‹ La politique d'un soldatChapitre 22 sur 31 · LE FIGARO · texte numérisé non relu

LE FIGARO

13 septembre.

J'ai dû, pendant quelques heures, quitter la campagne pour me rendre à un pressant appel ; une de ces lettres solennelles qui finissent par ces mots : Venez, monsieur, il s*agit de faire du bien au pays.

Au fond, il s'agissait de la création d'un nouveau journal ; et, si je l'avais su, je crois bien que je serais resté

paisiblement dans ma vallée; car il est véritablement touchant de voir le nombre de gens qui veulent faire du bien à leur pays en créant un nouveau journal. Déjà, dans mes courtes apparitions à Paris et à Versailles, j'avais été abordé par des hommes de bonne volonté qui voulaient en créer un tout de suite. Mais je remarquais invariablement ceci : l'affaire était toujours superbe. Il n'y manquait ni les rédacteurs, ni les principes, ni les opinions, ni l'honorabilité; mais... il n'y avait pas encore d'argent I...

— Peu importe, répliquait-on, avec des noms comme les nôtres, l'argent sera facile à trouver.

— Je n'en doute pas, disais-je ; mais peut-être seraitil plus sûr de le chercher d'abord. Quand vous Taurea trouvé, nous en reparlerons. ^ ,

Or, cette fois, quel n*a pas été mon étonnemcntde voir de vrais capitalistes en même temps que des rédacteurs ! Le programme était la création d'un journal pour la défense de Tordre, de la morale, de la religion ; mais, par exemple, un journal sérieux, très-sérieux, sans plaisanteries ni légèretéS; en un mot, sans aucune concession à l'esprit du jour.

J'ai écouté longtemps en silence ; puis ensuite : a Mon dieu, messieurs, ai-je dit, je suis profondément touché de la confiance que je vous inspire, et je ne crois pouvoir mieux faire pour le reconnaître que de vous parler en toute franchise : « Si vous cherchez une occasion de perdre votre argent, mais uue de ces occasions comme on n'en rencontre pas deux dans son existence , jamais vous n'en trouverez une pareille. Au lieu de ces affaires qui traînent en longueur avant de mourir, ce sera une chute éclatante qui ne laissera pas de faire un certain bruit... »

Là-dessus la réunion est devenue orageuse, et Ton a commencé à me dire des choses désagréables.

— Mais pardon, ai-je dit, il faudrait pourtant s'entendre : vous annoncez que vous voulez créer un journal très -sérieux. Eh bien , alors, s'il est si sérieux que cela, croyezvous pouvoir le lire vous-mêmes? car enfin je vois bien les rédacteurs et je vois bien l'argent; mais je ne vois pas les lecteurs... et avant de créer un journal sérieux, peut-être faudrait-il avoir un public sérieux...

A ces mots, on m'a dit, comme toujours, que j'étais un sceptique, que j'aimais mieux faire du bruit que de faire

du bien ; et, naturellement, on a fini par jeter Tanathëme sur le Figaro.

Je n'ai pas pu dire tout ce que je pensais : car, lorsque des gens viennent vous faire une semblable proposition, il est assez difficile de les remercier immédiatement par des choses désobligeantes.

Mais, comme je m*en allais, je songeais à ce qui venait de se passer, et je me disais que la bourgeoisie française offre bien certainement un des phénomènes les plus c trieux de notre époque.

Voilà d'honnêtes gens, des pères de famille animés des meilleures intentions, qui^ tous les matins, lisent le Figaro, uniquement parce qu'ils y trouvent cette gaieté,. cet esprit qu'ils lui reprochaient tant tout à l'heure, et qui ensuite se réunissent pour fonder un journal sérieux qu'ils ne seront pas capables de lire eux-mêmes !...

Et qu'on ne me dise pas que j'exagère. Quand, par hasard, je prends le matin le train de Versailles, si nous sommes huit dans le wagon, il y a huit Figaros : députés, magistrats, conseillers, personnages à la mine austère, tous sont là, lisant les Echos de Paris, les Echos de Versailles, les Echos de Province, les Echos de partout, les Menus propos. Tout Paris... Quand les plaisanteries sont finies, ils cherchent, ils fouillent jusqu'à la quatrième page pour voir s'il n'y a pas encore un peu d'esprit égaré... et ensuite, ils jettent un coup d'oeil distrait sur le grand article qui est en tête, poussent un soupir , bâillent, regardent par la portière et se mettent à causer avec leurs voisins.

Arrivé chez lui, le grave père de famille dit, en jetant

la feuille sur la table : « Ah ! mes enfants, quel journal que ce Figaro!... »

Immédiatement la femme s'en empare et se met à lire : les Echos de Paris, les Echos de Versailles, les Echos de Province, les Echos de partout, les Menus propos, Tout Paris. ... Il est vrai de dire que sur cette table on voit le matin un grand Journal des Débats, et le soir un grand T^mps, feuilles'qu'ils parcourent avec ennui, mais dont ils parlent toujours ; tandis que si, par hasard, il est question du Figaro^ tout lé monde répète en chœur : « Ah ! quel scandale que ce journal -là ! »

Puis, si Dumas fils fait paraître une nouvelle pièce, le père de famille y court; il y mène sa femme, il y retourne avec ses enfants, et il dit en rentrant : « Mon Dieu, quelle littérature ! »

Puis, s'il y a une féerie nouvelle avec des actrices à moitié nues, il paye un prix fou pour voir la première représentation, se fait nommer par son fils atné toutes les héroïnes du demi-monde, et, le soir, étendu mélancoliquement dans un fauteuil, il dit : « Ah! mes enfants, quelle époque que la nôtre ! Quand je me rappelle Talma et mademoiselle Mars!.... C'est une lamentable décadence! »

Au fond, la presse, la littérature, les théâtres, ne lui donnent que ce qu'il aime; on lui sert les mets qu'il a demandés, et il les voudrait même plus épicés encore !

Notre tort, en France, c'est, au lieu de remonter à la cause, de nous en prendre toujours à l'effet. Je disais, à propos de l'Empire,. qu un peuple n*a jamais que le gouvernement qu'il mérite ; je dirai, en voyant nos théâtres et nos livres nouveaux, qu un peuple n'a jamais que la littérature qu'il mérite. Seulement, le merveilleux est

d'entendre ce peuple demander des journaux sérieux avant de songer à le devenir lui-même.

— Que la presse nous rende meilleurs, dit-on... Mais c'est un cercle vicieux, puisque, dès qu'un journal devient sérieux, vous ne le lisez plus, Tenez, il y a un homme, un des maîtres de la critique, M* Francisque Sarcey, dont jadis on dévorait chaque matin les articles dans le Gaulois. Lui aussi avait des amis austères qui lui répétaient : « Mais, mon cher, ce journal est trop léger pour vous. » Or, un beau jour, il a quitté le Gaulois pour des questions politiques; mais il écrit encore».. Ah ! vous n'en saviez rien? Eh bien! il écrit dans un journal sérieux et très-bien fait. Et il a toujours autant d'esprit ; et il a toujours autant de bon sens. Seulement, autour de ses articles, il n'y a plus ces choses que vous critiquez tant et que vous cherchez toujours.

« Avant tout, il faut faire du bien, » me dit-on. Mais, pour faire du bien, il faut être lu. Car, enfin, il est insensé de venir dire à un monsieur.: trois cent mille personnes vous lisent ; mais si vous voulez faire beaucoup plus de bien encore, entrez dans un journal où il n'y en aura plus que trois mille !...

D'autant plus que ces trois mille personnes seront justement celles qui n'en auront pas besoin. Car, voilà ce à quoi on ne songe jamais; c'est que ceux qui écrivent dans les feuilles officiellement morales et religieuses peuvent faire plaisir à leurs lecteurs, mais ne font pas de bien , puisqu'ils s'adressent pn^cisément aux esprits qui sont déjà au point où il faudrait amener les autres.

La première chose quand on écrit, c'est d'être lu. Et dire que si le Figaro écoutait vos rcproclics, il perdrait

— UQ —

demain pr^que tm$ les lecteurs qui les lui font aujourd'hui !

Non point que je ne sache pas distinguer les choses, et que je ne respecte te petit nomhre de caractères vraiment sérieux, qui sont conséquents avec leurs principes, avec leur vie, avec eux-mêmes. Mais vous tous, mes chers amis, vous si honnêtes et si inconséquents, vous qu'il faut écouter sans rire^ quand vous êtes pris de vos intermittences d*au stérile, vous vous plaignez des plaisanteries de ce journal!... Et voyez ce que c'esl : quand, par hasard, je vais dans le monde, vos conversations me scandalisent plus que tous les c échos » réunis ! Vous critiquez la légèreté de certaine presse, et je ne vous ai jamais entendus dire un mot sétneux...

C})ai|gez-vous donc d'abord, si vous voulez ch^pger la littérature. Tâchez de devenir sérieux, et je vous assure gu^ vous aurez ^lors un journal digne de vous , c^r le Figaro est pour Tesprit français ce que le Time.'i est pour la politique en Angleterre : il suit simplement le courant de^ idées, il les reflète ; et on connaîtra le changement qui se produira en vous, par celui qu'on verra dans ce JQWrnal.

Oui, devenez sérieux et austères, et je vous promets que M. de Villemessant vous donnera un grand Figaro aussi austèiie qoù vous. Seulement, il faut que vous commenciez ; jusque-là ne vous en prenez pas à lui, mais k vous. C'est comme cette corruption de l'Empire dont on a tant parlé et k laquelle j'avais fini par croire moimême!.... Mais c'était nous qui étions corrompus! Et quand, au milieu de nos désastres, je vois ce. dont nous sommes capables une fois abandonnés à nous-mê-

mes, je commence à croire que le Deux-Décembre était encore trop bon pour nous !

Quel étrange peuple nous sommes !... Si nous faisons des révolutions insensées comme celles de Février et de Juin 48, nous maudissons le dictateur que ces révolutions ont rendu inévitable ; si, écrasés par un ennemi mortel, nous demandons la guerre à outrance, nous en rendons ensuite responsables ceux-là même qui nous ont obéi ; si nous sommes battus par des forces supérieures, nous accusons de trahison tous les généraux qui ont fait leur devoir ; et si, enfin, nous aimons les pièces scandaleuses, et les romans réalistes, nous nous en prenons aux écrivains qui ont le talent de les faire le mieux.

Ah ! brave bourgeois, en politique comme en littérature, comme je te retrouve partout le même 1 Tu es bien heureux que le Figaro soit là pour défendre Tordre, et surtout pour défendre ta propriété !

Tu es bien heureux de voir aux avant-postes ce bataillon qui peut répéter certains refrains grivois, mais qui s'expose chaque jour pour protéger ta demeure !

Alors toi, qui es là, à la fenêtre, avec ta femme et tes enfants, tu écoutes ces refrains avec bonheur; et puis tu dis en te retirant : Ah ! Dieu ! quel scandale que ce bataillon-là !

Cours voir la Belle Hélène et la Biche aux Bais et toutes les féeries nouvelles... Mais si lu attends que je me laisse ensevelir par tes soins dans un journal sérieux où tu ne viendras pas me chercher, eh bien , tu attendras longtemps. Ah ! je te connais trop bien! je ne suis pas si bête !

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