‹ La politique d'un soldatChapitre 12 sur 31 · RIEN N'EST PLUS BÊTE QUE LA GRANDE RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

RIEN N'EST PLUS BÊTE QUE LA GRANDE RÉVOLUTION

10 août.

Oui, mes amis, c'est rrai, je n« connais rien de plus bête que la grande révolution! Je m'imagine les colères que de telles paroles Tont soulever contre moi... Mais, enfin, que faire? un honnête homme doit-il reculer devant l'opinion , et son premier devoir n'est-il pas de dire ce qu'il pense?

Maintenant, il y a une chose qui m'émerveille toujours : c'est que, lorsqu'on attaque ainsi la grande révolution, les républicains commencent invariablement par vons répondre : — Et vous, Monsieur, qui parlez de la sorte, que seriez-vous sans elle?...

Mon Dieu ! ce que je serais, je n'en sais rien ! peutêtre un honnête laboureur travaillant paisiblement son champ; ce qui ne serait vraiment pas si regrettable pour moi!... Mais^ avant tout, je dois dire combien cette question me semble admirable : quand le penple vient d'assassiner quelqu'un, un magistrat, un préfet.

comme cela lui arrive tous les quinze ans, vient-on dire à celui qui le remplace : — N'attaquez plus jamais les assassins, car vous n'auriez pas cette situation-là si on n'avait pas tué le monsieur qui Toccupait auparavant. Parce qu'en brûlant la demeure de mon voisin on a augmenté le prix de la mienne, est-ce une raison pour que, désormais, j'approuve les incendies?... Et doit-on chercher si un crime vous a profité avant de le flétrir ou de le défendre?

Si vous me demandez ce que m'a fait la grande révolution, je pi'en vais vous le dire : elle m'a élevé; c'est ce que je ne lui pardonnerai jamais! C'est grâce à elle que je suis ce que vous voyez. C'est à elle que je dois ces professeurs de l'Université, qui détruisaient d'un côté ce que la religion m'enseignait de l'autre; c'est à elle que je dois, en entrant dans la vie, de m'être trouvé sans foi à un drapeau, sans affection pour aucun prince, sans conviction pour aucun principe ! Dieu merci ! elle m'a assez parlé de mes droits ! Tout petit, j'ai su que j'avais le droit de me moquer de l'autorité, d'abattre ce qui était debout, de renverser ce qui me gênait et de ne rien respecter au monde. Mais, jamais un jour, elle ne m'a parlé de mes devoirs; ce qui, du reste, m'a semblé bien commode, et me Ta fait prendre de suite en grande considération.

Maintenant, me dira-t-on, si vous avez si grande envie de respecter quelque chose, qui vous en empêche ? Choisissez un prince, plantez un drapeau, bâtissez-vous un autel, et quand vous serez comme un Breton sur son rocher, vous nous laisserez peul-ôlrc en paix. Oui, « prenez un drapeau! » c'est bien facile h dire! .. quand, depuis son enfance, on entend rire de tout, et qu'on s'en est un peu moqué soi-même !... Combien de fois dôjà n'ai-jc pas es-

sayé de prendre quelque chose ! Mais , est-ce qu*on improvise ces choses- là? Je suis comme celui qui disait : « Si la cour ne vous rend pas heureux, au moins elle vous empêche de Tétre ailleurs. » Ainsi fait la révolution : elle commence par tout détruire et puis elle ne met rien à la place. Quand on arrive, on est là errant dans ce chaos, sans savoir où s'appuyer!... A la fin on s* approche d'une ruine; c'est tout ce qui reste; on croit un instant pouvoir se reposer dessus, puis cela croule sous vous, et quand vous êtes par terre, la démocratie vous dit : Ne criez pas! c'est la grande révolution qui passe! Et voilà quatre-vingts ans que cela dure...

Comme j'ai été élevé dans l'admiration de toutes ces choses, vous pouvez m'en croire. Seulement, le jour où J'ai commencé à réfléchir, j'ai voulu me rendre compte. Alors, j'ai lu l'hisloire' de M. Thiers qui est si lucide, celle de M. Michelet qui l'est si peu, celle de M. de Lamartine qui est si belle, enfin toutes, excepté l'histoire de M. Louis Blanc> parce que cette fois le courage m'a manqué... et toujours je suis arrivé à la même conclusion : c'est qu'au fond les grands hommes de la grande révolution ne savaient point ce qu*ils voulaient.

La nuit du A août tout était fini. —* Voilà ce qu'on oublie aujourd'hui : les abus avaient disparu, les conquêtes étaient faites; et il suffit de relire les cahiers des États généraux pour voir que les vraies libertés étant données à la France, Louis XVI devenait le souverain constitutionnel et respecté d'une nation libre qui, à la manière de l'Angleterre , allait commencer une suite de réformes sages et progressivjes, sans secousses et sans désastres ! C'est alors que la grande révolution est venue. C'est à elle que nous devons les saturnales de 93 qui ont amené

le despotisme de Napoléon 1*% qui a apené la réaction de 18i5, qui nous a valu de nouvelles révolutions, auxquelles nous devons le second Empire, qui vient de nous amener la troisième République. . . Et toujours ainsi sans terme et sans repos; car, je vous jure que maintenant cela ne finira plus jamais !

Oui, ce que je ne pardonne pas à la grande révolution, c'est d'avoir tué la liberté. C'est en cela qu'elle a fait le malbeur de la France. Sans elle, voilà près d'un siècle que nous serions comme le peuple anglais. Elle a déshonoré la République, et elle a fait de la liberté un objet d'épouvante et de dégoût. Je n'en ai peut-être par Tair, mais, par-dessus tout, je suis libéral. J'aurais voulu vivre dans un pays où j'aurais pu dire et écrire librement ma pensée, au milieu de gens qui m'auraient répondu de même; et, au lieu de cela, la révolution a mis la société dans un tel état que je passe ma vie à demander le régime du sabre, les lois d'exception, les emprisonnements et les déportations, toutes choses dont j'ai horreur, mais qu'il faut bien subir chez nous, parce que, de toutes les libertés, la première en ce monde est encore celle de n'être pas mangé. Et vraiment, la République est tellement compromise aujourd'hui, que lorsqu'on entend un monsieur qui a des idées généreuses parler de progrès, de démocratie, et finir par avouer qu'il est républicain, on cache tout de suite son porte-monnaie, et on bouche bien vite le soupirail de sa cave, tant ce mot-là est lié à d'étranges idées !

Pour moi je ne crois plus à ces grands mots de la grande révolution : « la souveraineté du peuple, le souffle de 92 1 9 Je crois, au contraire, que la foule est profondément ignorante et incapable, et que ceux qui la fiatten^

font un uisérftble métier. Je crois à rintelligence, au bon sens, à l'expérience des hommes d'affaires, à toHt ce qaj est pratique et sensé. Je sais que je m'entends beaucoup moins que M. Thiers aux questions politiques et sociales ; mais je sais aussi que l'ouvrier qui hurle dans un club s'y entend un peu moins que moi. Et quand je relis mon histoire, j'ai peine à garder mon sérieux devant les phrases qui ont enivré jadis les hommes de la démocra-tie : < Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ; levons-nous ! » J'ai répété cela comme les autres, seulement, en étudiant les choses, j'ai vu que personne ne s'était levé, mais que c'étaient les grands auxquels on avait coupé la tête, ce qui les avait sensiblement diminués et les avait mis, en effet, au niveau des autres, t Périsse notre mémoire, et que la République soit sauvée ! » dit encore Danton. Sa mémoire n'a pas péri du tout, et je crois même qu'elle ne périra jamais; mais c'est la République qui en est morte, et la liberté avec el!e !

C'est comme cette idée révolutionnaire que les historiens nous montrent toujours à l'horizon comme la colonne de feu qui conduisait, jadis, les Hébreux. Que Dieu me pardonne, mais, en sortant du collège, j'y croyais encore, ne pouvant m'imaginer que ces gens-là eussent tué tant de monde, s'ils n'avaient pas eu une idée ! Mats, aujourd'hui, c'est fini ! Et, quand M. de Lamartine nous dit que Robespierre est mort emportant son secret dans la tombe, moi, je vous jure qu'il n'a rien emporté du tout. Depuis 89 toutes les conquêtes politiques étant faites, ces gens-là ne savaient plus ce qu'ils voulaient. Tant qu'il y a eu à tuer devant eux, ils ont tout massacré : prêtres, jeunes filles, enfants ; puis, ensuite, ils se

Page 1