N» 7-8, juillet-août
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se propane sur tous les marchés reliés avec le premier, c^est-à-^iire, dans la plupart des cas, sur les principaux marchés du monde civilisé. Il n'est plus exact, aujourdlàui, de dire sans autre qualification : le marché de Londres, le marché de New- York, le marché de Paris, Il y a le marché du coton, le marché du cuivre, du fer, du blé, etc. qui sont relativement indépendants 1^ uns des autres. Ainsi il est manifeste que le prix 4u blé à Paris ne dépend pas du cours des charbons ou des fonds d'Etat sur cette même place. Le prix du blé luimême n'est pas sensiblement affecté par les variations de la récolte française, car leur amplitude ne dépasse guère 15 à 20 millions d'hectolitres. Or (en tenant compte des droits de douane), le prix du blé se règle sur la production du monde civilisé, qui est, en moyenne, de 775 millions d'hectolitres. Il en est de même pour tous les produits susceptibles d'être transportés au loin ; leur prix se règle d'après l'offre et la demande totales du monde civilisé... » Peut-être l'auteur que nous citons eût-il pu faire ressortir. avec plus de force combien, précisément, une récolte locale ou même nationale, abandonnée à elle-même, à tous les hasards climatériques ou d'autre nature, sociale par exemple, favorise les oscillations, les soubresauts dans les prix. Au contraire, l'entrée en scène dé marchés universels pour presque tous les produits de l'agriculture, de l'élève du bétail, de l'économie forestière
a plutôt restreint Tespacement des prix et amoindri le risque fixé sur la possession. Ajoutons que les rétrogradations de prix, au temps qui a précédé l'introduction des droits agraires, n'avaient, comparativement à des époques antérieures, rien de bien remarquable.
La propriété foncière à grandes et aux plus grandes dimensions a été redevable de la plus forte plus-value à Félan de l'économie publique depuis le milieu de ce siècle jusqu'au commencement de la septième période décennale, et l'observation peut embrasser même le siècle tout entier, partant de 1770 pour s'arrêter après 1870. Suivant Conrad, dont les supputations n'ont pas été réfutées, le prix d'achat moyen des biens féodaux et allodiaux mecklembourgeois se serait accru huit fois depuis 1770, et le fermage domanial dans la vieille Prusse aurait, pour ainsi dire, triplé de 1849 à 1891 . La propriété privée d'espèce agraire ayant tant bénéficié de Tordre social établi dans les choses économiques au cours d'une phase ascendante de développement économique universel, la justice lui commande de se plier à d'autres conjonctures pouvant même conduire encore plus loin, et de se laisser contraindre à poursuivre, au prix de sacrifices passagers, par les voies nouvelles d'une exploitation plus intensive, le maintien, voire le relèvement de l'ancien revenu.
Il y va, d'ailleurs, de son intérêt propre à ce
qu'il en soit ainsi ! Car, la tentative faite de sauver, moyennant Texpédient douanier, sans répudiation de procédés d'exploitation distancés, le taux culminant de rente d'il y à vingt à vin^-cinq ans, doit finalement et à la longue se retourner surtout contre la propriété, diversement importante même, qui entreprend cette campagne. Le préjudice à subir par elle, dans cette voie, sera de deux sortes. Il sera direct, en ce qu'elle néglige ou retarde le recours à une exploitation plus intensive, ce qui amène la perte du profit à tirer de la protection douanière et l'accroissement du passif résultant d'une gestion malencontreuse. Il sera indirect, en ce que, devant l'exhaussement du prix des moyens de subsistance, le surplus de la nation, et surtout cette portion que représentent les travailleurs de l'industrie reste tout au moins stationnaire dans son aptitude à consommer des produits agricoles, si même elle n'en perd.
Les études sur la composition de la population allemande montrent, il est vrai, dans la culture des champs la carrière numériquement la plus suivie. Mais, si cette culture possède les gros bataillons, la majorité du pays ne trouve tout de même pas son compte à la protection agraire. Le temps n^est pas loin où — comme on l'a déjà prédit pour notre propre pays — le plus grand nombre se prononceront contre elle dans les élections pour le Reichstag. Ce vote ne fera aucun doute de la part des classes
non productrices, médiocrement satisfaites du renchérissement du pain qu elles mangent. Elles auront pour collaborateurs, non seulement le parti ouvrier appartenant à la démocratie socialiste, en son entier, qui est étranger aux champs, mais encore, dans une certaine mesure, celui même qui déploie une activité rurale. Et la même attitude sera aussi observée par le gros du capital industriel allemand, fort peu rassuré en voyant la dépense d'entretien des travailleurs accrue de 35 marks par tonne de froment et proportionnellement par ailleurs vis-à-vis de ses principaux concurrents d'Angleterre, de Belgique et de Suisse. Il n'y a pas à ne pas pâtir d'une protection agraire énergique jusqu'à une grande fraction des entrepreneurs agri- » coles, spécialement des plus modestes. C'est ce qu'il faut certainement penser de tous ces petits propriétaires fonciers, qui transportent au marché moins de céréales qu'il ne leur en faut pour eux, leur famille et leur personnel, ou qui, en général, ne s'adonnent pas à la culture du grain, et, de ces petits propriétaires, le nombre ira toujours en augmentant. Mais, les droits agraires ne sont pas non plus sans faire souffrir directement et indirectement une portion notable des gens de condition rurale, qui du moins ne retire pas grand avantage des droits de douane, pour n'envoyer au marché que les modiques quantités de blé dépassant les usages domestiques, sans faire retour sous forme
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de farine et qui voit le profit résultant de ce modique excédent s'en aller à vau-l'eau , absorbé qu'il est par le renchérissement des produits industriels^ du fer, du bois de construction, etc. dont elle a besoin. Il n'est donc pas probable que la majorité de la classe rurale moyenne, ni, à plus forte raison, de la dernière classe rurale, sauf pour le cas où celle-là serait rivée par le sol et le climat à la culture du blé, demeure à jamais fidèle au drapeau agraire sous lequel sont rangées tant d'exigences insatiables.
Mais la possession terrienne d'ime certaine ou de la plus grande étendue ne peut guère se flatter de conserver un point d'appui solide dans la fisca- . lité de l'Empire, des Etats particuliers ou des corporations communales. Dans le système général des finances allemandes, dont un article de nous, publié par la Revue du droit public et de la science politique (mars-avril 1894) sous le titre la Réforme des finances de V Empire allemand d'après un livre récent , peut donner une idée suffisante, les droits sur les moyens d'existence occupent actuellement une place, qu'ils ne paraissent pas pouvoir indéfiniment garder. Le régime douanier qui, par le renchérissement concomitant des divers produits de toute l'économie agricole et forestière nationale, coûte plus au peuple -qu'il ne rapporte, n'est pas viable. Ce même régime a, au point de vue financier, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit de faire face aux
dépenses de radministration de TEtat, un revers peu réjouissant. Car, en dérivant dans une mesure tout à fait irrationnelle des recettes douanières vers les communes, il incite celles-ci aune économie criticable, tout comme il contribue médiatement à avantager les plus gros propriétaires dans la sphère de rimposition municipale. Déplus, ce qu'il donne d'une main à l'Empire, aux Etats et aux Communes, il le leur reprend en bonne partie de l'autre . C'est ce qu'il fait directement, en renchérissant au possible les objets de première nécessité dont ils usent, notamment dans le ménage militaire et spécialement quand la paix multiplie les présences ; c'est ce qu'il fait indirectement, en fournissant un motif au relèvement continu des traitements, en ouvrant à jet continu le robinet d'arrosage où vont se désaltérer les fonctionnaires.
Que si ainsi la politique fiscale et la bonne tenue du ménage de l'État répudient également notre régime, celui-ci ne paraissait même pas à tout jamais indispensable à de bons esprits au cas où, des dépenses d'Empire pour l'organisation du service légal de deux ans d'après la population accrue et des dépenses pour l'assurance des ouvriers, les unes viendraient à augmenter sûrement et les autres probablement. Même alors il ne semblait pas que le maintien des droits sur les vivres à la hauteur qu'ils avaient escaladée s'imposât. La taxation des héritages, de la fortune, du
luxe, du tabac, de Teau-de-vie, des opérations de Bourse, remplirait sûrement ou approximativement les vides. Sans désirer voir les droits sur les articles coloniaux rejoindre dans le tarif financier allemand le niveau auquel les ont portés d'autres Etats, on aurait toujours là à sa disposi^ tion un très bon moyen de faire disparaître le tribut sur les objets de première nécessité.
Les maîtres du sol agiraient donc sagement en ne pas trop comptant sur le nombre des cultivateurs auquel appartient, en Allemagne au moins, grâce au suffrage imiversel, une action décisive sur les affaires. Beaucoup des petits propriétaires fonciers qui produisent moins de blé qu^ils n'en consomment pourraient bien rompre avec les rois des paysans et aider, en 1903 au plus tard, à conquérir de nouvelles modérations de droits relativement aux grains.
Les forts et les plus forts détenteurs de terre n'ont aucune chance de maintenir debout, à l'aide de taxes insupportables au reste de la nation, la rente foncière qui leur advenait en 1870, s'ils ne passent pas à de nouveaux modes d'exploitation, plus intensifs. Pareille espérance n'aurait pu être nourrie avec quelque confiance que si la concurrence du blé étranger se laisi^ait envisager comme un fait accidentel, transitoire. Mais ce caractère passager n'offre aucune certitude. Depuis douze à quinze ans, on n'a cessé d'ouvrir la perspective
d'un prochain affaiblissement de la rivalité que le blé, le bétail, la viande, rencontraient au delà des mers. Un court répit ne tardait pas, hélas ! à être suivi d'une marée montante.
Pour ce qui est de la concurrence des blés de rinde, elle n'autorise guère de prévision assise sur des faits certains.
On en peut dire autant des États-Unis. Il est vrai qu'ici la bonne terre à défricher tout d'abord n'occupe pas encore de grands espaces et que la population y suit une rapide progression, à laquelle obéit naturellement aussi le besoin intérieur, sans que néanmoins il soit possible de prédire, avec quelque autorité, si et pendant combien de temps la concurrence américaine tiendra.
Quelques données positives sur les États-Unis peuvent avoir ici leur intérêt. Or, en 1892, l'étendue des terres publiques encore disponibles dans les différents États et territoires s'élevait à 579.664.683 acres, dont environ la moitié (294.027. 773 acres) n'avait pas été arpentée. Les ventes dans l'année qui avait pris fin le 30 juin 1891 avaient été inférieures au chiffre de l'année précédente et avaient depuis plusieurs années déjà perdu graduellement de leur importance. Ainsi, le total des ventes (nous ne parlons que de celles relatives à des terres d'établissement et de culture, terres donnant lieu à des transactions monétaires ou enregistrées en vertu des lois qui régissent le
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fermage et la sylviculture) n'atteignait, en 1891^ pas plus de 8. 131.939 acres, après avoir porté sur 10.621.652 acres en 1890, sur 12.461.604 acres en 1889, sur 16.319.076 acres en 1888, sur 17.406.6S8 acres en 1887 et sur 18.309.942 acres en 1886. Cependant, même ce total de 8 millions d'acres, qui se trouve sur le prolongement d'une baisse continue pendant les cinq années précédentes, n'est pas une addition méprisable à l'étendue cultivée de ce pays. Les effets de cette remarquable extension de l'étendue cultivée éclatent dans la production, en 1891, des plus belles récoltes que la grande République américaine ait jamais connues. Si maintenant l'on passe des ventes de terres aux espaces actuellement en pleine culture, la situation de l'agriculture aux Etats-Unis donne lieu aux constatations que voici :
De 1874 à 1889 le nombre des acres cultivés se serait, d'après les relevés officiels, accru annuellement de 10 1/2 millions, jusqu'à aboutir à un total de S 4. 800.000 acres ; mais l'accroissement, dans les quatre années de 1889 à 1893, ne serait plus que de 500.000 acres par an. Le mouvement progressif est d'ailleurs inégalement réparti. Dans les Etats de l'Atlantique Nord, c'est à peine^ d'après le Handels Muséum, si, depuis 1865, le nombre des acres cultivés se serait élevé de 4 millions, et les États du Sud accuseraient une marche à peine plus rapide. Au contraire, l'agri-
culture a fait des pas considérables sur les côtes du Pacifique et dans la région du Missouri. Tandis que, dans toute la Californie et les territoires du Pacifique, on ne comptait, en 1865, que 1.700.000 acres cultivés, on y approche aujourd'hui de 8 millions. Dans les Etats du Missouri, où Faccroissement a été énorme, on a passé de 6,3 à près de 68 millions. Les huit États montagneux, qui en étaient encore, en 1865, à 200.000 acres, dépassent actuellement 2 millions, pour avoir eu recours surtout aux irrigations artificielles.
Si la surface cultivable ne saurait désormais s'étendre beaucoup dans UOuest et le Nord-Ouest, le Sud offre une marge immense. Outre qu'une partie du sol n'a jamais été touchée par la charrue, de vastes espaces, autrefois défrichés, ne sont plus mis en culture par le fait de l'abolition de l'estelavage, qui a amené les planteurs à restreindre, dans une large mesure, l'étendue de leurs exploitations. Des 543.750.000 acres que comprennent les Etats du Sud, il y en a, d'après l'évaluation la plus exacte, 398.800.000 de propres à l'agriculture, bien qu'à l'heure présente, dans les bonnes terres, 56.600.000 acres à peine, moins de 14 °/o> soient en rapport. L'ensemble des Etats-Unis n^ offre pas plus de 206 millions d'acres de sol cultivé, et dans les Etats du Sud 342 millions d'acres attendent encore leur mise en valeur.
Quant à la terre noire de la Russie européenne
et de plus en plus aussi de la Russie sibérienne, elle ferait plutôt augurer une concurrence renforcée pour une période limitée. Il ne semble donc pas, au résumé, y avoir à éluder une adaptation aux nouvelles conjonctures probablement prolongées du marché universel des céréales.
Aussi bien, cette adaptation sans protection agraire est déjà un fait consommé. Qu'on voie plutôt ce qui se passe dans l'Autriche cisleithane au regard de la concurrence des blés hongrois ! Qu'on songe également et surtout à la Grande- Bretagne ! Ici, ni la petite, ni la moyenne, ni la grande propriété n'ont péri faute de taxes les défendant contre les arrivages des blés et viandes d'outremer, contre une « inondation » de blé et de viande. L'Angleterre a passé le Rubicon ; sa conversion à des systèmes d'exploitation nouveaux, généralement plus intensifs, est accomplie. Sans doute, elle a dû, à cette fin, se résoudre à des sacrifices temporaires. Mais, comme la pratique, qui a fini par remporter, implique principalement la mise en œuvre de plus de capital ou de plus de travail, le résultat final pourrait, bien, en gros, consister à reconquérir le terrain perdu, voire à laisser derrière soi le revenu le plus avantageux dont on eut gardé le souvenir. Un retour vers l'économie extensive du pâturage n'a tout de même pas eu lieu ici à cette occasion, bien que la culture du blé eût reculé dans les dernières périodes décen-
nales d'une façon assez marquée. L'exploitation rurale a plutôt gagné en vivacité par les capitaux et les efforts nouveaux qui se sont jetés par exemple sur Télève du bétail, l'économie du laitage, etc. Et le nombre des petites et moyennes exploitations est plutôt allé en augmentant qu'en diminuant. Ne vous représentez à aucun degré le pays changé, pour ainsi dire, en désert au profit d'une exploitation plus extensive, d'une utilisation brute pour pacages et forêts. La répartition de ce pays en grande, moyenne et petite possession se- trouve, décidément, être à Tissue de la période de transition plus favorable au point de vue économique. C'est justement le contraire d'un évanouissement progressif de la condition de moindre possesseur et fermier qui s'est produit. Nulle part il ne saurait être question d'une formation de latifundia avec sa compagne, la dépopulation.
A la vérité, en Angleterre l'accroissement d'intensité exploitatrice est revenu plutôt à une saturation capitaliste qu'ouvrière de l'agriculture par le passage à une économie intensive du pacage, et ce qui reste de la cultiu*e du blé affecte, semblet-il, un caractère plus extensif qu'on ne lui en voyait il y a une vingtaine d'années. La transformation de terre labourable en pâturage intensivement administré qui s'y est poursuivie à grand renfort de capitaux dans l'intérêt des améliora-
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lions, du dessèchement, de Tengraissement, n'a pas marché partout d'un pas égal. Elle n'en est pas moins, dans son ensemble, d'une importance réelle, puisque la surface occupée par des terrains gazonnés et des prairies, s'est élevée, dans le Royaume-Uni, de 12 millions (1870) à 16 millions d'acres (1890). Du même coup on est venu à compter 6 1/2 millions au lieu de 5 millions de pièces de gros bétail, et, abstraction faite des soins donnés à l'obtention de la viande, l'économie lactée et l'élevage rationnel de bêtes à lait ont pris un grand essor. Les pacages de dimensions moyennes se multiplient à la campagne, comme aussi se multiplient les petits exploitants dans le voisinage de plus grandes villes, où le lait se débite à des prix plus élevés qu'en Allemagne. Mais il est de notoriété que les uns et les autres emploient plus de capitaux que les cultivateurs de blé. Tout ce procès de transition se déroule dans un article des « Gonrads Jahrbiicher », où la plume exercée de Paasche, un ami des campagnes, l'expose en des termes se ressentant de la mise en œuvre consciencieuse de la statistique agricole de l'Angleterre. « Assurément, dit-il, ce n'est pas au premier abandon des champs de blé qu'on s'est décidé aussitôt et partout pour l'établissement coûteux d'excellentes terres à pâturages. Au contraire, beaucoup de champs sont restés simplement en friche, à l'état de pâturages et d'herbages sauvages,
sans que le fermier se souciât de les labourer, sans que leur maître pût faire pour eux les grands sacriiices d^argent commandés. Garnies de peu de bétail, ces terres n^auront alors donné qu^un médiocre rendement. Il n'y a que dans les toutes dernières années que, d'après les rapports existants, révolution parait arriver d'une manière logique à son terme ; si bien que des troupeaux d'animaux à développement rapide trouvent aujourd'hui une nourriture abondante sur des herbages étendus. Malgré la difficulté des démonstrations pleinement probantes, un point est hors de doute. C'est que l'économie rurale de l'Angleterre a su, quoique lentement et au prix de lourds sacrifices, s'accommoder des conditions modifiées par l'extension du marché, et que des jours meilleurs ont fini par luire pour les intérêts agricoles de l'empire insulaire. Parler d'une désertion des sillons, d'un refoulement des petits exploitants par de grands domaines à pâturages où prévaut l'économie extensive, se servir des couleurs avec lesquelles quelques protectionnistes farouches dépeignent de la sorte les conséquences d'une politique libre-échangiste, c'est se placer tout à fait en dehors de la vérité. Encouragés par le climat et les habitudes du peuple, des économes anglais se sont tournés, avec de nombreux capitaux, vers l'économie du bétail, ont ralenti la culture du fruit à pain, et, si l'agriculture proprement dite a rétrogradé
vers des formes plus extensives, d'autre part le procédé d'exploitation aujourd'hui en usage assure une mise en valeur convenable au capital foncier. Une certaine partie seulement de la véritable Angleterre, les corn-counties de l'Est, ont été plus éprouvés par le changement et s'efforcent de se dédommager par la culture d'autres fruits ou par l'économie du laitage. Même ici on chercherait vainement la trace d'une mise en jachère des terres à labourer et déjà des conditions plus saines semblent l'emporter. »
Forts de l'exemple concluant donné par l'Angleterre, comment certains ressortissants de l'Empire allemand ne se seraient-ils pas demandé si chez eux seulement la propriété, passablement ou très étendue, était incapable de se défendre sans l'appoint de forts droits agraires, de revenir aux rendements de 1872 et de pousser plus loin même, parce qu'elle aurait su se retourner, les avantages remportés déjà ? Ce n'est pas que la marche de l'Angleterre vers l'économie intensive du bétail dût servir précisément de modèle à la transformation réclamée en Allemagne ! Ce n'est pas non plus que l'Allemagne fût jugée en possession d'un climat, d'un sol, d'une aisance de ses propriétaires et de ses fermiers, aussi favorables qu'ils peuvent l'être en Angleterre à une exploitation intensive de pacage. La terre allemande est, en beaucoup de ses parties, d'une façon absolue, une terre de
céréales et de pommes de terre. Mais, par aillem*â, l'Allemagne possède à sa manière des conditions climatériques et terriennes plus propices à d'autres branches d'utilisation intensive du sol sous forme de production de plantes commerciales, de fruits, d'horticulture, etc. Le plus grand nombre d'exploitations champêtres dominicales ne constitue pas, ainsi qu'on l'entend soutenir, comparativement à l'économie fermière de l'Angleterre (où un septième seulement du sol est administré par le maître), une aggravation pour l'adaptation proprement allemande à la situation du marché universel, créée par la Russie et le monde colonial d'outre-mer. Pour autant qu'elle n'est pas à l'excès grevée de dettes, la grande possession foncière est aussi bien en mesure, en Allemagne qu'en Autriche et en Angleterre, de supporter les charges inséparables de la transition. La même observation s'applique, sous la même réserve, au modeste héritage campagnard. Celui-ci est géré avec des forces essentiellement familiales ; sa récolte de blé, ou la contre-valeur en farine, passe en grande partie à sa consommation personnelle, ce qui le rend plus ou moins insensible à la chute des prix ; plus que l'exploitant anglais, il est à même de vaquer, à côté de l'économie du laitage, à l'obtention de produits commerciaux, et de s'éloigner aussi de la culture du blé, pour s'assurer les recettes convenant à l'acquisition des
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articles de consommation étrangers à son activité productrice propre. De plus, quand il est obligé de persister dans la culture du blé suivant un mode d'exploitation peu intensif, et quand par conséquent les circonstances ne lui permettent pas de se livrer à des exercices d'autre nature, mieux soutenus de capitaux et de bras, il n'est pas tellement réduit à la pauvreté, qu'il ne puisse prendre son parti d'un ébrèchement modéré du revenu le plus haut issu de cette culture. A l'extrême rigueur, le secours pourrait venir d'une exploitation, plus intensive par la main-d'œuvre, de plus petites terres à blé ou à pommes de terre, et c'est là une direction qui n'aurait pas besoin de dégénérer en économie minuscule, là où n'en existe pas de pareille jusqu'à ce jour en Allemagne. Mais la grande propriété y trouve dans toutes les régions, surtout dans l'Est, une occasion unique d'appeler à l'existence une fourmilière de menus paysans établis chez eux au moyen de l'aliénation de parts de grands domaines ne rapportant rien et devenant des lopins de terre indépendants.
Ce fractionnement de maints domaines et biens nobles ne devrait pas être vu d'un œil attristé. Ecoutons à cet égard Conrad, disant : « Bien des terres nobles seront mises en morceaux après la suppression des droits et un plus grand nombre seront raccourcies. Nous n'attendons pas, d'un recul subséquent des prix, une disparition de la classe des
paysans, qui, d'une façon générale, a révélé une force de résistance suffisante. Là où tel n'a pas été le cas, on acquiert la certitude que son exploitation n'avait pas marché avec le temps. Si nécessaires que de plus grands biens soient à TEtat, nous en possédons cependant assez en Prusse, pour en pouvoir immoler beaucoup aux conjonctures et nous n'avons aucun motif de les conserver au prix de sacrifices importants. L'exploitation agricole laisse encore de la marge à de notables perfectionnements, et, justement, suivant l'observation faite, le paysan a pris à leur égard une attitude couronnée de succès, qu'une dépression des prix serait plus susceptible de favoriser que de contrarier. » L'exploitation plus intensive, par maind'œuvre, des terres forcément consacrées à la culture de la pomme de terre et du blé avec rapetissement des grandes propriétés et multiplication des petites, voilà ce qui jouera un rôle des plus marquants pour l'entrée de l'économie rurale allemande dans le courant universel. Personne ne songe à nous demander d'entrer ici dans le détail des voies et moyens devant conduire à ce résultat. Mais, que ce résultat puisse être espéré, qu'il soit possible, grâce à l'amélioration de la semence, grâce aussi à des progrès dans l'assortiment, à des réformes d'ordre fiduciaire, à une concentration corporative en face des prêteurs et du capital marchand, les agronomes les plus qualiRés, comme
Conrad et Paasche, ne se font pas faute de l'admettre. Paasche, qui relève cependant expressément les difficultés plus grandes que, comparativement à TAngleterre, rencontre l'Allemagne pour se mettre au pas, c'est-à-dire à la hauteur des circonstances nouvelles, ne considère tout de même comme justifiée qu'une protection passagère du blé et engage la culture à se tenir prête pour l'abaissement des droits sur les céréales.
Que résulte-t-il de ces trop longues considérations, à travers lesquelles nous avons conduit le lecteur, en interrompant pour un instant le fil de notre histoire? C'est que, à un point de vue scientifique, toujours en honneur chez certaines personnalités d'un pays qui n'a pas complètement délaissé la théorie et les principes pour l'empirisme et le succès, il n'y a de recommandable que l'abaissement progressif des taxes, tout au moins frappant les céréales, frappant le fourrage d'engrais, frappant le jeune bétail et les animaux de trait, frappant même les bois de construction et les bois propres aux usages des arts mécaniques, cet abaissement se produisant jusqu'au minimum que la politique financière puisse seulement permettre. La prudence est toutefois conseillée en ce qui concerne l'extension et la plus ou moins grande accélération des modérations.
Sur le minimum de ces modérations, en matière de droits de douane agraires, pourrait se poser, en
outre, la question de l'abolition complète des droits sur le blé, et non seulement des droits sur le fourrage d'engrais. La situation étant envisagée de plus près, on arriverait aussi bien à déclarer plausible la perception ramenée entre 1 mark et 1 1/2 mark par 100 kilos de froment (et proportionnelle sur les autres variétés de céréales). Pour ne pas aller plus loin; on insiste sur les obstacles spéciaux contre lesquels a k se débattre la culture allemande avant de pouvoir soutenir la lutte avec les rivaux de partout. Gomment faire abstraction aussi des charges particulières inhérentes à T assurance des travailleurs et qui, étant donnée la condition miséreuse de l'ouvrier des campagnes, pourraient bien, d'une façon prépondérante, retomber sur les donneurs d'ouvrage? Enfin, il est même fort douteux que le retrait complet des droits agraires puisse, au point de vue de la politique financière, s'exécuter à bien bref délai. En supposant que le droit de 3 1/2 marks ne survive par la suite qu'à concurrence de 1 mark à 1 1/2 mark, l'industrie et le personnel ouvrier qu'elle emploie pourraient jusqu'à nouvel ordre se tenir pour satisfaits.
Il ne restait qu'à se demander quand la main pourrait être de nouveau mise aux modérations, et dans quelle mesure^ soit en une fois ou à plusieurs . reprises. La réduction sur les principales variétés de céréales venant d'avoir eu lieu seulement, comme nous l'a montré le précédent chapitre, de
WoR«s. — Pol. comm. de l'Allem. 13
5 marks à 3 1/2 marks, et l'agriculture allemande pouvant, sur la foi des promesses à elle faites, se croire pour un temps k Tabri d'un nouveau recul des droits, des attaques impétueuses contre les taxes subsistantes semblaient ne pouvoir aboutir. On se prend ici à songer à ces conversions de rentes sur TEtat qui, pour ne pas trop indisposer le rentier, dont le revenu est amoindri, s'accompagnent de l'assurance implicite ou formelle donnée à celui-ci, que pendant tant d'années il n'aura pas à redouter au moins d'autre conversion. Aussi bien, la nouvelle atteinte que recevaient les prix des blés ne pouvait être guère favorable à ces campagnes précipitées. S'appesantissant sur le mode d'exécution des modérations ultérieures, des esprits peu aventureux se refusaient à un brusque abaissement des 31/2 marks à 1 mark. Afin de ménager l'agriculture et de prévenir les troubles commerciaux inséparables des bouleversements de tarifs, ils recommandaient une marche graduelle en arrière dans laquelle le droit aurait perdu de 5 à 10 pfennig par mois ou dans laquelle — pour l'approprier peut-être davantage aux convenances de l'administration douanière — 15 à 30 pfennig auraient été retranchés du droit tous les trimestres.
D'ailleurs, ils n'estimaient pas qu'en apportant de la réserve dans l'affaiblissement des droits agraires, on fût déjà quitte envers l'économie agri-
cole. Ce qui leur paraissait bien autrement important, conformément à nos indications précédentes, c'était l'accomplissement, aussi rapide que faire se pourrait, de la réforme de tout le droit concernant réchange agraire et du droit relatif au crédit agricole (Agrarverkehrsrecht et Agrarkreditrecht), c'était l'installation de ce droit dans la direction du règlement du prix des biens suivant la valeur de rapport moyenne effective, dans la direction d'une extinction de dettes régularisée, dans la direction d'une pleine compensation économique entre les années productives et les années stériles, dans la direction de la délivrance des ruraux de l'exploitation dont ils sont l'objet par les prêteurs et les commerçants, dans une direction enfin contrariant la doctrine ultra-libérale et isolante du « laissez faire, laissez aller ». On lira à cet égard, avec intérêt, un programme de politique agrarienne esquissé par M. Schâfïle dans ses a Deutsche Kern- und Zeitfragen » et où, sans répudier aucunement la liberté elle-même, il la voudrait disciplinée chez ses compatriotes et organisée par un groupement social entre intéressés du même corps d'état K 11 se
1. Ses coups sont loin d'avoir la virulence et le caractère résolument liberticide des attaques de l'abbé Naudet, le nouveau directeur du Monde, qui rappelle avec sympathie, dans son récent livre « Notre Œuvre Sociale», les rapports étranges existant entre le mouvement socialiste et le mouvement hussite, lequel, au xv® siècle, après avoir pris son origine en Bohême et s'être propagé rapidement,
11)6 LA POLITIQUE COMMEKCIALE DE l'aLLEMAGXE
rencontre avec d'autres politiciens agraires, comme Buchenberg et Conrad, pour apercevoir, dans l'endettement non économique de la propriété foncière, une des causes principales, ou la cause principale, de la détresse de cultivateurs allemands. (Conrad déplore profondément « que les prix des
mit une partie de FAllemagne à feu et à sang et dont renflouement pour cette levée de boucliers s'explique assez bien après les lignes suivantes : « Le droit rationaliste et païen qui fleurit dans toute sa splendeur, la centralisation à outrance, la morale de l'intérêt devenue un principe, l'indépendance absolue de la propriété érigée en axiome, le tout aboutissant au monstrueux système du « laissez faire, laissez passer », agissent avec une puissance incomparable pour miner les bases de la société. Un reste de mœurs chrétiennes d'autrefois lutte encore et retarde l'apparition des dernières et désastreuses conséquences de cet état de perversion sociale. A l'heure où nous sommes, la résistance ne trouve plus de force où s'appuyer, et déjà on peut suivre aisément, à travers l'histoire du siècle, les effets produits par cet individualisme dissolvant. » (page 49.)
Quand donc daignera -t-on comprendre que la liberté suffisamment interrogée et pressée n'est pas incapable de tempérer elle-même bien des maux qu'elle peut entraîner à sa suite, et plaise au ciel que l'abbé Naudet ne soit pas appelé à juger, par sa durée fugitive et ses ruines, la valeur du régime de contrainte que ses vœux et même ses excitations semblent appeler à la succession de l'ancien monde ! Peut-être, d'ailleurs, cet ancien monde est-il d'au- . tant moins croulant, malgré les apparences, qu'il prête une oreille plus attentive aux revendications légitimes ou non et qu'il renferme ainsi en lui-même les éléments de sa régénération.
biens- fonds soient toujours encore tenus à une hauteur exagérée et que les propriétaires terriens soient entretenus par les droits de douane dans Tespérance de voir les prix regagner avec fixité le niveau atteint vers 1870, ce qui seulement leur permet de compter sur des intérêts convenables pour le capital par eux engagé. Aussi, continuentils pendant des années à exploiter avec une balance en déficit, qui, à la longue, dévore ce qui subsiste de leur capital. Toujours encore des jeunes gens se laissent aller à offrir des prix d'achat et des fermages que les circonstances ne justifient pas, mus qu'ils sont par la perspective d'une action insensiblement plus efficace encore des droits de douane, tandis que, d'autre part, une foule de ménagers, soutenus par une perspective semblable, s'opiniâtrent dans le système d'exploitation en usage qui ne correspond plus aux exigences du temps. »
II n'est pas téméraire d'affirmer que les tentatives faites pour soutenir par des moyens artificiels le taux culminant de la rente du sol ont aggravé plutôt qu'amélioré la situation de l'économie agricole et iront en l'aggravant de plus en plus. Ces affirmations se sont aussi fait jour, en Allemagne comme ailleurs. Ce qui convient seulement, c'est, après avoir crié casse-cou et prémuni qui de droit contre l'emploi de remèdes insuffisants ou nuisibles, d'aider les exploitants à sortir d'un mauvais pas en leur montrant la véritable
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route à suivre. La doctrine allemande ne s'est pas non plus dérobée à cette tâche, comme le prouvent les avertissements, les explorations, essais, constructions de certains de ses organes. Si notre tâche personnelle, qui est avant tout historique, ne nous autorise pas à nous attarder outre mesure aux méditations des savants, aux suggestions de la science, elle nous invite, par contre, à rechercher jusqu'à quel point ces méditations ont conquis les foules et quel accueil les pouvoirs publics ont fait à ces suggestions, précédées, accompagnées ou suivies souvent des suggestions similaires d'intérêts meurtris qui ont voix au chapitre. Ces diverses questions ont reçu dans le précédent chapitre une réponse qui va maintenant être reprise et se continuer dans le chapitre suivant.