LES COMPLICES DE L'EMPIRE
7 septembre.
Dernièrement, j'étais chez un ancien ministre deTenipereur. Jadis environné d'une cour, il est seul aujourd'hui; tous se sont retirés. Au temps de sa puissance, je n'y allais plus ; aujourd'hui qu'il est tombé je le revois, et nous causons ensemble de la lâcheté humaine. Cette foisy je l'ai trouvé plus vibrant et plus irrité que jamais :
Œ Croyez-moi, m'a-t-il dit, ce qui me révolte, ce n'est pas la tempête qui est déchaînée sur nous. Après Sedan, cela devait être. . . Mais ce que je ne puis vraiment accepter, c'est de voir quels sont les hommes qui nous outragent aujourd'hui ! L'Empire s'est toujours appuyé sur là démocratie. Tenant à l'écart la classe éclairée et libérale, il n'a jamais cherché que le suffrage des foules : le paysan, Touvrier, le soldat...
< Dépuis longtemps je pensais que c'était une faute , et quand je voyais Tempereur, n'écoutant aucune des terribles prédictions de M. Thiers, se jeter ainsi dans les bras de la démocratie, j'avais comme un pressentiment de ce
qui devait arriver un jour. Aussi, que le parti libéral nous jette l'anathème, ce n'est que justice ; qu'un orh^aniste, un légitimiste, un de ces libéraux enfin, que nous avons persécutés pendant dix-huit ans, nous accuse au* jourd*hui, je suis résigné à ne pas répondre.!... Mais les autres, nos complices, ces démocrates qui nous ont entraînés là !... ce Siècle que je faisais venir chaque matin pour lui donner les ordres de l'empereur. . . Voir toute cette horde acharnée après nous... Ah! c'en est trop ! nous sommes peut-être bien coupables, mais nous n'avons pas mérité cela I... Vous croyez que j'exagère, ajouta-t -il; tenez, j'ai réuni ici leurs articles, leurs discours. Seulement il me faudrait un écrivain qui eût le courage de dire ces choses sans souci de l'opinion publique, et cet écrivain je ne le trouverai pas. . . »
Mais déjà je ne Técoulais plus... mes regards attachés sur ces manuscrits suivaient avec stupeur cette série de citations invraisemblables... Et pendant des heures entières, je suis resté là sans pouvoir m'arracher à cette lecture. Ce que j'ai lu, nous l'avons entendu jadis, mais tous nous l'avons oublié... Et, devant le langage actuel de ces hommes, cela semble si inconcevable, si scandaleux, que moi-même je n'ai pas voulu le croire... Cependant on sait que je n'ai pas une haute opinion de cette espèce... Eh bien, il m'a fallu avoir les journaux, les tenir dans mes mains... et, aujourd'hui qu'ils sont là sur ma table, c'est à peine si je peux en croire mes yeux.
Ah !... il y a quelque chose à faire ! cela ne peut durer ainsi; il faudra réunir tout cela dans un livre. Mais en attendant, reprenez ce$ journaux; lisez-les depuis la guerre d'Italie jusqu'à nos jours. Voyez ce que ces hommes ont dit, et la part qu'ils ont eue à tous nos malheurs.
Je n ose citer encore ; vous ne me croiriez pas. Il faut que, vous-même, vous teniez ces feuilles entre vos mains. Relisez ce qu'ils disaient sur l'unité de Tltalie... sur l'intervention en Pologne... écoutez les chants de triomphe du Siècle le jour de Sadowa :
< Il y a des gens qui prétendent que l'agrandissement de la Prusse est un danger pour nous : réactionnaires, cléricaux, tous ces ennemis de l'Italie s'entendent pour promener devant nos yeux le fantôme de l'invasion allemande, comme s'il y avait un péril sérieux dans la réunion de 28 millions d'Allemands ! »
Puis, lorsque le gou^^ernenjent impérial, s'apercevant trop lard du gouffre où les républicains l'ont entraîné, cherche à réorganiser son armée, voyez tout ce qu'ils font pour préparer le désastre de Sedan :
oc Qu'est-ce que la force matérielle? dit M. Garnier- •Pagès. Si la Prusse nous attaque, nous répondrons par la levée en masse, comme nos pères de 921... »
a II faut supprimer entièrement l'armée, dit M. Picard, et la remplacer par la garde nationale, qui est la véritable force de la nation... »
a L'esprit militaire, c'est l'esprit prétorien, s'écrie oc M. Pelletan. La discipline tue le citoyen! Jusqu'au der- « nier jour, nous nous opposerons à ces préparatifs ina sensés !... »
« Il ne faut plus de soldats, dit M. Glais - Bizoin . « Si yous désarmez, tout danger disparaîtra pour la « France !... »
« Le ministre demande encore 400 mille hommes, dit « M. de Kératry. Pourquoi une si grosse armée ? La Œ Confédéralion du Nord se compose seulement de 300 « mille hommes. On a réduit le recrutement de notre
< armée à 90 mille hommes. Cette réductioa ne nous « suffit pas encore... »
« Pourquoi tous ces préparatifs ? s'écrie M. Jules Fa- « vre. Veut- on décréter que la France ne sera plus « qu'une vaste caserne? Le gouvernement ose nous dire » qu'il faut qu'elle soit armée comme ses voisins; qu'elle « ait dans* ses magasins des monceaux de poudre et de « mitraille !... Ma conscience proteste contre de sembla- « blés propositions. Tout cela, c'est de l'ancienne politi- « que, mais pas de la politique d'abandon. Quecrainl-on ? « Pourquoi promener constamment devant la Chambre le « fantôme de ces 40 millions d'AUenmnds, suivis bieitlôt « d'un autre fantôme : le spectre rouge !... »
« C'était une loi impitoyable que le gouvernement osait « nous présenter, dit à la fin M. Jules Simon; les armées . « permanentes sont à jamais jugées et condamnées; « l'avenir appartient à la démocratie en armes. On nous « rendra cette justice que toutes les fois qu'il a été ques- « tion d'organiser la paix armée j on nous a trouvés en « travers de toutes les mesures proposées par le gouverne nement. »
Tous, tous !... vous les entendrez tons! il n'en manquera pas un : Jules Favre, Pelletan, Garnier-Pagès, Kératry, Arago, Picard, Glais-Bizoin, Jules Simon, venant déclarer, avec celte profondeur de vues qu'on leur connaît, et ce patriotisme qui ne se dément jamais, que la France est trop forte, que les armées permanentes sont inutiles, que la Prusse n'est pas menaçante, et que c'est l'heure de désarmer ! .
Au milieu d'eux se débat l'infortuné maréchal Niel : — Mais la levée en masse est un monstrueux préjugé! s'écrie- t-il. Vous me rendez la tâche iihpossible ! Ne me
forcez pas à vous révéler cerlaines choses. Comment voulez-vous que la loi s'exécute si vous la discréditez ?
Et, en même temps, après avoir acclamé les victoires de la Prusse, après l'avoir soutenue au mépris des intérêts de la patrie, écoutez-les parler de la honte de Sa^ dowa, de la nécessité d'une revanche ; montrant chaque jour la France descendue de son rang, ne cessant de souffler le feu, et, tout en refusant au pouvoir les moyens de la faire, rendant la guerre inévitable!
C'est que pour ces hommes il n'y a pas de patrie. C'est que tout leur est bon pour détruire, ramassant indistinctement toutes les armes , rejetant sans pudeur celles de la veille, oublieux de leur passé, oublieux des dangers de la France, et n'ayant qu'un souci et qu'une pensée : le triomphe de la révolution ! Et cela est si vrai que le jour où l'affaire de Hohenzollern a éclaté, vous les verrez brusquement, et coup sur coup, changer trois fois de langage, selon les intentions qu'ils prêtent au gouvernement. Tant qu'ils croient que l'Empire se résignera à la paix, criant à l'abaissement de la France, parlant avec une sanglante ironie des prétendues concessions arrachées au gouvernement de Berlin ; puis, quand TEmpire a latlénience de céder à leurs cris, s'opposant à la guerre, entravant tout, jusqu'au jour où le désastre de Sedan devient un triomphe pour eux. Relisez le Siècle, le Rappel, la Marseillaise, le jour où la fausse nouvelle de paix se répand dans Paris :
« Jamais la France n'est tombée si bas. Ce sera l'éter- « nelle humiliation que ce projet «ait été non-seulement « entrepris, mais conçu... »
« Le gouvernement avait le choix entre la honte et ce l'audace, et, naturellement, il a choisi la honte... »
flc On nons dit que nous avons la paix ; quelle paix Œ avons-nous obtenue?... Tant de rodomontades pour « sortir par le trou de la serrure î... »
« Ce qu'il y a de certain, s'écrie le Siècle^ c'est que « les fanfaronnades du Constitutionnel en faveur de la « paix n'ont pas trouvé d'écho ici... »
Et les choses en arrivent au point, que l'ambassadeur d'Angleterre se croit obligé d'avertir son gouvernement que, vis-à-vis Vexcitation du public et IHrritation de Varmée, il semble impossible que Vempereur puisse résister au torrent.
Maintenant, après avoir relu ces choses, si vous reprenez les rapports du baron Stoffel, vous arriverez à cette conclusion que, Je choc entre les deux nations étant inévitable, le crime de l'Empire est, non pas d'avoir déclaré la guerre, car, s'il ne l'avait pas fait, tôt ou tard la Prusse aurait choisi son heure et se serait jetée sur nous comme elle s'est jetée sur l'Autriche, mais que, son crime suprême est de n'avoir pas été prêt; et, au lieu de suivre les avis de M. Thiers, de s'être arrêté devant les clameurs du parti républicain, et d'avoir écouté les plus incapables et les plus impuissants des hommes !
Aujourd'hui, ces hommes, après avoir poussé le char dans Tabîme, se rejettent à la hâte au milieu de la roule, et, se mêlant au groupe des libéraux, nous assourdissent de leurs clameurs, insultant plus que nous tous cette chose tombée, dans l'espoir de faire oublier la part qu'ils ont prise au désastre! Chassons-les sans pitié; ne permettons pas ce mélange. Ils ont été au crime, qu'ils soient à la honte aussi ! Et, je le répète, pour les réduire an silence, il n'y aqu*une chose à faire : un livre, quand
je dis un livre^ non; simplement, la collection de leurs écrits et de leurs discours pendant les douze années qui viennent de s'écouler. Un livre sans phrases, sans réflexions... miroir terrible* et vengeur où peut-être euxmêmes hésiteront à se reconnaître !. . .
Ah! la robe de Déjanire les brûle, et ils voudraient la jeter sur le cadavre de TËmpire^ qui est là gisant à nos pieds!... Rejetons-la sur leurs épaules, et qu'ils la gardent pour leur éternel châtiment. On répond à des arguments ; on ne répond pas à ce qu'on a dit soi-même. Que ce livre renfermant fidèlement tous leurs discours pendant douze années, finisse par leurs actions depuis le 4 septembre jusqu'à la Commune!
Pour moi , ce qui me révolte , c'est de voir qu'à l'Assemblée, lorsque ces hommes osent parler de Sedan, il ne se trouve pas un député qui ait le courage de leur dire : Tous, ici, nous avons le droit de jeter Tanathème à l'Empire; légitimistes, orléanistes, libéraux, nous pouvons maudire le gouvernement qui nous a fait tomber si bas... tous, mais pas vous 1
Non pas vous ! car l'histoire dira :
Que c'est vous qui avez fait litalie ;
Que c'est vous qui avez fait la Prusse; *
Que c'est vous qui avez désarmé la France ;
Et que, sauf le Mexique, vous avez été les complices de toutes les fautes de V Empire !
Car, l'histoire dira, qu'ayant défendu toutes les violences, tous les massacres, toutes les révolutions, vous n'avez aucun droit pour condamner les journées de décembre.
Car, l'histoire dira, que si les honnêtes gens ont supporté ce régime pendant dix-huit ans, c'est à cause de
vous, de vous seuls; de la terreur l[ue vous inspiriez, terreur que les crimes de la Conamune n'ont quç trop justifiée.
Car, elle dira, enfin, qu'après avoir été complices de toutes les fautes de l'Empire, vous êtes devenus les complices de l'étranger; et que, si Sedan a été une lamentable chose, vous nous avez fait connaître des hontes inconnues jusqu'alors.
Car, il y a un abaissement plus grand que de rendre ses armes à Tennemi, c'est de s'en servir pour assassiner la patrie sous les yeux de l'étranger qui vous regarde et qui vous paye !
Quand un parti a de tels crimes derrière lui, il n'a qu'un espoir : se faire oublier.