‹ La Politique d'émigration de l'ItalieChapitre 33 sur 113 · B. — LA POLITIQUE FASCISTE DE L’EMIGRATION · texte numérisé non relu

B. — LA POLITIQUE FASCISTE DE L’EMIGRATION

a) Les idées gouvernementales de 1919 à 1922.

Dans ia période que nous avons étudiée jusqu'ici, à part quelques accords, notamment ceux signés avec la France, le Gouvernement italien n’avait pas eu, en fait, de politique d’émigration.

L’émigration, à cette époque, était encore considérée comme un phénomène spontané, tenant à des causes diverses : économiques, politiques ou religieuses ; mais tout le monde, en vertu du principe de la liberté personnelle, pouvait se déplacer à sa guise, et quitter son pays natal, s’il le voulait. Le Gouvernement ne s’occupait donc de la question que dans un simple but de solidarité et d'humanité. Et, du fait que le Gouvernement s’occupait de l’émigration pour aider ceux qui partaient, résultait qu'un plus grand nombre d’Italiens émigraient ; plus le Gouvernement réglementait la question, plus il facilitait l’émigration et la rendait considérable. I] semblait que ces paroles de Bakounine (Œuvres, t. I, p. 280) — que nous n’admettons d’ailleurs pas — fussent vraies dans ce cas : « L'État démoralise les gouvernants, mais il démoralise aussi les gouvernés, et toujours par la même raison. Il fait le mal, en effet, « même quand il commande le bien », car « le bien, du moment qu’il est commandé.. devient le mal ». Oui, en s’occupant de l’émigration, en vue de faire une œuvre sociale, le Gouvernement produisait du mal. C’est ainsi, qu'ayant décidé, afin de protéger les émigrants contre les maladies contagieuses, et de léur permettre de faire meilleure impression dans le pays vers lequel ils se dirigeaient, que ceux-ci recevraient des vêtements convenables, à la place de leurs vieux vêtements, il y avait des émigrants qui partaient dans le seul but de se faire habiller à neuf... !

Lorsque, après la guerre, Pémigration — qui avait complètement cessé, et par la mobilisation des hommes, et par l’énorme activité industrielle de toute sorte, résultant dela lutte — fut sur le point de reprendre, on s’aperçut que les circonstances avaient plus évolué en quelques années que pendant le demi-siècle précédent, et que la situation ne se présentait plus du tout comme en 1913. Par la lutte terrible qu’ils avaient soutenue, en vue de défendre leur existence et leur liberté, menacée par le pangermanisme, les nationalismes des divers pays s'étaient exaspérés et le sens des réalités s'était aiguisé... Mais, de même que le laissez faire et le libre échangisme économique, si en faveur pendant le cours du xix® siècle, ont fait place peu à peu au protectionnisme, de même on remarqua — tout surpris de cette découverte — que l’émigration pouvait jouer un rôle économique formidable, soit dans le pays où les émigrants arrivaient et où ils peuvent tantôt apporter une aide, tantôt créer des troubles graves sur le marché, par suite d’un superflu de maind'œuvre dans telle ou telle branche, telle ou telle région de production, — soit, au contraire, dans leur pays d’origine, pour les causes inverses. On ne pouvait donc laisser les mouvements humains s’effectuer librement. De plus on s’aperçut que l’on ne pouvait traiter tout le travail humain et la personne même du travailleur comme une marchandise quelconque (1) : l’interventionnisme gouvernemental, en la matière, s'explique donc.

Ce point fut rapidement réglé par des accords internationaux, par exemple l’accord italo-français du 30 septembre 1919, accord-type dont les autres se sont inspirés (entre autres, accord italo-luxembourgeois du 11 novembre 1920) ; mais une fois ce problème du recrutement et de la répartition de la maind'œuvre réglé, un grand nombre de problèmes se posaient,. problèmes auxquels ces accords, quelque importants et bien rédigés qu’ils fussent, ne pouvaient apporter une solution adéquate — car, là, les intérêts divergents des pays d’émigration et d'immigration étaient trop forts pour qu’il fût possible de les concilier par un compromis, acceptable pour les deux pays.

D'une part, la question de l'assimilation des étrangers, assimilation que le pays d'immigration essaye de provoquer, afin :

1° d'empêcher la constitution, sur son sol, de minorités

(1) L'article 427, $ 1er du Traité de Versailles est ainsi rédigé : « Le travail ne doit pas être considéré simplement comme une marchandise ou un article de commerce. » ,

nationales, qui pourraient un jour ou l’autre gêner et contre-

carrer son action, ou même prendre une attitude nettement hostile et favorable à leur ancienne patrie, — ainsi que le fait se serait certainement produit, si la guerre avait eu une issue favorable à l’Allemagne, au Brésil, dans les provinces du Sud et notamment à Santa Catharina, où le voyage du prince Henri avait montré la force du sentiment pro-allemand ;

20 de récupérer les forces de travail qui arrivent sur son territoire, de façon à pouvoir les utiliser entièrement, et à empêcher des envois d’argent hors de son territoire.

Ce problème — déjà délicat par lui-même — se trouve évidemment gêné dans son évolution par la politique toute contraire du pays d’émigration, qui tente de conserver un lien avec ses nationaux expatriés, et de les empêcher de se fondre dans la masse de la population étrangère. Comme le disait M. Mussolini en 1923 : « L'Italie doit soutenir les humbles et courageux « pionniers italiens, avec l’appui de techniciens italiens, et avec « l’aide de capitaux italiens, empruntés partiellement à l'épargne « de l’émigrant lui-même ; elle doit faire que le fruit du travail « italien, sûrement garanti, devienne une force pacifique de « l'expansion morale et économique de la Patrie ; — car les « noyaux italiens à l'étranger, compacts, conscients, et écono- « miquement bien pourvus, sont des moyens puissants d’irra- « diation des idées italiennes et des produits italiens ».

En outre de ce problème d’attirance inverse des deux pays d'émigration et d'immigration sur ceux qui ont quitté leur patrie, se pose un second problème, qui n’est pas d’ordre international, mais intérieur au pays d’émigration.

N'y aurait-il pas moyen, en développant la production économique du pays,en mettant en valeur des ressources nouvelles, d'utiliser à l’intérieur les travailleurs au lieu de les fournir à l'étranger ? Ne vaut-il pas mieux augmenter les ressources productives du pays et, par là-même, sa force à l’intérieur et à l'extérieur, plutôt que d’aider au développement des pays étrangers ? Comme le dit M. Bertorelli, professeur à l’Université de Pavie : « Servir de pépinière à une nation voisine peut, tout « d’abord, piquer lamour-propre ; mais c’est , en réalité, tra- « vailler uniquement pour produire la matière première du « bonheur d’autrui ». Quand un pays a la chance d’avoir de nombreux fils, quand il n’a pas besoin de compter sur les autres, ne doit-il pas essayer de les utiliser tous, de les faire vivre sur son sol, et d'augmenter ainsi sa puissance nationale ? Quel besoin

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