eût été comme déplacer les bases de la monarchie des Hohenzollern. Ce n'est pas que celle-ci eût été peut-être absolument incapable aujourd'hui de supporter un pareil bouleversement. Et, toutefois, un déplacement aussi radical dans la distribution de puissance entre les diverses catégories sociales, tel qu'il ne pouvait manquer de se produire en Prusse k la suite de la neutralité législative observée vis-k-vis de l'agriculture, ne semblait guère exempt des périls les plus sérieux, si peu de temps après la consolidation de l'empire allemand, guidé précisément par la Prusse. D'où une menace simultanée pour ce pouvoir central, si ardemment et si longtemps désiré, conquis dans des luttes mémo-

rables et où FAUemagne peut apercevoir le fondement primordial et. capital de son autorité économique et politique.

Mais ceux même qui se montraient indulgents aux droits sur les blés à la faveur des considérations précédentes, n'^entendaient pas que, sans souci des intérêts exportateurs de l'industrie allemande, on élevât simplement ces droits dans la mesure commandée par le désir de voir Tagriculture se maintenir. Car ce n'est pas son agriculture qui peut enrichir TAUemagne. Autant pour l'Allemagne renoncer à la perspective, tant caressée par elle, de se placer par sa richesse à la tète des nations, faire abstraction de cet autre fondement de la présence duquel semble découler invariablement la prépondérance persévérante des Etats.

Que si ainsi il ne subsistait pas d'autre issue que de sacrifier une des grandes branches de l'économie publique à l'autre, les ambitions allemandes ne seraient guère en sécurité. L'horizon n'a pas paru cependant aussi inquiétant à certains de ceux qui l'ont sondé. A leurs yeux, il y a plutôt, sans vouloir exclure d'autres possibilités, une politique économique apte entre toutes, d'après les enseignements de l'histoire, à réconcilier les deux intérêts opposés, aussi bien qu'à poser la puissance de l'Allemagne sur des piliers solides. Cette politique revient à hausser les droits au profit des produits

agricoles dans la mesure que nécessite la conservation de l'agriculture, en même temps que serait offerte à T industrie une amplitude de débouché la dédommageant suffisamment de ses pertes sur le marché du monde.

Mais où trouver un pareil débouché ?

Ici se présente, en premier lieu, la pensée des colonies à acquérir. Ce n-est pas, d'ailleurs, sans vigueur que TAUemagne a inauguré sa politique coloniale. Mais si indispensables à son développement que soient des colonies, ce qu'on a obtenu déjà ou ce qu'on peut espérer sérieusement dans cette direction n'est pas propre à assurer à l'industrie allemande un placement équivalent à l'amoindrissement d'affaires essuyé déjà, surtout si des droits protecteurs de l'agriculture et des réformes de politique sociale viennent encore surcharger les frais de production industrielle. Sous ce dernier rapport, il paraît instructif de se réporter entre autres au projet de loi en 140 articles, publié par le Moniteur officiel de V empire allemand en juillet 1894 pour être soumis à la prochaine session du Reichstag et qui, destiné à étendre les effets de l'assurance en cas d'accidents, peut au principal se résumer ainsi :

(( L'assurance contre les accidents sera étendue à des ouvriers, compagnons, artisans, aides et apprentis, ainsi qu'à des employés, contremaîtres et techniciens occupés dans les exploitations qui ne

sont pas encore soumises à Tobligation de Tassurance en vertu d^autres lois. Elle a pour but d'assurer contre les accidents qui peuvent arriver : 1® dans l'exploitation; 2® pendant des travaux domestiques et autres dont ces personnes sont chargées par leurs patrons en dehors de leur occupation dans l'exploitation, dans le cas où le salaire pour toute une année ne dépasse pas 2000 marks.

« L'extension de l'assurance concerne notamment le métier et les autres petites industries, les professions commerciales exercées à domicile fixe ou par colportage, la profession d'aubergiste, la pêche en pleine mer et sur les côtes, ainsi que dans les cours d'eau de l'intérieur, la navigation sur mer dans des embarcations jaugeant jusqu'à 50 mètres cubes.

« Sont assimilés à ces exploitations le service de l'Empire, des Etats, des communes, ainsi que les travaux exécutés dans des établissements de bienfaisance et d'utilité publique, ou dans l'intérêt de l'art, de la science, de l'hygiène, etc. Le conseil fédéral peut dispenser de l'obligation de l'assurance les exploitations qui n'exposent pas à des accidents. »

Il existe, il est vrai, en dehors des colonies, une autre ressource, consistant dans l'élargissement du domaine économique de l'Allemagne au nioyen d'une association douanière avec d'autres pays qui, quoique placés économiquement à des

Goos

136 LA POLITIQUE COMMERCULE DE l' ALLEMAGNE

hauteurs variables, courent avec elle un commun danger. Une pareille association aurait pu unir, par exemple, à l'Allemagne, F Autriche-Hongrie et les Etats chrétiens des Balkans, en s'abritant derrière des droits protecteurs élevés, établis dans l'intérêt de l'industrie aussi bien que de l'agriculture. D'après Brentano, qui en parle avec complaisance , tous les participants y auraient trouvé leur compte. Cet écrivain ne veut même pas envisager la possibilité d'acquérir par Salonique un nouvel accès au commerce avec l'Asie. Car le résultat qu'il envisage avant tout est la sécurité que trouverait, indépendamment de l'agriculture allemande, la production brute de la Hongrie et des autres provinces danubiennes, sécurité valant à ces contrées, avec la fortune, les bases de leur indépendance politique.

Quant à l'Allemagne proprement dite et à l'Autriche allemande, elles seraient redevables à cette institution d'un appui pour leur industrie, dont la prospérité demeure la condition de leur richesse nationale et, par-dessus tout, de leur croissance .

Ce besoin de rapprochement intime qu'éprouvait l'Allemagne et qui, sur le terrain politique déjà, l'avait conduite à la Triple Alliance, des observateurs sagaces ne pouvaient pas ne pas le ressentir aussi sur le terrain économique. Est-ce qu'en effet des progrès gigantesques ne s'étaient pas acconi-

RÉMIMSCENCES ET PRÉVISIONS 137

plis par rapport aux moyens d'échange ? De plus en plus, le globe terrestre tout entier se trouve attiré dans le réseau des relations entretenues par des contrées européennes comme T Allemagne.

Aujourd'hui, c'est l'Amérique ; demain, c'est TAustralie ; puis, encore une fois, c'est la Russie, c'est l'Inde, c'est l'Afrique, dont les régions les plus éloignées s'avancent vers l'ancien continent et ressemblent à des jardins à fruits, disposés aux portes de la ville. Aussi bien, ce même développement, suspendu comme une épée de Damoclès sur tant d'économies publiques de la vieille Europe, couvre encore d'autres périls. Tandis que bien des pointions des grands empires, mal jointes à ceuxci en raison de la distance, étaient plutôt pour eux jusqu'ici une cause de faiblesse que de puissance, leurs forces sont à présent concentrées dans les foyers politiques de ces empires, et, selon toute probabilité, le xx« siècle connaîtra quatre ou cinq empires du monde, vis-à-vis desquels tous les autres Etats apparaîtront au mieux comme des États moyens. Ainsi en serait-il des États-Unis de l'Amérique du Nord, de la Grande-Bretagne, de la Russie, peut-être aussi de la Chine,* et même, suivant certains écrivains d'outre- Vosges, dont la conjecture doit être cependant ici dictée par l'inquiétude et une pensée stimulatrice plus que par une tendresse excessive à notre égard, de la France, si toutefois ses visées d'expansion par les colonies doivent être couronnées de succès.

Mais que deviendrait en tout cela Tapogée allemande compromise bien plus par la marche économique esquissée que par l'antagonisme allégué entre le génie des Allemands et leur unité? Par contre, leurs espérances ont paru, à Brentano notamment, pouvoir se réaliser, s'ils concluaient avec d'autres peuples, aussi inquiets qu'eux de leurs intérêts matériels et de leur autonomie, une alliance prenant également çn charge tous les soucis communs. « Alors seulement, remarque ce publiciste en terminant son étude de 1884, la trame politique, qui a conduit à la grandeur actuelle de l'Allemagne, sera parvenue à son achèvement. Et, de même que nous avons vu le Grand Electeur suivi par un Leibnitz, Frédéric le Grand par l'ère classique de notre littérature, les guerres pour la liberté par un essor incomparable des sciences et des arts, de même nous pourrons, attendre avec oi^ueil qu'à ce moment le génie de la nation allemande porte, dans tous les domainesde la vie, des fruits qui enrichissent à jamais l'humanité tout entière. »

On ne peut pas dire que ce soit un amour aussi exclusif de l'Allemagne, qui ait inspiré tous les concepts d'union douanière où ce pays a pu figurer. Quand, par exemple, en 1888, nous nous expliquions nous-même, dans une brochuce, sur une association douanière franco-allemande avec restitution de l'Alsace-Lorraine, nous obéissions, en

déplaçant le point de vue de Brentano que nous ne connaissions pas encore, à des considérations mi-politiques, mi-économiques, auxquelles la préoccupation des destinées de notre propre patrie ne pouvait naturellement pas être étrangère. A cette dernière date, Tarc-en-ciel de Tentente francorusse n'avait pas traversé encore, en l'illuminant, le firmament politique.

Il est piquant, d'ailleurs, de voir que la survenance de cette entente, plus ou moins authentiquée, n'ait pas découragé les entrepreneurs d'arrangements entre les deux peuples qui habitent des deux côtés du Rhin. Une feuille qui, depuis le commencement de l'année 1894, poursuit visiblement la réconciliation des belligérants de 1870 à des conditions auxquelles manque volontairement sans doute la précision et revenant peut-être à une neutralisation des provinces annexées, c'est l'Europe nouvelle. Elle redoute, non sans quelque raison, l'isolement des nations européennes dans l'état actuel de la production et de la consommation. « Là où les mines restaient inexploitées, là où la terre féconde restait sans semence, s'établissent aujourd'hui, grâce aux découvertes scientifiques et au développement des voies de communication, des mines et des hauts fourneaux, grandit une culture bien récompensée par un sol vierge et généreux. En sorte que, dans la vieille Europe, et pour lutter contre cette con-

currence nouvelle, un Etat n'est plus assez fort s'il est seul et qu'il doit rechercher et grouper autour de lui d'autres Etats afin d'unir et d'associer aux leurs ses intérêts économiques. De ces sortes d'unions dépend à l'heure actuelle la fortune économique des principales nations de l'Europe; et c'est avec le moment où elles seront conclues que coïncidera la troisième phase de l'évolution : après les systèmes protectionnistes et le système des traités de commerce fleuriront les imions commerciales. »

Bien entendu, après avoir montré d'une façon générale le but où il faut tendre, l'organe de l'apaisement met habilement en lumière tout ce qui pourrait déterminer les ennemis d'hier à marcher dorénavant la main dans la main, pour leur plus grand avantage réciproque et celui encore de la civilisation.

« La France et l'Allemagne se trouvent dans des conditions économiques qui les désignent comme devant être les premières à sceller une union commerciale. La clientèle à laquelle elles s'adressent n'est pas la même, et toutes deux ont à craindre également la concurrence anglaise et la concurrence américaine. Dans les deux pays, la vie laborieuse et active est intense; on y a souci du progrès, on y veut réaliser le bien-être et la fortune du peuple. Chacun y emploie des qualités particulières, que différencie le génie national.

« En France, le sol fertile donne, sous un cli-

mat merveilleux, les plus superbes récoltes et, dans toutes ses productions, Tartisan met quelque chose de ce goût que la nature lui a donné et qu'une éducation artistique soignée a développé. Le Français est économe; il épargne, et ses richesses sont considérables.

« En Allemagne, le sol est moins généreux, le climat est moins bienfaisant; mais, moins attaché à son sol natal, l'Allemand aime à voyager pour porter au loin les choses qu'il produit en quantité et vend un prix modique.

« En Allemagne, l'industrie occupe 38 **/o de la population et l'agriculture 44 **/o. En France, l'industrie 29 ®/o et l'agriculture 53 ^/o. Si les barrières douanières étaient supprimées entre ces deux pays, il se produirait un immense courant d'échanges, tant pour les produits agricoles que pour les produits industriels.

« Dans les questions connexes aux questions économiques, c'est-à-dire dans les questions coloniales, il n'y a pas non plus opposition d'intérêts. Sur le terrain des colonies, la France et l'Allemagne ne doivent pas se nuire, mais s'aider contre leur ennemie commune l'Angleterre, qui, après avoir rendu son influence prépondérante en Asie et en Amérique, s'est précipitée sur l'Afrique, dernier espoir de l'expansion coloniale européenne, et de tous côtés a envahi ce continent dont elle serait bien vite seule maîtresse si une guerre éclatait au centre de l'Europe.

« Pourquoi, dès lors, une alliance qui parait si naturelle n'est-elle pas conclue?... »

Tout en appréciant à leur juste valeur ces indications, liées au retour ou tout au moins à Taffranchissement de nos tant regrettées provinces, nous ne sommes pas sûr que leur auteur fût autorisé à représenter les unions commerciales comme constituant,^ après les systèmes protecteurs à outrance et les traités de commerce, une étape véritable sur la route du progrès et continuant par un dessin bien pur la ligne de l'évolution. Car, souvent ces agglomérats à fins économiques, tout en abattant sans doute les barrières les plus rapprochées, ne font parfois que les reporter plus loin et reprendre sur nouveaux frais, même avec une violence et une autorité d'autant plus grandes qu'ils pensent se suffire davantage, les errements protectionnistes ou prohibitionnistes. Loin de jalonner ou couronner l'évolution comme ferait assurément le libreéchange, ces domaines compactes, s'il ne se comportent pas d'une façon régressive, ne marquent pas non plus ipso facto un pas en avant. . . à moins de présenter une surface telle que l'œil n'aperçoive plus de frontières et que, comme dans les États de Charles-Quint, le soleil ne s'y couche point.

Il ne s'agit pas, d'ailleurs, ici, de les passer au crible de la critique, de faire à leur propos de la topographie transformiste, de chanter leurs mérites ou d'appuyer sur les réserves qu'ils autorisent.

Ce qui convenait seulement. c*était de noter les velléités d'orientation nouvelle se faisant jour au service d'une mégalomanie qu'on ne peut imputer à crime à aucune nation bien douée. Que sortira-til de ces tâtonnements ? Il peut être difficile à l'Allemagne de trouver sa voie. D'ailleurs, de quelque côté que soient ses préférences, elle ne sera jamais seule à résoudre le problème, à prendre une décision. Les convenances du partner, du co-contraetant veulent aussi être ménagées, et celui-ci peut avoir à accorder les suggestions du patriotisme, les calculs de l'intérêt, les devoirs sacrés de l'amitié ! L'avenir, un avenir aujourd'hui encore bien obscur, mais vers lequel chacun doit marcher avec la résolution de ne faire de part qu'à ce qui est légitime, l'avenir nous apprendra, en ce qui concerne particulièrement l'Allemagne, s'il lui a été donné de voir exaucer ses vœux secrets ou affichés. Constatons, en attendant, comment, en dehors de toute combinaison unioniste, elle a, après les vicissitudes racontées, poursuivi la réalisation de ces vœux jusqu'à l'heure présente.

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