LE PETIT CHAPERON ROUGE
5 septembre.
L'Assemblée ne rentrera pas à Paris, mais, en même temps, elle ne s'installera pas à Versailles. Les hommes d'ordre ne sont nullement rassurés ; les hommes de désordre ne sont pas satisfaits ; c'est toujours ainsi que cela se passe, et c'est ce qu*on appelle : faire une concession à la démocratie.
Depuis quelque temps, je ne lisais plus les journaux de ce parti, ayant fini par reconnaître que très-certainement mon esprit n'était pas suffisamment préparé. Mais voici que, ce matin, j'apprends qu'une de ces feuilles, considérant la faiblesse de nos lumières, va se mettre à notre portée , et parler enfin un langage que nous pourrons comprendre..
« Devenons sages ! dit le Siècle; le Dieu des Hébreux Œ mesurait la révélatfon à rintelUgence de son peuple ; « ayons la force de mesurer nos propos républicains au « tempérament de nos adversaires. Voici une Assemblée « qui a peur de Paris, qui s'irrite au seul mot dMnsiirrec- « tion populaire... Ne lui disons pas que la plus noble.
« la plus glorieuse partie de notre histoire est faite de ces « explosions soudaines. Plaçons-nous sur son terrain et « parlons-lui avec douceur. »
Vous comprenez bien qu'avec un début si engageant, je n'ai pu résister à entendre le reste. Or, bien m*en a pris, car voici ce qui se passe :
a L'Assemblée étant la bouée qui marque l'étiage du « progrès, il faut de toute nécessité qu'elle soit soulevée a et portée par les courants populaires pour conserver « la vie et le mouvement dont elle a besoin !... Or, il réa sulterait d*une expérienccda quatre mois, que, dans le « trajet de Paris à Versailles, les discussions' se refroi- « dissenty l'intérêt s'évapore, et que la vie s'en va, de Œ telle sorte, que, si les choses, continuent ainsi, avant « peu le conseil municipal de Paris deviendrait le vrai « pouls de la nation... »
Certes, la révélation est grave et bien digne d'attirer l'attention des hommes d'État ! Mais je vous avoue, qu'en entendant ces choses, j'ai regretté que le Siècle n'eût pas suffisamment imité le Dieu des Hébreux, et n'eût pas mesuré juste ses révélations républicaines à l'intelligence de son peuple. N'étant pas convenablement préparé, je me suis trouvé tout d'un coup comme ébloui par ce flot de révélations inattendues, si bien que je me suis visiblement embrouillé !...
je comprenais bien que la Chambre souveraine étant une bouée, celte bouée avait besoin d'être soulevée par les courants populaires, au lieu de rester échouée sur les dunes de Versailles, oii il lui est impessible de marquer l'étiage du progrès. Je comprenais bien aussi que la route de Versailles à Prris étant beaucoup trop longue, les discussions de MM. J'irard et Louis Blanc avaient malheu-
reusement tout le temps de se refroidir, et ceci m'expliquait même un certain parfum de révolution gâtée que je leur avais trouvé jusqu'ici. Mais tout cela ne me disait pas pourquoi cet infortuné conseil de Paris devenait comme le pouls de la nation. Je me demandais si c'était depuis nos dernières élections que le Siècle avait cru apercevoir dans Paris, cette tête de la France, d'aussi regrettables choses. Et, de sa part, je vous Tavoue, cet ayeu me semblait , et une grande insolence , et une furieuse ingratitude.
Ce n'est qu'en examinant le journal que j*ai reconnu mon erreur; mais bien des doutes me sont encore restés dans l'esprit. Puisqu'il est décidé aujourd'hui que l'Assemblée va rester provisoirement à Versailles, comment s'y prendre pour que, pendant le voyage, les bouillantes discussions da la gauche ne se refroidissent pas? Le Siè-' de ne pourrait-il trouver le moyen de les couvrir en route et de les tenir un peu au chaud afin que le fumet révolutionnaire ne s'évapore plus? Maintenant, quant à la Chambre, notre glorieuse bouée, qui ne marque plus du tout rétiage du progrès, ne pourrait-on de temps à autre amener uii courant de Belleville qui la soulèverait légèrement, l'agiterait quelque peu, et qui, à son retour, nous rapporterait des discussions non refroidies?...
Mon esprit était encore en suspens entre le pouls et la bouée, quand de plus étonnantes révélations vinrent le jeter dans des perplcvités sans pareilles.
< La République, dit le Siècle, est une enfant chétive, « qui grandit et se fortifie entre un père dévoué, qui est « le peuple souverain, et une marâtre violente, nerveuse c et emportée, qui est l'Assemblée de Versailles. Comme < cette enfant n'est pas à elle, si notre jeune République
a essaye de marcher, la vieille marâtre luidoniie de suite a des crocs-en-jambes. Nous assistons ainsi à la triste his- « toire du pauvre petit Chaperon rouge allant porter à « sa mère-grand' malade une galette et un pot de beurre.
« Le Chaperon rouge, c'est la République ; la mère- « grand', qui est bien malade, c'est la France; la maison- « nette qu'elle habite, au milieu des bois, c'est Versailles; « le grand loup, qui veut dévorer la mère-grand* et la pe- < tite fille, vous le connaissez tous.... c'est la réaction!... « Notre, devoir, c'est d'empêcher le Chaperon rouge de « tomber dans les griffes du loup. »
C'est ici que, plus que jamais, j'ai regretté que le Siècle n'eût pas imité le dieu des Hébrenx, et n'eût plus du tout mesuré ses révélations à nos lumières ! . . . Et, dans mon embarras, j'ai pensé qu'il n'y avait qu'une seulechose à faire : reprendre le conte de Perrault, qui, désormais , contient pour nous la solution de nos plus grands problèmes politiques.
« Or, il était une fois une petite République, la plus jolie qu'on puisse voir. Sa mère-grand', la France, en était folle. Elle lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien que partout on ne l'appelait plus que la petite République rouge.
« Un jour, ayant fait des galettes : Mon enfant, dit la mère, va voir comment se porte ta mère-grand' qui est malade, et porte-lui ce petit pot de beurre et la galette que voici. »
...Mais dès les premières lignes je deviens rêveur!... Que signifient le petit pot de beurre et îa galette?.. . Serait-ce un de ces discours si chauds qui se refroidissent en tra* versant les bois? Ne serait-ce pas plutôt une de ces tartines du Siècle si bien faites pour réconforter la
France et réjouir la démocratie? Ce journal ne nous Tckplique pas. De plus, que faisait le peuple pendant que sa petite République rouge traversait le^ bois en compagnie du gros loup de la réaction ? Car, vous le savez, le peuple souverain, c'est le père. On ne saurait trop Itî répéter attendu qu'il ne manquera pas de gens mal intentionnés qui viendront nous dire que c'est le loup. Quant à ceux qui raconteront qne la petile fille est une enfant terrible qui casse tout dans la maison depuis qu'on Ta coiffée de son petit chaperon rouge, et que son pot de beurre n'était autre qu'une bouteille de pétrole, le mieux est de ne pas leuV répondre et de reprendre le conte sans s'arrêter à ces défectuosités de détail :
« Donc, le loup ayant pris le chemin le plus court, et la petite République s'étant amusée à cueillir des noisettes, il arriva le premier à la maison.
« — Qui est là? dit la mère-grand'.
« — C'est votre petite-fille, dit le loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre.
« — Tire la chevillette et la bobinelte cherra. »
Ce qui nous prouve le mieux du monde que si le gfos loup de la réaction est installé à Versailles, c'est qu'il y est entré en imitant la voix de la pauvre petite République avec l'idée de se jeter sur elle et de la croquer ! Et ce qui nous prouve aussi combien la France a eu tort de tirer la chevillette le 12 février dernier. Mais je me vois encore dans un cruel embarras : je comprends bien que la maisonnette de Versailles étant beaucoup trop petite, la France qui s'y trouve à l'étroit en soit tombée malade au point que son pouls ait presque cessé de battre. Mais, comme je me rappelle que ce pouls représente le
conseil municipal de Paris, et que l'Assemblée, qui n'est autre que la cruelle marâtre du petit Chaperon, est en même temps la bouée qui attend le courant populaire pour marquer l'étiage du progrès, je me demande comment le père, qui n'est pas le loup...
...Ah 1 je ne m'y retrouve plus..', et je crois que si on ne les avait pas ménagés davantage, les Hébreux euxmêmes en auraient perdu la raison !
Vous riez? Eh bien , voulez-vous que je vous dise le plus extraordinaire ? Je viens d'entendre la lecture de toutes ces choses dans une auberge de faubourg. Et là, le pouls, la bouée, le chaperon, le gros loup... ont eu le plus grand succès ! A chacune de ces comparaisons merveilleuses, les scieurs de long de la barrière se mettaient à hocher la tête, admirant la profondeur et la finesse de la démocratie, tandis que, devant tous les arguments du parti de l'ordre , ils répondront invariablement : « C'est un vendu ! » Aussi, la Chambre a-t-elle tenu compte de cet état des esprits : elle n'a osé voter ce qu elle voulait au fond du cœur, finissant par nous dire qu'on ne reviendrait pas à Paris , et qu'on ne serait pas à Versailles.
Personne n'ose^ voilà la vérité ! On n'ose pas désarmer la ^arde nationale, on n'ose pas juger les assassins, on n'ose pas renvoyer les fonctionnaires de septembre. Pour les députés, pour les journalistes, pour tout le monde, la première chose est de plaire aux électeurs et de flatter le public. La plupart de^eux qui, à la tribune, viennent défendre la grande ville, seraient bien empêchés si on les y ramenait demain ! Ils sont heureux que la réaction tienne d'autres discours et se couvre ainsi de i'impopuia-
rite qu'ils n'osent affronter eux-mêmes. Qui de nous ne connaît des députés de Paris qui vous disent tout bas : Il y aurait de sérieux dangers à revenir dans ce moment, mais, vous comprenez que, nous autres, représentants de la capitale, nous ne pouvons voter sa déchéance.
— C'est un tort de parler de la sorte, me dit-on parfois; dans un journal parisien, il ne faut jamais attaquer Paris.
Je vous avoue que je trouve tout cela misérable; et je ne commencerai à espérer pour mon pays que lorsque chacun dira sa pensée sans se préoccuper ni d'électeurs, ni de public, ni de popularité, ni de rien. Je cherche partout des hommes de conscience et de courage qui disent ce qu'ils pensent; qui appellent un crime un crime, ne s'apiloyent pas sur les souffrances des assassins, et ne demandent pas de relâcher quarante mille bandits qu'ils seraient bien épouvantés de voir rôder demain autour de leur demeure !
Je cherche un député de Paris qui ait Taudace de venir dire devant ses électeurs : Cette ville est coupable. Voilà quatre-tvingts ans qu'elle ruine la France, et elle vient de commettre des forfaits sans nom. Eh bien, tant qu'elle votera pour les incendiaires, tant que la Révolution y sera triomphante, je demanderai à ce que TAssemblée souveraine reste loin d'elle. . •
Mais qui donc oserait tenir ce langage? Aussi, nous adressons tous nos compliments à un député de la gauche, M. Césanne, qui a bravé les colères de son parti, l'indignation de la presse en venant dire consciencieusement sa pensée. Il parait que M. Césanne est à la fois un républicain et un honnête homme , phénomène assez rare pour qu'on le signale et pour qu'on l'en félicite.