LA LÂCHETÉ HUMAINE
tO août.
Aujourd'hui, pour tout éerÎTaiii qui a souci de sa popularité, de son avenir, il y a une obligation impérieuse, absolue: outrager TEmpire; frapper sur ce cadavre qui est là, étendu à nos pieds. A cette condition, on peut acclamer les cent mille républicains qui viennent d'incendier Paris. A cette condition, on peut défendre les joarnées de septepabre, les journées de juin, les forfaits de la Commune. A cette condition , on peut tout dire. Vais cela, il le faut, Il faut frapper sans relâche et sans pudeur; et l'obligation est si impérieuiie que les hommes les plus acharnés à la besogne sont justement ceux-là mêmes qui, hier encore, étaient à genoux devant l'idole.
«^Gomment ne venez-vous pas vous joindre à nous? me crient tous les serviteurs de l'Empire transformés en insulteurs publies. Seriez'^vous devenu bonapartiste, par hasard t
Hélas I ils oi^t le droit de parler de la sorte ; car les choses en sont arrivées au point que tout homme qui n'insulte pas est véritablement suspect ! Et, chose triste à
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pamphlets, mon parti a été irrévocablement pris, et qae je me suis promis de ne jamais descendre à un pareil métier.
Cette attitude surprend beaucoup de mes lecteurs, préoccupe vivement mes amis; et si je suis vraiment touché des conseils qu'on veut bien me donner à ce suj^t, j'ai la ferme intention de ne pas les suivre.
— Prenez garde ! me dit-on ce matin encore. N'attaquez plus le 4 septembre sans j^ter Fanathème sur Napoléon III ; sans quoi, vous nous ferez supposer d'étranges choses!
A cela, je n'ai qu'un mot à répondre : Quand l'empereur était là, j*ai attaqué son gouvernement. Dans ce journal, ici même, j'ai dit que Sadowa nous avait créé une effroyable situation, qu'il fallait réorganiser l'armée à la hâte, et que si TEmpire et la démocratie continuaient de la sorte, nous étions iri'évocablement perdus ! C'était l'époque où le Siècle^ chantant la gloire de la Prusse, insultait M. Thiers et « envoyait chaque matin son directeur prendre les ordres du souverain. * Aujourd'hui, ce que j'avais prévu est arrivé : l'Empire est tombé écrasé par la Prusse et poussé à l'abîme par les républicains. Ce que j'ai dit, alors qu'il était sur le trône, il ne me convient pas de le répéter aujourd'hui qu'il est dans l'exil. On m'avertit que je blesse le sentiment public, qu'il a droit chaque jour à une certaine quantité d'injures contre Bonaparte et les dix-huit années de corruption. Eh bien , s'il faut cela pour flatter le sentiment public, que d'aulres fassent ce métier; pour moi, je ne le ferai pas. Ce n'est pas TEmpire qui nous menace aujourd'llui. Ce n'est pas lui qui vient de brûler Paris, de piller nos demeures et qui est là tout prêt à nous brûler et nous
piller encore. Oui, que d'autres s acharnent sur cette chose morte; moi je ne frappe que sur ce qui est debout, vivant et qui nous menace encore!... Depuis tous nos malheurs, en fait de complots je n'ai vu que ceux du 4 septembre, du 31 octobre, du 18 mars ; et en fait de conspirateurs, je ne vois que ceux qui viennent de nous assassiner, et qui aujourd'hui même, à Genève et à Lau- ^lanne, déclarent à la société la plus effroyable guerre. Il est vraiment commode pour les républicains de détourner notre attention de leurs forfaits pour la diriger sur un pareil fantôme ! Personne n'y croit, et tout le monde en parle, parce que c'est plus facile que de s'occuper de dangers trop réels.
Tenez, tout cela m'inspire un tel dégoût que, loin de me. joindre à ces clameurs, je vais vous dire ce dont je pourrais ne pas parler, mais vraiment il y a une certaine joie amëre à braver cette misérable chose qu^on appelle l'opinion publique. £h bien, je vous dirai, d'abord, que si j'avais été à la place du général Douay, j'aurais agi comme ce brave officier vient de le faire, et qu'après avoir servi personnellement l'empereur, j'aurais été le saluer en exil, sans souci des calomnies et des dénonciations de tous les républicains. Je vous dirai ensuite que, si j'avais été à Paris pendant les journées de septembre, voyant qu'il n*y avait plus aux Tuileries qu'une femme abandonnée par la lâcheté de tous, une femme à qui, aujourd'hui qu'elle est en exil, on peut dire qu'elle a été courageuse au jour du danger, pour la première fois je serais entré en courtisan dans ce palais, et moi qui n'ai jamais rien demandé à l'Empire, j'aurais voulu, pour l'honneur de la France, escorter, jusqu'à la frontière, celle qui, pendant dix-huit ann^'es, avait été la souveraine
de mon pays. Sans doute, dans cotte lamentable faite^ il lui aurait été indifférent qu*un ancien officier de 1 armée vint se joindre à son triste cortège; mais, pour moi, je le jure, au milieu de cet abandon universel, alors que ceux qui avaient vécu de ce palais le fuyaient à la hftte, alors que ceux qui devaient tout à cette femme se détournaient d*elle avec effroi> alors que l'homme qui avait juré de la défendre la livrait au peuple, J'aurais 6onsidél*é comme un bonneur de ma vie de la défendre, de la protéger Juâqu*à la frontière de France ; et si j*ai un rc^ret^ c*esl qu'il ne se soit pas trouvé là quelques centaines d'hémmes de cœur, de citoyens courageux animés de la même pensée, et qu'une fois encore TEurope ait eu le spectacle d'une nation aussi servile devant la prospérité que làcbe dotant le malheur.
Maintenant, j'ai reçu d'autres lettres qui me sont beaucoup plus sensibles. Ce sont des lettres d'officiers honorables qui, égarés par une presse malsaine, emportés par une douleur patriotique, outragent le souverain qu'ils servaient la veille, et s'oublient au point de parler des dix-huit années de corruption. Ah ! je les supplie en grâce de ne jamais parler de ces choses : pour leur honneur, pour l'honneur du drapeau, qu'ils gardent à jamais lefeilence! D'abord, l'armée doit toujours se tenir audessus des troubles de la politique, attendant que le pays vienne la chercher pour mourir ; n'acclamant aucun prétenJaul, n'insuUant aucun souverain déchu. Quant h ce qu'il faut penser de Sedan, je ne le dirai pas; Thisloire le dira un jour. Je crois que nous étions irrévocablement perdur, que rien ne pouvait nous sauver, mais que l'empereur ne devait pas sortir vivant d'un pareil
déftal^lfé*, ei ^Q*à tout pHx il devfttt se Aire tuer \ qh*ll dëVàît I5da & ^Idh hohiietir, à l'honneur du pays, à Vhonnfetii* Hë fttfrtiée tjttl l'aVôît fidèlement serti ; et je crois attssi Qbe M t'emperëtir s'étftil fait tuer, il serait eiicore sUi" lilMilè!.*; Que les officiers tieUkiebt ce langage, ils en ont Dfëii le dhoit) hélas ! Mais, au nom du ciel, qu'ils ne paN leM ^âS des dii-^hbit ahilées de corruption, car TEbrope dira qu'ayant serrl ôëtte corruption taht qu'elle était toute-puissante, ils l'ont insultée le jour où elle a été en exil !
Dieu sait ce que j'ai éprouvé dans les armées de province en entendant certaines choses ! Et je me souviens encore des paroles^ douloureuses pour nous, prononcées par un pair d'Angleterre qui, ayant assisté à l'adulation de la veille, était péniblement affecté des outrages du lendemain. Que nos honorables officiers^ que les glorieux vaincus de Frœschwiller et de Gravelotte laissent cette besogne aux républicains dont le métier est de s'acharner sur les cadavres, et pour qui les défaites de la France sont des jours de triomphe. Mais, au milieu des défaillances de la nation et des hontes de la démocratie, qu'ils n'oublient pas que c'est à eux de tenir le vieux drapeau de l'honneur français. Pour moi, je remercie mes aimables correspondants de leurs conseils ; je reconnais la justesse de l'observation, et, si je tenais compte de l'opinion, si je voulais me faire ce qu'on appelle une situation dans la presse, si j'avais souci de mon avenir, j'encadrerais tous mes articles dans ces injures obligées qui leur vaudraient les faveurs populaires. Et peut-être aurais-je plus de droit de le faire qu'un autre, car on ne pourrait pas me répondre : « Vous avez changé ! »
Mais je dois dire que j'ai si peu souci de ce qu'on ap-
pelle l'opinion publique, que j'ai un tel dédain pour ces courants d'insultes qui, à chaque révolution nouvelle, vont se précipiter sur les vaincus, que je ne lui ferai jamais l'honneur de lui sacrifier aucune de mes convictions. Et, lorsque je rencontrerai un de ces hommes dont je parlais tout à Theure, je lui répondrai toujours : cYous avez gardé le silence quand il fallait parler, et vous insultez aujourd'hui qu'il faudrait vous taire! »
JUBILAS, JUBELOS, JUBELUM !
24 août.
Je viens de lire une protestation des francs-maçons contre le récit de leur manifestation du 29 avril. On accuse un frère d'avoir divulgué les choses. Or, je vais vous dire comment je connais tous les mystères du Grand- Orient, :
Jadis, quand j'étais soldat, il y avait près de moi à la chambrée un brave garçon qu'on avait surnommé Latuile. Louveteau d'origine, franc-maçon lui-même, il n'était point méchant, mais il était toujours gris, ce qui fait que, malgré son désir de garder ses secrets, il les laissait fuir sans cesse, voulait les rattraper ensuite, les répandait de nouveau .. . et delà, le lendemain à son réveil, des désespoirs impossibles à décrire. Ce qu'étaient ces scènes, ceux-là qui y ont assisté ne l'oublieront jamais. Le soir, à la cantine, après de nombreuses libations et de joyeuses folies, les révélations commençaient. Evidemment, au début, Latuile cherchait à se retenir, ne laissant échapper que des mots couverts, des phrases mystérieuses ; nous défendant de regarder pendant qu'il
faisait les signes; puis, dès qu'il s'apercevait qu^il avait trahi, il recommençait à se lamenter, devenait menaçant, déclarait qu'on le mettrait entre les colonnes... — a Houzzé ! Houzzé ! Houzzé ! » criait-il d'un ton désespéré... Alors la cantiniëre apportait de suite de nouvelles bouteilles, la gaieté revenait; et les révélations recommençaient suivies de nouveaux désespoirs...
Toute ma vie je verrai ces scènes : la mère Bachut, Aspasie, les soldats ivreS; imitant les gestes, pendant que l'infortuné Latuile, plaurant la mort d^Hiram, se tournait vers l'Orient en finissant sa bouteille... Parfois il s'embrouillait de telle sorte que je ne m'y serais jamais retrouvé s'il n'avait pas reçu de son père les livres mystérieux 4V0C leurs fantastiques gravures. Ces livres, il avait la préoccupation constante de les cacher t les fosP'* r^nt successivem^nt dans sa paillasse, souei 9on portemanteaui au fond de ses bottes. . • Mais cpmme au mh lieu de son ivresse il allait regarder s'ils y étaient enepr^i il nous montrait ainsi le secret ; et cbaquii de nous ayant tenu dans sas mains les pages terribles, bientôt tout l'ascadron avait été initié aux mystères ; de sorte qua» caQtinières et soldats ne s'abordaient plus que par les gesl09 cabalistiques, et qu'à travei*s le quartier on ne yoy^lt q^ç les postures les plus étranges accompagnées d'invQpaUQQQ à Hiram, Osiris et Balber-Bon.
Or donOi voici le secret terrible qui nous était réjféH l « Il y a trois mille ans, il existait un céli^bPQ arcbitepto nommé Hiram-Abi, si habile en son art que te roi de Tyr l'avait envoyé à Salomon ponr diriger }es travaux du teoiple lie Jérusalem. Comme le nombre des ouvriera étiiit immense, Hiram les avait distribués en apprentis» oom^ pagnons et ipattres. tes apprentis teaebaîent Uwm sal^i-^
res k la coloi^ne Q, les coiqpagBOBs à la colonne ], et le,B 9)i|res h I4 ebarubre du Milieu. (iO sfUniv^ n*étaU délivré è rouyrier que lorsqu'il ^yait été tmlé daas ^on grade et qi^'ii pouFait se fairq ponn^tre h Vaide du mot et du sigpe saer^meptQls.
« Troi^ compagnons qv^ n'avaient pas encore pi( obter niir l^ ^^>^ts de maître, résoluri^t de les arracher pfir Ifi fprcQ. Geç trpis misérables s'appelaient JubeUnç, Jubelos et 4^eJu,m. Sacbant qu'Hiram allait tous les jours à midi faire sa prière dansi le temple, ils Tépièrent et s'embusquërfipt à cbaeune des portes : Jubelas à oeile du tfidif {i4})elQS Scelle de TOccideut et Jubelum à celle de rOriept* iià ils attendirent jusqu'à la première heurp. Qiraip s^y^q^ fini ses prières, se dirigea d*abord yers la porte du Midi; il y trquYa Jubel^s qui lui demanda < les mots 4^ ^9ir tre, 3» et qui, sur son refus, lui fissent en tr^yer^ de la gofge un coup yiolept de la règle de 34 pcfuces. Hiram s'enfuit à la porte d'Occident» où il trouva 4ubelos, qui lui pprta e^u oi^ur un coup furieux 9Ypç Véquerre dé fer. pr^vemeut blessé, Hiraip recueillit ce qui lui restait de fqrce et tenta dP ^ sauver par U porte d'Orient. Il y tppuy» lubejum» qui lui décbarg(^a sur le front un si terrible coup de muilletf qu'il rétendit mort à ses pieds. La nuit yenu^, les trois assassins cachibrent le corps ap loip sur upe pïQpt^gu^, et SalqmpU/ np voyant plus reparaître le i*espect^ble Hiram, ordopna & neuf n^aîtres de se livrer à sa recberçbe... »
Tel est le redoutable mystère sur lequel repose la religion du G.*. 0.*., c'est-à-dire du Grand-Orient. Hiram a été méchamment mis à mort il y a trois mille ans I II s'agit de retrouver son cadavre et de venger sa mort !
J^ ne sais l'effet que ces terribles mystères produisent
sur les sceptiques, mais ce qu'il y a de certain, c'est que nous étions vraiment émerveillés de l'état dans lequel ce meurtre mettait le malheureux Latuile!... Arrivé à ce point de son récit, il serait impossible de vous dépeindre la douleur dont il était saisi. C'étaient des sanglots, des désespoirs sur la mort de son pauvre mattre, et plus les libations continuaient, plus sa douleur était extrême. D'autant mieux que, dans les mystères de l'initié, en lui révélant le crime, il paraît que le Vénérable et le frère Terrible V avaient frappé avec la règle de 34 pouces et Véquerre de fer y juste à Vendrait oU le mattre avait été blessé; lui répétant après chaque coup : « Qu'as-tu fait d'Hiram î Qu'as-tu fait d'Hiram ? Qu'as-tu fait d'Hiram? » Aussi cette scène l'avait tellement impressionné, qu'arrivé au dernier coup de maillet, son désespoir ne connaissait plus de bornes !
Chose étrange ! celui des trois auquel il en voulait le plus, c'était Jubelas; ce que nous ne comprenions pas bien, puisque^ d'après le terrible récit, le misérable qui avait porté le coup mortel était Jubelum... Mais enfin il aurait été dangereux de discuter avec Latuile dans un pareil moment. Il arpentait la cantine comme un furieux, provoquant Jubelas, l'appelant en combat singulier, cherchant partout le cadavre de son mattre^ et, à mesure que l'ivresse augmentait, furetant jusque sous le comptoir de la mère Bachut qui le renvoyait avec force bourrades !
Parfois; au milieu de ses récits, nos fous rires le rappelaient à lui-même et le réveillaient de son ivresse. Alors il devenait menaçant, nous parlait des sept glaives, de la caverne des réflexions !... ce que voyant la mère Bachut qui riait comme une folle, apportait une nouvelle bouteille. • . on entendait encore quelques sanglots. . . puis
des soupirs. •• enfin tout s*apaisait; mais ce n*estque vers dix heures que nous parvenions à avoir la description du Temple !
Oh ! le Temple ! c'était terrible ! Quand il s'apprêtait à soulever le voile, tous les soldats assis en rond, la bouche ouverte, Técoutaient avec stupeur... on aurait entendu une mouche voler. D'abord il nous montrait « les sept marches du portail disposées comme Téchelle de Mithra, et qui ne sont autres que les sept planètes chargées de la purification de nos âmes. Çur ces marches sont toujours assises : Vénus, la veuve d'Adonis; Isis, la veuve d'Osiris; la première, ayant sur ses genoux l'Amour; la seconde, le petit Horus. Au-dessus de leurs tètes s'étend l'ombre de l'arbre magique composé du rameau d'acacia, de la feuille de chêne et de la branche de figuier. En pénétrant dans le Temple, voici à droite la colonne de la Lumière et de la Vie, à gauche la colonne des Ténèbres et de la Mort, toutes les deux surmontées des Pommes de Grenade. Devant la colonne de droite, l'initié ancien, l'Isiade avec sa tête de chacal ; devant la colonne de gauche l'initié moderne, le franc-maçon décoré du cordon et du tablier. Tout au fond, là-bas, dans les ténèbres, les trois scènes mystérieuses et terribles : la mort d'Osiris, le cadavre de Balber-Bon et le meurtre d'Hiram-Abi !
c Pour Osiris, la scène est lamentable : Typhon, son frère, l'ayant convié à un festin, l'invite à se coucher dans un coffre d'or d*un magnifique travail, promettant de le lui donner une fois qu'il sera dedans; mais à peine Osiris y est-il entré que Typhon referme le coffre, étouffe son frère, et va le jeter dans le Nil. C'est ce coffre qui