‹ La politique d'un soldatChapitre 20 sur 31 · L'ARISTOCRATIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

L'ARISTOCRATIE NOUVELLE

11 septembre.

— Il n'y a rien de plus barbare que la peur. La société a eu peur, et elle se venge I... Chaque jour, les prétendus hommes d'ordre font passer sous nos yeux ces ruines et ces cadavres que déjà nous voudrions avoir oubliés. Les rigueurs du gouvernement ne leur suffisent pas. Sur six cent cinquante infortunés que l'on vient de juger, il n'y en a que dix mille qui nous soient rendus. Partout, on va fouiller pour découvrir les erreurs de notre pauvre République... « grande désespérée, qui, traquée de tous côtés, s'enfuit devant celte meute, mais qui, au moins, ne courbe jamais la tête. » Et ils fouillent, ils fouillent toujours... Et parce qu'ils découvrent des prévarications, des vols, des meurtres, des trahisons, parce que tous les républicains de septembre, emportés par une généreuse ardeur, ont toujours préf('*ré leur République à la France, et qu'ils l'ont aimée jusqu'à la sauver dans les bras de l'ennemi... ils nous jettent Tanalhème !...

« Ah! publiez!... pardonnez!... Oubliez ce querhéroï-

que cité a pu faire dans Jes convulsions de Ja Commune, pardonnez à c ces grands combattants qui étaient rame même de la patrie ! » Voilà bientôt six mois que ces choses sont passées... « L'amnistie tout de suite, l'amnistie avant tout, et elle sera encore plus pour vous qui la donnerez que pour ceux qui la recevront. »

« Et puis, occupons-nous de cjioses sérieuses... Voici la liste des hommes qui ont fait partie des commissions mixtes de Décembre ; déjà le Siècle a recherché consciencieusement tous ces noms... Voici les fascicules enlevés aux Tuileries, et qui nous pei^mettront de fouiller dans l'existence de nos ennemis morts et vivants... voici les noms Âes complices de Cavaignac dans les crimes de Juin... puis, les bourreaux de Saint-Merri et de Transnonain... Ah ! recherchons-les tous, épuisons les annales de ce siècle, et que les noms de ces hommes soient à jamais maudits !... »

— Mais, puisque vous réclamez la clémence pour les forfaits commis hier, ne pourrait-on comprendre ceux du passé, dans Tamnistie et le pardon ?

Quel blasphème ! pour ces crimes-là, les coupables seront toujours traînés au pilori, el Texpiation n'aura pas de (in.

C'est le sang du peuple qui a coulé ; le sang sacré qui éternellement crie vengeance. Et quand bien même ce peuple aurait frappé le premier, le crime n'en serait pas moins grand.

Car, il ne faut pas oublier ce que c'est que le peuple :

Il y a des hommes qui, sous le poids du jour, à la sueur de leur front, labourent la terre, et y déposent avec la semence un peu de leur force et de leur vie ;

Ces hommes-là ne sont pas des hommes du peuple.

Il y en a d'autres qui vivent dans nos camps, courbés silencieusement sous une discipline de fer ;

Ces hommes-ià ne sont pas non plus des hommes du peuple.

L*homme du peuple c'est l'ouvrier des villes, toujours prêt à rémeute et au désordre ; et plus il est en haillons, désertant Tatelier pou^ les manifestations de la rue, plus il est sacré. Quand il tue il devient un héros, et quand on se défend contre lui, il n'y a pas de pitié à attendre.

Il est d'autres hommes qui, n'ayant pas l'honneur de naître de ce peuple, ont voulu au moins le servir et se sont faits ses chambellans... Pour ces hommes-là, on peut avoir quelque pitié, même lorsqu'un jour ils ont osé se révolter contre le maître. Ainsi donc, voici Theure d'élever une statue à Gustave Chaudey, et de demander pour sa veuve une pension que les ministres de septembre ne sauraient lui refuser.

— Mais ne pourrait-on en môme temps songer aux familles de tous ces soldats dont quelques-uns, peut-être, ont été massacrés à cause de lui ?

— Que demandez- vous, soldats? Vous n'avez aucun droit à ces honneurs ! Votre sang est un sang anonyme qui ne compte pas dans la nation. Vous n'avez pas de famille, vous autres; vous n'avez ni parents ni foyer ; vous êtes la chose que l'on meut et qui meurt... Aussi, voyez rentrer, aux applaudissements de la grande ville, dix mille de ceux qui vous ont massacrés hier!...

— ])fais ne sommes-nous pas du peuple nous-mêmes? Enfants de la campagne, on nous a traînés à des luttes que nous ne comprenions pas...

— Non, vous n'êtes plus du peuple ; en revêtant l'uniforme, vous avez perdu ce caractère sacré. Ah! si vous

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