‹ La Politique d'émigration de l'ItalieChapitre 34 sur 113 · C. Woog · texte numérisé non relu

C. Woog

un pays a-t-il d’avoir une grande quantité d'enfants, de favoriser de toutes manières le développement de la natalité, s’il doit perdre ses fils au profit de l'étranger, et servir, selon la forte expression de M. Grandi, de « haras humain » ? Il n’aurait eu ainsi que le mal de les élever, pour fournir à l'étranger des travailleurs tout exercés, que ce dernier utilisera, sans avoir rien eu à fournir pour leur développement et leur instruction. — Non, un pays, qui a le sens de ses intérêts et le respect de son. importance, se doit de produire des enfants et de les utiliser, tous, sur son s80l.

Telle a été, dès son arrivée au pouvoir, la pensée du Gouvernement fasciste ; aussi, au lieu de s’occuper seulement, comme ses prédécesseurs, de questions d'hygiène, de facilités de transports, ete., a-t-il eu, en même temps, d’autres buts et d’autres préoccupations :

d’une part, accroître les forces productives de l'Italie de façon à restreindre au minimum l’émigration, et à utiliser au maximum, à l’intérieur, les travailleurs qui, chaque année, partaient vers d'autres pays ;

d'autre part, augmenter la valeur professionnelle et morale de ceux qutil serait impossible d'utiliser sur le sol national, leur assurer à l'extérieur le meilleur traitement, et les maintenir groupés, de façon à ce qu’ils ne se fondent pas dans la masse des populations étrangères et forment, au contraire, toujours, une cellule italienne.

Ce furent les directives du Gouvernement fasciste, et, dès ses premiers actes, il allait montrer qu’il était décidé à en assurer l'exécution et à ne pas se contenter de paroles, comme certains de ses prédécesseurs. Mais, avantde passer aux actes, le Gouvernement fasciste examina la situation pour ne pas adopter des mesures inconsidérées, sur lesquelles il serait obligé de revenir ultérieurement, ce qui diminuerait son prestige et l’'empêcherait, par suite, d'accomplir sa grande et belle œuvre : « Refaire une deuxième Rome ».

D'autre part, les mesures adoptées, quelles que fussent leur importance et leur efficacité, ne pouvaient pas produire des résultats immédiats ; aussi si l’on considérait simplement les chiffres des départs d’émigrants italiens de 1922 à 1925, verrait-on leur nombre augmenter continuellement (1), pour ne commencer à diminuer que dans ces toutes dernières années,

(4) Voir statistiques, 1fe Partie.

I y a lieu, maintenant, d'examiner quelle était la situation en 1922, lorsque le Gouvernement fasciste prit le pouvoir. Pendant la guerre, comme nous le verrons plus loin, le Gouvernement italien avait pris un certain nombre de mesures visant à mterdire l’émigration, et ceci était naturel, puisqu'il s'agissait pour l'Italie d’une lutte pour son existence ; mais, dès la fin de la guerre, la plupart de ces mesures furent supprimées ; le gouvernement italien de l’époque, ému en effet du chômage qui eut lieu — comme il en fut d’ailleurs partout — en 1920, ne vit à ce problème qu’une solution : favoriser l’émigration. C'était évidemment une solution simpliste, la plus paresseuse des solutions ; mais les chefs des gouvernements de l’époque avaient assez à faire à s'occuper de se disputer le pouvoir et à se défendre contre des crises ministérielles presque ininterrompues. Que leur importait l’Italie, s'ils étaient eux-mêmes au pouvoir ? Aussi, au lieu de chercher à donner du travail aux chômeurs, favorisaiton leur départ. C’est ainsi que M. Nitti disait à la Chambre des Députés, lors de la discussion du projet de loi portant approbation du projet de budget du fonds d'Emigration, pour l’exercice 1920-1921 : «L'Italie ne pourra pas — et cela, pendant de longues années encore —, utiliser toute sa population qui s'accroît trop rapidement ». Le comte Sforza, Sous-Secrétaire d'État aux Affaires Etrangères, répondait à une question posée par le député Salvemini (2), le 5 mai 1920, sur les obstacles apportés à l’émigration, « que le Gouvernement avait supprimé les obstacles provenant de la guerre, et qu’il n'avait aucunement Pintention de s’opposer à l’émigration, qui était une conséquence logique du principe incontestable de la liberté humaine ». D'ailleurs, pour diminuer le chômage qui sévissait en Vénétie, le Gouvernement avait décidé de prendre des mesures en vue de faciliter l'émigration. Certes, il n'allait pas jusqu’à laisser les émigrants partir à leur guise, sans aucune protection ; et, comme le dit le premier article du Bollettino della Emigrazione de mai 1920, il ne changeait pas entièrement sa politique antérieure à la

guerre ; mais si le Gouvernement désirait contrôler les recrute-

(2) (Atti Parl. G. D. Discussions, 5 mai 1920, page 1922) : « Le gouvernement est-il finalement disposé à admettre que le prolétariat italien doit jouir librement du droit d’aller et de venir, qui est un des éléments essentiels de la liberté individuelle ? Pourquoi ceux qui désirent émigrer sont-ils soumis à l'obstruction du Commissariat Général à l’Émigration pour la délivrance de leurs passeports ? Et pourquoi ne supprime-t-on pas les obstacles, qui n’existaient pas jusqu’en 1914, et qui tendent à ralentir l’émigration et aggravent

* le chômage ? »

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ments collectifs, il laissait pleine liberté à l’émigration individuelle. Ainsi, pour favoriser le mouvement bienfaisant de cette « valve de sécurité », comme le député Trèves appelait l’émigration dans son discours du 30 mars 1920 à la Chambre des Députés (1), le Gouvernement avait décidé que la délivrance des passeports devrait avoir lieu 24 heures au plus après la demande, et il avait même prescrit, pour arriver à écouler le flot nombreux des émigrants, naturellement un peu gênés dans leur exode par la réduction du nombre des bateaux, conséquence de la guerre, que pourraient être employés au service de l’émigration, et ce pendant une période de trois ans, les navires de toute sorte, même ne satisfaisant pas aux conditions indiquées dans les lois et décrets antérieurs (2) (Décret du 11 décembre 1919).

Pour accentuer encore, si possible, l’action gouvernementale en faveur de l’émigration, La Ligue italienne pour la Défense des Intérêts Nationaux, dans sa session des 21-22 novembre 1922, votait un ordre du jour « reconnaissant la nécessité d'augmenter l’émigration afin de combattre la crise de la main-d'œuvre, tout en désirant sa valorisation, demande que l’émigration soit facilitée et libre ». De même, le député Olivetti,' parlant à la Chambre sur le bilan du fonds d’émigration, se plaignait de la fermeture des frontières étrangères, alors que l'Italie souffrait d’une main-d'œuvre surabondante ; de même encore, le Congrès de Padoue pour l’émigration demandait que l’on encourageât, dans la mesure du possible, l’'émigration vers l'Amérique latine.

En vue de favoriser la colonisation agricole italienne, le Pr Scalabrini projeta de constituer, en 1904, une société anonyme au capital de 10.000.000 de Lires pour acquérir dans une province de l’Argentine 25.000 hectares de terrain. La Société devait céder ce terrain par lots de 100 hectares à des familles de colons qui deviendraient propriétaires au bout de 10 ans. Le fonds d’émigration devait — et cette mesure fut adoptée — aider les colons en remboursant en partie pour eux les avances à la société Scalabrini ; mais devant l'indifférence gouvernementale, le projet échoua.

Il en fut de même de divers autres projets d’émigration coloniale, en Australie occidentale, dans la Victoria, en Floride, etc.

(1) La même expression « Valve automatique de sécurité » est encore employée dans le Bollettino della Emigrazsione, n° de janvier 1922. (2) Mentionnés 2e Partie. À.

Un seul réussit : un projet d’émigration au Chili ; mais la <olonie ne comprit qu’une centaine de familles. Le résultat obtenu était donc négligeable.

Vers la fin de 1919, le Commissaire Général à l’'Emigration fit créer l’Institut pour la colonisation et le travail à l'extérieur, transformé en 1921, avec l'appui des banques et des compagnies de navigation, en société anonyme. Cet institut se proposait de faire bénéficier les colonies italiennes, non seulement des salaires, ainsi que le fait se produit dans l’émigration ordinaire, mais aussi des bénéfices de l’entreprise de colonisation elle-même.

Les moyens d’action de cet Institut étaient les suivants : « Etudier les marchés extérieurs qui présentent les conditions les plus favorables à l'emploi d’Italiens et examiner les projets de colonisation organisée en proposant les Sociétés qui doivent les réaliser. » C’est ainsi qu’une société acquit dans l’État de Saint-Paul un territoire de 60.000 hectares pour y établir 6.000 familles italiennes.

Mais tous ces projets aboutissaient à augmenter l’émigration agricole italienne ; et celle-ci est encore plus perdue pour l'Italie que l’émigration ouvrière : les ouvriers, en effet, rentrent d’ordinaire dans leur pays d’origine quand ils chôment ou quand ils sont âgés ; les paysans, au contraire, se fixent définitivement sur le sol qu’ils travaillent.

L’heureux aboutissement de ces tentatives n’avait donc pas d'intérêt réel pour l'Italie.

b) La Politique fasciste.

Telle était, à ce point de vue, la situation en octobre 1922. Le Gouvernement fasciste pensa de suite que l’on ne pouvait laisser l'Italie se priver ainsi de ses fils, et, dès sa première réunion, le Conseil des Ministres reconnut qu'entre les problèmes qui se posaient devant lui, le plus important était celui de l’émigration. S’il ne put, de suite, l’interdire, le Gouvernement décida de la surveiller de son mieux, afin d'éviter les

. excitations à quitter l'Italie. Les lois de l’émigration furent

étendues, le 18 janvier 1923, aux nouvelles provinces et Trieste fut déclarée port d'embarquement. Un Inspecteur de l’Émigration y fut établi, et la répartition des provinces entre les. Inspecteurs fut la suivante :

Inspecteur de Gênes : juridiction sur les régions de Piémont, Lombardie, Ligurie, Emilie, Toscane, Sardaigne .

Inspecteur de Naples : régions de Marche, Ombrie, Lazio, Abruzzes et Molise, Campanie, Pouilles et Basilicate.

Inspecteur de Messine (1) : Calabre et provinces Siciliennes de Messine, Catane et Syracuse.

Inspecteur de Palerme : les quatre autres provinces siciliennes : Palerme, Caltanissetta, Girgenti, Trapani. Inspecteur de Trieste : Vénétie, Vénétie Tridentine, Vénétie

Julienne, Istrie et Zara (2).

Le décret du 19 juillet 1923 établit (art. 1er) des délégués provinciaux (3), chargés de surveiller l’émigration, ainsi que d'assurer la protection et la tutelle des émigrants ; pour contrôler leurs efforts, il fut créé des Inspecteurs centraux régionaux.

Le décret-loi du 1er mai 1924, vu les bons effets du décret de 1923, installa ces fonctionnaires à titre définitif. Leur rôle fut précisé par le décret du 26 mai 1926 (Gaz. Uff., 24 août 1926) qui réglementa la question.

Les délégués provinciaux de lémigration sont chargés (4) :

a) de se tenir constamment au courant des conditions du marché du travail (demandes de main-d'œuvre, de travail, chômage, etc.) dans leur circonscription ;

b) de s’occuper de l’enrôlement de la main-d'œuvre pour l'étranger en coordonnant l’action des Sociétés et des particuliers pour que le recrutement et le voyage des travailleurs aïent lieu de la façon la plus favorable :

c) de veiller à la répression de l’émigration clandestine :

d) de pourvoir à l'instruction pratique professionnelle des émigrants ; |

e) d’assister et d’aider les émigrants, de les conseiller, de les diriger, et de leur fournir les informations dont ils ont besoin ;

f) de se tenir en rapport avec les autorités de leur circonscription, chargées de la délivrance des passeports ;

g) de rendre compte au Commissaire de l'Emigration de ce

(1) Actuellement supprimé.

(2) Ce décret abrogeait, par suite, celui du 19 mars 1922 (Gaz. Uf. 1922, n° 84) qui avait fait de Bari un port d'embarquement et y avait établi un inspecteur ayant la juridiction sur les régions de Marche, Abruzzes, Pouilles et Basilicate ; l’Inspecteur de Naples ne conservant que l’Ombrie, le Lazio, la Campanie et le Molise.

(3) Actuellement, presque tous supprimés.

(4) Article 79.

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