LE PBÊTKE ET LE SOLDAT
6 août.
Je ne sais si je me trompe, mais jadis les prêtres ris&laMit à Tautel , les pasteurs dans leur ehaire, et les soldats sur le champ de bataille. Etait-ce parce que je ne MYais pas encore distinguer les choses» mais, depuis mon enfance, je m'imaginais ces hommes comme renfermés dans une vie de devmr, de sacrifice et de silence, le croyais même que cela ne pouvait être autrement. Entre ses fidèles et son église , le prêtre ne me semblait pas avoir de loisir pour descendre se mêler aux luttes de la politique. Près de lui, je voyais passer le soldat, ce martyr muet de nos gueires civiles et de nos conquêtes , de qui on n'entendait jamais ni une plainte contre ses chefs, ni un reproche contre son pays. De là, peut-être, le respect si grand que m'inspiraient ces hommes. Pour moi, ils étaient comme d'un autre monde, supérieur à celui où nous nous agitons, pure région du sacrifice et de l'abnégation.
On m'avait dit ce qu'était la vie du prêtre ! on m'avait raconté ces existences modestes^ patieutesi monotones,
abandonnées, sans espoir de bruit, vouées loin du monde à des vertus à jamais ignorées.
Je savais aussi ce qu'était la vie du soldat. Je savais que, pour lui, le champ de bataille n'était pas la véritable épreuve ; que ces hommes simples, après avoir renoncé à la liberté d'agir et de penser, attendaient avec résignation, dans cette vie morne et stagnante de la garnison , qu'on vînt encore les chercher pour mourir.
Aussi, au milieu des luttes ardentes que la politique soulève sur sa route. Je les voyais passer comme indifférents et dédaigneux. Us me semblaient presque fiers de leur ignorance de toutes ces choses ; regardant de haut l'arène où nous combattions, et se disant, sans doute , qu'au bout de toutes ses erreurs et de ses folies, la patrie reviendrait les chercher, et qu'après avoir été au loin combattre pour sa gloire, il faudrait encore donner leur vie pouf elle. C'était lé temps où l'on pouvait dire : « L'armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la met; c'est une grande chose que l'on meut et qui tue, mais aussi, c'est une chose qui souffre !... ]> A cette époque les généraux ne faisaient pas de longs discours pour nous raconter de quelle manière ils avaient été battus. Leur plume c'était leur épée. S'ils avaient remporté la victoire^ ils venaient simplement recevoir la récompense du pays ; si le sort leur avait été contraire, ils rentraient sans mot dire au foyer. Dans le clergé, dans Tarmée, régnaient cette discipline sévère, cet ordre admirable qui faisaient et leur force et leur honneur. C'étaient des hommes de peu de paroles, qui se tenaient à l'écart sur la hauteur, et ceux qui combattaient à leurs pieds ne voyaient passer qu'avec respect ces cos-
tames qui pour eux étaient comme le symbole du sacrifice et de Thonneur.
Aujourd'hui, c'est fini ! la politique a tout envahi, elle monte, elle nous déborde I Peu à peu, prêtres et soldats ont quitté cette région où ils étaient comme sacrés ; ils sont descendus, et les voilà qui se mêlent à toutes nos querelles et ne craignent pas de se commettre dans des luttes indignes d'eux.... D'abord les renégats, les soldats révoltés, puis les mécontents, puis les autres. Chacun parie, écrit, accuse, cherche le bruit et songe à la députation. Le chanoine Dœllinger va tenir une manière de concile pour les apostats, concile dont le P. Hyacinthe sera nommé président, et où on traitera toutes les questions politiques et sociales. M. Coquerel ira, dit-on, se joindre à ces étranges personnages, car, tout en n'étant pas de la même communion , dans ces situations-là, de telles gens finissent toujours par s'entendre.
Malheureusement, jusqu'ici, M. Dœllinger a trompé les justes espérances qu'il avait fait naître; et le Siècle y qui lui avait ertvoyé un de ses rédacteurs^ nous apprend avec amertume que cet homme est bien au-dessous de sa t&che, et qu'il a encore certains scrupules de théologien incompatibles avec l'esprifr moderne. Je crois inutile d'expliquer ici que ces scrupules consistent à s'attacher à plusieurs dogmes du christianisme, dont le Siècle voudrait le voir tout à fait débarrassé.
Il est assez difficile d'être au courant de ces choses; mais on croit que M. Loyson voudrait un catholicisme sans pape, M. Dœllinger une religion sans clergé, tandis que M. Coquerel veut un Christ sans Dieu. Ce qui n'empêche pas les deux premiers de dire qu'ils sont catholiques; et le troisième qu'il est chrétien. Et c'est ce qui me
fait croire de plus en plus que, le Siècle aidant, ils finiront tous par s'entendre. Maintenant, à ceux qui me demanderont pourquoi le Siècle a envoyé un de ses rédacteurs trouver M. Dœllinger, je répondrai simplement que le parti démocratique étant à Taffût de tous les mécon-* tents, de tous les révoltés, de tous les renégats, il a des commis voyageurs en révolution qui parcourent TEnropê; ce qui est même pour lui un devoir impérieux» puisqn'en réalité ce parti ne se compose que de cette espèce.
Du reste, M. Loyson est attendu prochainement en France, où on espère qu'il acceptera la députation, sans qu'il ait besoin de faire une profession de foi, tant on est sûr qu'un révolté appartient de droit à la démocratie. Jusque-là, il écrit des lettres datées de Rome, où, sous la protection des geôliers du pape, il continue à braver courageusement un vieillard prisonnier, qu'il avait respecté alors qu'il était tout-puissant, et auquel il avait juré obéissance comme prêtre, comme moine et comme chrétien. Lorsqu'il l'aura bien abreuvé d'outrages,^ il se sera acquis des titres suffisants pour venir s'offrir aux électeurs de Paris. Déjà M. Coquerel a pensé être nommé représentant de Belleville, ayant demandé pour cela l'appui da Siècle, qui naturellement ne lui a pas fait défaut. Mais, ce qui nous a profondément étonné, c'est de voir qu'il n'était pas seul à chercher le secours de cette feuille....
Quel temps troublé que le ndtre ! Voilà des hommes qui prêchent l'Evangile ! Non-seulement ils possèdent la vérité, mais ils sont chargés de la répandre. Ils nous di« sent à nous, qui restons dans les ténèbres : Ah ! si vous pouviez voir! si vous connaissiez comme nous celte divine lumière ! si vous saviez comme elle éclaire notre conscience , comme elle guide notre raison ! ... Et tant qu'ils
se tiennent dans leurs temples, tant quMls ne quittent pas le sanctuaire, nous le croyons ainsi. Puis, tout à coup, on les voit descendre du saint lieu, pour se méier k nos discordes; et alors, ces mêmes hommes qui, toute leur vie, ont prêché la charité, l'horreur du crime, l'oubli des injures, se jettent dans la mêlée, et, afin d'arriver au but, se prêtent à toutes les combinaisons malsaines, acceptent tous les compromis de conscience, au point de tendre la main aux complices des plus grands forfaits commis dans les temps modernes. Si bien que, nous autres qui assistons à ce. scandale, nous qui voyons des prêtres jusque-là vénérés traîner leurs robes dans la lutte, et nous revenir ainsi éclaboussés, nous nous disons avec stupeur : Voilà donc la religion ! Voilà donc ce qu'on appelle la foi ! Mais qu'est-ce que celte vérité étemelle qui n'a pas assez de rayons pour éclairer les esprits chargés de la répandre?,..
Et cependant, ne sovons pas trop sévères ; depuis ces derniers temps, il y a eu chez tous comme un besoin de bruit, une ambition malsaine, une soif de renommée que la politique seule pouvait assouvir. Ces hommes sont de bonne foi : c'est de bonne foi que toute leur vie ils ont prêché les vertus chrétiennes. Ils les ont prêchées aux autres dans des sermons admirables, avec des citations latines ou des versets de la Bible, et puis, tout à coup , devant un siège de député, leur vue s'est obscurcie... et en un jour ils ont tout oublié!... serments, foi, vertu, tout a été secoué comme par un vent de tempête... et ils sont descendus... jusqu'à un point qu'ils ne voudront pas croire un jour !
Seulement ils ne savent pas le mal qu'ils font, car ils scandalisent et ils ébranlent le peu de foi qui nous reste. Pour moi, quand je. vois les républicains continuer le
cours de leurs turpitudes, je passe sans regarder, l cela me semble naturel et de leur métier. Mais si, à * d'eux, je vois un prêtre se compromettre de la sorte ,'" ' toujours envie de lui crier :
— Ah ! rentrez dans le temple, votre place n'est i "^ ici !
Et, quand plus loin je vois les généraux se dénoncer^ ' uns les autres, accuser leurs chefs et entretenir da* l'armée un esprit d'indiscipline et de désordre, je (^ '^ qu'en vérité nous sommes profondément malheureux. .T* mais, cependant, nous n'aurions eu plus besoin que ce^ fût autrement. Tout croule, tout s'effondre ; il nous fai drait, debout au milieu des ruines, un clergé et une ai mée sur lesquels la société pourrait s'appuyer. Je disai il y a quelques jours : « Qu'on nous rende une armé' unie, fiëre, muette, toujours prête à mourir, sans autr« opinion que l'honneur, sans autre ambition que le chamli de bataille. 3> Je dirai également : « Qu'on nous rendt un clergé muet, se renfermant dans les vertus et les devoirs de l'Ëglise, ne se mêlant jamais à nos luttes, ignorant la politique et ignoré d'elle. »
Et, si je l'osais, je dirais, dès aujourd'hui, à ceux qui se fourvoient de la sorte : Retirez-vous ; retournez à votre poste. Il est attristant de vous voir vous compromettre ainsi. D'ailleurs, regardez autour de vous, et vous y trouverez encore l'exemple de ces vertus sévères, et de ces mâles coutumes des temps d'autrefois. Voyez celui à qui trois fois on a offert le siège de Paris, ce religieux austère dont le premier titre de gloire dans ce siècle d'éloquence politique est de n'avoir jamais parlé. Voyez celui qui vient de nous sauver tous, le héros de Magenta et de Frœschwiller, le chevalier sans peur et sans reproche qui vrai-
ment pourra dire, au jour de sa mort, qu'il n*a jamais tenu d'autre drapeau que celui de la France.
Et, n'oubliez pas une chose : ce qui nous manque, c'est le respect ; si vous laissez porter atteinte à l'uniforme du soldat et à la robe du prêtre, nous sommes perdus ! Car, pour qu'une société reste debout, il faut que ces choses soient sacrées. On ne doit connaître le nom d'un général que par ses services, jamais par ses discours ; on ne doit connaître le nom d'un prêtre que par ses vertus, jamais par ses professions de foi.