JE VEUX BIEN, MAIS LAQUELLE
9 septembre.
A propos de nos élections, les journaux anglais se livrenl à des réflexions singulières. Ils trouvent que nous sommes une nation incomparable, et, au milieu de tout ce qui s'y passe, ce n'est pas la moindre de leurs surprises, lorsqu'ils demandent à un citoyen quel est le gouvernement de la France, de s'entendre répondre : Monsieur, nous ne savons pas !
— Mais, nous croyions que M. Thiers avait été nommé président de la République?
— Oui, il a bien été nommé président, mais d'une République qui n'existe pas, en attendant une monarchie qu'on n'a pas proclamée encore.
Et, là-dessus, les Anglais, gens positifs et sérieux, de déclarer que nous sommes véritablement faits pour étonner le monde ! Mais, si l'Europe s'étonne qu'on puisse vivre de la sorte, les journaux de la démocratie s'en réjouissent, attendu, disent-ils, que, pendant ce temps-là, la France s^habitue à la République et que cette attente ne peut être qu'une bonne chose pour nous.
ÂiDsi donc, nous voilà avertis ; et, il faut le dire à tous ceux qui demanderaient ce que nous faisons : En ce moment, nous nous habituons à la République, et, au lieu de s'inquiéter d'un certain malaise, quand on saura la bonne nouvelle, il n'y aura plus qu'à se réjouir de la situation. Mon Dieu, je ne discute pas. Puisque des journaux raturaient, il faut bien qu'une grande partie de la population le pense. Mais moi, le croiriez-vous ? pour mon raalheur, j'éprouve une impression toute contraire : le premier jour j'accepte la République ; puis, ensuite, quand je vois ce que c'est, au lieu de m'y faire, chaque matin je trouve cela plus désagréable que la veille.
Lorsqu'à l'entrée des troupes à Paris, j'ai contemplé ces palais en ruines, ces maisons en flammes... devant cette scène d'Herculanum, il y avait encore une sorte de stupeur...; on y trouvait une horrible beauté.... chacun allait pour voir !... Mais aujourd'hui, après une longue absence, alors que j'ai commencé à oublier un peu les choses, quand, t©ut à coup, ces ruines se dressent devant moi, et que je me dis que ce sont des républicains qui ont fait cela, qui l'ont fait sous Toeil de l'étranger, presque de complicité avec lui , je sens que je ne m'habitue pas à cette pensée, et que je ne m'y habituerai jamais ! Et, si j'ai un conseil à leur donner, c'est de commencer une souscription pour faire disparaître les témoins des derniers actes de leur République ; sans quoi, ils courent le risque de rencontrer beaucoup de gens qui ne s'habitueront pas plus que moi.
Du reste, il ne faut pas nous abuser : si les républicains parlent ainsi, c'est qu'ils sont singulièrement fiers en ce moment. Gomment ! depuis trois mois on ne pillo pas les maisons, on n'assassine personne, il n'y a ni dé-
sordre, ni scandales, et la République est toujours là !... Mais, c'est un incomparable succès*! Et ils en sont euxmêmes si surpris, si émerveillés, qu'ils s'écrient tous en chœur : Ne changeons rien, cela va bien pour nous; on s'habitue à la République !
Avant tout, il faut être touché de la naïveté de ces hommes, si bien accoutumés à voir leur gouvernement amener la ruine et la désolation, que quelques jours de répit leur semblent véritablement providentiels. Seulement, ils n'oublient qu'une chose : c'est que, si Tordre règne aujourd'hui, cela vient uniquement de ce que les républicains ne sont plus au pouvoir. On y voit bien encore certaines personnalités démocratiques, mais dont l'influence est à peu près paralysée. C'est le plus conservateur des hommes qui est président de la-République ; c'est le maréchal Mac-Mahon qui' commande nos troupes à Paris ; c*est le général Bourbaki qui les commande à Lyon, et la Chambre souveraine ne passe pas pour être précisément radicale.
Car, c'est toujours ainsi que ça se passe. Les républiques en France ont toujours été le chaos tant qu'elles sont restées aux mains des républicains ; et elles n'ont commencé à vivre d'une vie misérable, mais possible, que lorsque les hommes de la monarchie ont bien voulu se mettre à leur tête. Et je défie qu'on me trouve dans toutes les annales de notre histoire une seule époque où la France ait vu un peu d'ordre, de paix et de prospérité avec les républicains.
— Mais, essayons donc une fois, me disent de très-hon- UiMes gens ; teintons au moins l'expérience. Vous croyez \^^(^ (lii^s être passionné, vous vous appelez un citoyen de. ^)xm xuloulé, et pourtant, au fond, vous êtes comme
les autres, puisque vous avez un parti pris contre ce gouvernement.
A cela, je n'ai qu'une chose à répondre. On nous dit toujours : « Prenez notre République!... » Je veux bien ; mais laquelle? car, évidemment, il y en a plusieurs, et plusieurs qui ne s'entendent guère, et même se battent le. mieux du monde dès qu'on les laisse ensemble. Ab ! s'il n'y en avait qu'une !... Je n'aime pas cela, mais enfin je dirais : Essayons tout de même et voyons ce qui se passera. Malheureusement, il y en* a beaucoup... et, dès que nous autres, réactionnaires, noi^s en acceptons une , ce sont les autres républiques qui nous tombent immédiatement sur le dos. Et qu'on ne me dise pas le contraire : en 1848, tout le monde s'était résif?né à la république de M. Ledru-Rollin, quand, au IS mai, une autre république est venue tomber sur celle-ci, suivie en juin d'une troisième plus rude encore qui nous a valu les fusillades que vous savez. Aussi, ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsque les républicains nous disent : « Prenez notre goui^ernement, » c'est un véritable calembour. C'est comme si nous disions : « Prenez notre monarchie , » et, qu'au dernier moment, on vît tous nos princes se faire la guerre. »
Avant de nous imposer la République, c'est bien le moins que les républicains commencent d'abord par s'entendre. Car, vraiment, il est intolérable de voir une troupe de gens qui veulent toujours entrer de force dans la maison, et quand de guerre lasse on les a laissés faire, qui se battent jusqu'à ce que ceux qu'ils avaient mis à la porte viennent les séparer et rétablir l'ordre.
Il est évident que, sous l'Empire, lorsque MM. Jules Favre et Garnier-Pagès nous proposaient leur Républi-
qae^ ils se trompaient, ou ils se moquaient de nous, puis^ qu'ils n'étaient pas capables de Timposer aux républicains eux-mêmes; et, qu'à peine au pouvoir, leur gouvernement était attaqué par celui de M. Flourens, qui l'était plus tard par un autre, jusqu'à ce que la Commune nous ait révélé le nombre incalculable de républiques que possédait la France. . •
Et savez-vous pourquoi il en est ainsi? C'est que chez nous ce n'est pas comme en Suisse et en Amérique, et que le mot de « république » ne veut pas dire du tout : un gouvernement^ mais la révolte contre toutes choses et le désordre permanent. Et cette idée est si bien enracinée que, quand au collège les enfants disent : « Mettons-nous en république ! » cela veut dire : jetons nos encriers à la tête des professeurs ; et que, dans la chambrée, quand les soldats menacent de s'y mettre, c'est un avertissement pour les officiers, qu'ils vont tout de suite passer par la fenêtre. Cela est si vrai que, dans nos campagnes, dès que ce mot magique est prononcé, les paysans ne veulent plus entendre parler ni de lois, ni d'impôts, ni de rien, tant ils sont convaincus que c'est la fin de tout ordre établi. Le peuple n'est pas coupable. C'est la grande révolution qui lui a enseigné cela, et vous le lui répétez tous les jours. Aussi, maintenant, c'est fini : si vous voulez garder la chose, U faudra trouver un autre mot; car, jusqu'à nouvel ordre, le mot république ne signifiant que le droit à l'émeute, les républicains auront toujours le droit de se révolter contre toute autorité, même contre Vautorité républicaine.
Enfin, pour ce qui me regarde, je suis si loin d'être l'homme passionné qu'on pourrait croire, que me voilà
tout prêt à tenter l'aventure, mais à une condition : c'est que les républicains s'entendront d^abord. Ils nous disent qu'ils sont un million en France, qui, par T intelligence, valent beaucoup mieux que les buit millions de paysans. Peut-être est-ce un peu dur pour nos campagnes; mais enfin, je ne discute pas. Seulement, avant de proclamer cette république, il faudra d'abord qu'ils nous disent laquelle, puisqu'ils en ont une douzaine tellement différentes les unes des autres, qu'elles se massacrent sans pitié quand nous ne sommes pas là pour les défendre.
Et dorénavant, quand ils nous reprocheront, à nous autres réactionnaires, de ne pas accepter leur gouvernement, je leur répondrai toujours ce qu'Alphonse Karr disait aux assassins demandant l'abolition de la peine de mort : « Que ces messieurs commencent !... » Oui, qu'ils commencent. Nous avons le droit de demander cela. Qu'ils se réunissent dans leurs clubs, et qu ils viennent nous trouver le jour où ils se seront entendus eux-mêmes. Car vraiment, avant d'imposer un gouvernement à une nation, c'est bien le moins qu'on puisse lui dire quel est ce gouvernement-là !
Et maintenant, n'oubliez pas ceci :
Je m'engage en mon nom et au nom de tous mes. amis à reconnaître et servir loyalement une république, quelle qu'elle soit, le jour où tous les républicains s'y engageront eux-mêmes, et nous promettront de ne pas nous tii'cr des coups de fusil parce que nous servirons celle-là. Mais jusqu'à ce jour, quand on se rappelle ce qui vient de nous arriver pour avoir voulu défendre la république de M. Jules Favre, et ce qui est arrivé à cet infortuné Gustave Chaudey, qui, sans être de la république de M. Jules
Favre, n'était pas encore de celle de M. Félix Pyat, il faut bien reconnaître que nous avons vraiment le droit de demander cette garantie-là.