MO
aviez trahi voire drapeau, déserté vos régiments, il pourrait vous ouvrir ses bras ; vous auriez droit aux souscriptions et aux honneurs ! Si au moins, vous aviez imité Rossel le patriote ardent^ le travailleur infatigable, esclave du devoir, jusqu'au point d'y manquer quand sa conscience le lui ordonne!... Mais, non; oublieux de vos droits de citoyens, vous suivez ^upidcment votre drapeau... Laissez là l'espérance !
Retournez donc dans vos camps. Allez coucher dans la boue ; et on ira vous chercher pour mourir... Quand ce peuple que nous flattons tous les jours et que nous allons déchaîner encore une fois, nous remplira d'épouvante, vous reviendrez pour le sacrifice... Mais le jour où on relèvera les morts, vos cadavres ne seront pas tenus en compte, et un seul de vos assassins tiendra plus de place que vous ! C'est le règrte de Témeute I Le peuple est le maître auquel il faut plaire avant tout !.,.
Ah ! oui, mes amis, ce langage est véritable; ne nous faisons pas d'illusions. La lumière et la force viennent d'en bas aujourd'hui. Le peuple est le souverain. C'est désormais la seule aristocratie de notre chère France ; aristocratie plus puissante et plus superbe que celle de la noble Angleterre. Et les privilèges en sont singuliers : en Angleterre les crimes sont égaux devant la loi, tandis que dans cette aristocratie nouvelle les titres vous protègent encore la hache et la torche à la main.
Ce sont véritablement les citoyens de l'anlique Rome, et nous sommes leurs esclaves. Ils ont droit de vie et de mort; ils peuvent nous tuer dans leurs caprices, et si nous cherchons à nous défendre, nous n'avons pas de
pitié à espérer. Plus heureux même que les empereurs romains, ils peuvent brûler Paris, comme Néron brûlait Rome, et au lieu du châtiment, ils trouveront Tapothéose !...
Et ces privilèges ne meurent pas avec eux. . . car, si de leur vivant ils ont été sacrés, après la mort ils deviennent des ombres ! Dix mille soldats morts silencieusement pour le devoir resteront à jamais dans Toubli... Déjà même, vous le voyez, il nous est interdit de parler des victimes de la Commune, tandis que pendant vingt ans la seule ombre de Baudin revenait tous les jours... On avait beau la reconduire en grande pompe au cimetière, elle ressortait sans cesse et venait s'asseoir comme celle de Banco à toutes les fêtes de l'Empire. Derrière elle apparaissaient tous les spectres de Décembre, dont rien ne pouvait apaiser la colère. . .
Et Louis-Philippe, qui semblait le plus inoffensif des princes, et que le peuple souverain a assassiné dix-huit fois, a connu ses spectres aussi ! Spectres de Lyon, de Saint Merri et de Transnonain !...
Eh bien , pourquoi n'aurions-nous pas les nôtres ? Car, c'est une chose étrange, moi aussi je vois des spectres, et ce ne sont pas ceux que le peuple évoque; ce sont les spectres de ceux que le peuple a lues. Je les vois tous qui, depuis quatre-vingts ans, reviennent dire leur sanglante histoire : Spectres de l'immortelle révolution, victimes de Septembre,' femmes et enfants égorgés dans les rues, têtes portées au bout des piques... et j'en vois tant, que je crie, comme Fouquier-Tinville, que la Seine roule des ruisseaux de sang ! . ..
... Je vois le royal enfant torturé dans sa cage, sous les regards de la Convention qui vient chaque jour s'assurer
que les bourreaux ne se fatiguent pas de son supplice. . .
Je vois passer les cbarrelles de Prairial, et les jeunes filles vêtues de pourpre dont Taînée, enfant de quinze ans, dit à genoux : Ayez pîli(^ monsieur le bourreau !.,.
Je vois les cadavres suspendus aux tilleuls de la Saône, enchaînés comme des trophées par des guirlandes de membres mutilés, pendant que Chalier crie à la foule : « Faites mourir ou vous mourrez ! »
... Et quand je crois la vision finie j'en vois toujours, j'en vois encore !
Quels sont ces speclres qui apparaissent maintenant?... victimes de Juin, archevêque frappé sur la barricade, mobiles et soldats fusillés dans les rues, par cent mille barbares qui se ruent sur notre capitale . . .
Et quoi ! voici maintenant une nouvelle légion !... Ah ! ce sont les spectres d'hier : otages, prêtres et soldats massacrés aux lueurs de l'incendie, sous les yeux de l'étranger qui pay^t les bourreaux !...
Mais cette horrible vision n'aura donc pas de fin !.. . Et l'ombre de Baudin ne s'enfuit pas devant elle !...
Eh bien, oui! pourquoi ne fêterions-nous pas nos morts, pourquoi n'aurions-nous pas nos ombres aussi?... Allons, puisque les assassins osent parler encore, sortez donc de vos tombeaux, venez avec vos linceuls sanglants en face de ce peuple, afin que lui, qui toujours parle de ses bourreaux, connaisse un jour ses victimes!...
Et venez aussi , ombres ignorées, et vous vieillards, enfants, roi, prêtres et soldats, venez tous, et Ton verra une légion de fantômes plus nombreuse que toutes celles que Shakespeare a rêvées ; car ce que le peuple a de
vi-aiment magnifique; c'est que les poëte<$ se lasseront plutôt dans leurs conceptions qu'il ne se fatiguera dans ses forfaits.