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UNE RÉFORME A FAIRE

14 septembre.

Chaque jour je reçois des lettres d'officiers de Tarniëe. Malheureusement, il m'est impossible de répondre : aux uns, parce que je n'ai pas leur adresse, à tous parce que je n'ai pas le temps. Mais qu'ils sachent bien qu'il n'y a pas de témoignage qui me soit plus sensible; et que loi*squ'un officier de la vieille armée, un. glorieux vaincu de Frœschwiller ou de Gravelolte vient me dire : Merci I c'est la plus haute récompense que je puisse avoir, et qu'un seul mot de leur bouche me fait oublier toutes les insultes de la démocratie.

Sans doute, vous éliez avec nous? me dit-on parfois... Non, je n'y étais pas ; et c'est parce que je n'ai pas eu l'honneur d'assister à ces défaites héroïques, c'est parce que je faisais partie des armées de province sous les ordres suprêmes de MM. Crémieux et Gambetta, que plus que jamais je crois de mon devoir de dire ce que je pense des autres. Je ne veux pas imiter cet égoïsme féroce qui survit à tous nos désastres, où chacun n'ayant aucun souci

des malheurs du pays, ne songe qu'à sa persounalité, et« avant toutes choses, célèbre les événements auxquels il a pris part. Je crois que notre devoir à tous est de chercher la vérité et de. la dire, quelque désagréable qu'elle soit pour nous-mêmes. Or, Texpérience de cette dernière guerre m'a prouvé que nous aViôns en France une armée, une seule , glorieuse entre toutes : l'armée de Forbach et de Gravelotte, et qu'à partir du jour où cette armée nous a été enlevée, il ne nous est resté qu'un chaos informe, un pêle-mêle sans nom^ dont Thisleire sera douloureuse» mais pleine d'enseignements, parce qu'elle prouvera aux générations futures à quel point de désorganisation peut tomber une troupe livrée à toutes les démences de la démocratie ; une troupe abandonnée sans merci àjinehorde de journalistes, d'ingénieurs et d'avocats, qui, s'inspirant du souvenir de Carnot, et comptant sur le souffle de 92, menaient d'infortunés soldats à une défaite inévitable, et infligeaient à de vieux officiers l'humiliation suprême d'obéir aux ordres insensés de tous les aventuriers du café de Madrid!...

Aujourd'hui, ces hommes reparaissent ; ils nous proposent de réorganiser notre armée. D'ailleurs, réorgani^ ser est la fureur de notre époque... Tout le monde s'y met; rien ne doit rester de ce qui a été vaineu ; c'est le vœ victis éternel ; et, chose étrange ! à force d'outrages, l'armée elle-même a fini par tremper dans cette commune injustice. Si bien qu'en ce moment, si je voulais plaire à l'opinion publique, je devrais dire que tout est mauvais, que tout est à refaire, et finir invariablement par ceci : que le mal vient des dix-huit années de corruption ! Ces choses, je ne les dirai pas. Je crois que nos soldats étaient admirables, et, qu^à nombre égal,, ils

étaient invincibles. Et pour cela, je ne fais que suivre Topinion de Tenneihi lui-même. Malheureusement, nous avons le vertige de la défaite. La nature nous a merveilleusement doués pour Taltaque ; mais le Jour où la victoire se dérobe, nous n'avons pas ces qualités résistantes et tenaces qui triomphent du malheur.

Je crois que l'histoire sera plus juste pour les vaincus qu'ils ne le sont aujourd'hui pour eux-mêmes. L'histoire dira que l'organisation de Tarmée prussienne était infiniment supérieure ; que. son artillerie était admirable, son état-major d'une instruction de premier ordre, mais que tout cela n'est pas la cause du désastre. Nous avons été vaincus par le nombre. Si la France est écrasée aujourd'hui, c'est parce que deux cent soixante mille soldais ont été affronter toute une nation en armes. Nous avons été vaincus comme Napoléon K Ta été à Leipsick, car, ainsi qu'il Tavouait h Sainte-Hélène : « La victoire finit toujours par rester aux gros bataillons. > Et cela est si indiscutable, que je demanderai à M. deMoltke lui-même s'il aurait osé envoyer irente-deux mille hommes de ses meilleures troupes soutenir le choc du maréchal Mac- Mahon !

Voilà la vérité. Mais à qui la faire entendre aujourd'hui? Le vertige de la défaite nous a donné une inquiétude, un besoin de tout ébranler, de saper ce qui reste .... si bien, qu'après avoir été livrée aux expériences de tous les auxiliaires, voilà notre pauvre armée ju^ée, discutée et outragée par les grands génies de la démocratie . Les uns nous disent : Moralisez la nation ; guérissez la corruption de Décembre. — Donnez Tinstruclion obligaloire, dit celui-là. — Inspirez les vertus du citoyen, dit un autre... Tout cela est insensé. Ces choses peuvent être lés

meilleures du monde ; mais la liberté, Tinstruction et la morale n'ont rien à faire avec le soldat. L'homme le plus instruit, le citoyen le plus honnête, le libéral le plus intelligent peut faire triste figure sur le champ de bataille, tandis qu'un vrai bandit qui ne sait ni lire ni écrire , un Arabe, un Cosaque du Don, peut faire un soldat incomparable I Ceux qui ont commandé les zouaves à Inkermann et à Sébastopol, ceux qui pendant une année entière ont suivi ces héros à travers des souffrances et des luttes sans pareilles, ceux-là peuvent dire si c'était à leur instruction, à leur morale et à leurs droits de citoyea qu'ils devaient leurs succès !... Je voudrais savoir si, dans l'antiquité, les troupes d'Alexandre et de César, et, dans les temps modernes, celles de Frédéric II et de Napoléon P' ont dû à ces qualités-là d'avoir étonné le monde !

Je l'ai déjà dit : la guerre étant une chose barbare et contraire à la nature, les lois ordinaires de la morale n'ont rien à faire avec elle ; et, le plus grand danger pour moi, c'est de voir toutes ces rêveries et ces spéculations creuses persister en face des terribles réalités de l'heure présente. Si nos désastres ne suffisent pas, que faut-il donc pour nous rendre pratiques, mon Dieu ! Et pouvait-on jamais se douter qu'après la tempête on entendrait les mêmes folies ? « Ouvrez le vieil édificey dit M. de Freycinet, et appelez-y à flots l'air et la lumière. Le concours de Vêlement civil peut seul donner à l'armée la vie et la force qui lui manquent aujourd'hui. » Nous savions bien que le vieil édifice était ouvert pendant la délégation de Tours, mais, n'y ayant jamais vu que le chaos, nous ne pouvions croire que ce fût la lumière qui y eût pénétré. Et, il faut vraiment que cet ingénieur ait une foi bien robuste dans l'élément civil, pour qu'elle ait

résisté à Texpérience qu'il a tentée pendant cette lamentable époque! Pour moi, je suis émerveillé de retrouver ces hommes aujourd'hui; de les retrouver avec la même assurance et la même audace. Ont-ils donc oublié tout le mal qu'ils nous ont fait? Faut-il remettre sous leurs yeux ce qu'ils disaient encore la veille même de IHnvasion ? « Pourquoi tous ces préparatifs? s'écriait M. Jules Favre. Nos véritables alliés, ce sont les idées ; c'est la sagesse et la justice. » « Qu'est-ce que la force matérielle ? disait M. Gamier- Pages. Les armées, les rivières, les montagnes, les forteresses ont fait leur temps. La vraie frontière, c'est le patriotisme... Défions-nous de la discipline, elle tue le citoyen dans le soldat. > Il est certain qu'aujourd'hui les montagnes des Vosges, les rives du Rhin et les forteresses de Metz et Strasbourg ont, hélas , fait leur temps pour nous. Mais si, vraiment, nous ne devions avoir pour frontières que le patriotisme des républicains, et pour alliés, que les idées de sagesse et de justice telles que la démocratie nous les a montrées pendant la Commune, il faut avouer que la France serait dans une douloureuse situation.

Tout cela est insensé. Jusqu'ici chacun semble n'avoir pour préoccupation que de faire rentrer les désastres de la patrie dans le cadre de ses idées, de ses prévisions et de ses passions personnelles. Je crois que pour tous les gens de raison, en dehors de l'armement, il n'y a qu'une infériorité réelle dans notre armée : celle du corps d'état-major; infériorité trop facile à comprendre. Elle ne tient pas aux hommes, elle tient aux institutions. En Prusse, on recrute ces officiers parmi ceux de toute l'armée, à quelqu'arme qu'ils appartiennent, avec la menace d'être renvovés de l'état-major dès qu'ils ne montreront

plus le zèle et Tattitude désirables. De là^i chez ces officiers jeunes^ ambitieux^ travailleurs, une émulation dont on ne peut se faire aucune idée..^ Et tandis que, chez nous, Toffieier d* état-major, par le seul fait d'avoir passé à 21 ans un bon examen, se trouve dispensé de travailler pendant le reste de sa vie, étant sûr, quelle que soit son infériorité^ d'arriver fatalement à un grade supérieur, et d*étre chargé un jour ou l'autre de hautes fonctions^ Tofficier prussien ne cesse de retourner de rétat-major dans les régiments et des régiments dans rétat-major, ne sortant pas des concours^ des écoles, et, dans aucun grade, ne pouvant se dire : Enfin, je suis arrivé , et je vais pouvoir jouir du repos ! Voilà une supériorité incontestable. Si incontestable même, si éclatante, que Ton ne conçoit vraiment pas comment les lettres du baron Stoffel n'ont pas suffi à éclairer le gouvernement impérial; car, à cette organisation, il y a deux avantages : non-seulement de tenir les officiers d'état-major perpétuellement en haleine, mais encore de permettre à Tarmée entière de concourir pour ces grades. Il est une chose que l'on ignore généralement, c'est que jusqu'ici, en dehors du champ de bataille, un officier français n'a aucune occasion de révéler son intelligence. Avec notre organisation, il est condamné à attendre une campagne qui souvent ne se présente jamais, et à se ronger dans l'inaction. Qui de nous n'a rencontré de ces officiers jeunes, ardents, ambitieux, — et, ne vous y trompez pas, dans l'état militaire, l'ambition est une vertu — prêts à accepter tous les travaux, à se présenter à tous les concours?... Mais, que faire? ils ne sont pas sortis de l'état-major ! C'est fini pour toute leur existence. Quel moyen pour eux de se faire connaître? Ah ! s'il y avait

une académie comme celle de Berlin, école d'enseignement supérieur, où tous ont le droit de se présente!* !... Mais non! en France, nous n'avons rien. Il y a des inspections générales, dites-vous? C'est une plaisanterie. Une inspection générale n'a jamais été que là revue de l'ensemble d'un ré^'iment, mais jamais l'examen personnel des différents officiers. Et tandis qu'un homme qui se sent de rintelligence, de l'avenir, fee rôUge dans îiiie garnison sans avoir aucune occasion possible de se révéler à ses chefs, il a près de lui un charmant officier d'état-major qui, sentant sa position inamovible, s'endort dans une douce quiétude et cherche une fonction d'aide de camp où la vie sera encore plus facile. Ne vous y trompez pas : l'armée étant une chose créée pour faire la guerre, quand elle ne tue pas, cette chose-là est dans une situation anormale que nous ne pouvons comparer à rien. C'est l'inaction, c'est l'oisiveté, c'est l'attente... quelque chose de stagnant et de mortel pour l'intelligence. Un ingénieur, un magistrat, un administrateur, a dans ses fonctions de tous les jours une occasion incessante de se révéler, tandis que la vie de régiment ne demandant que l'exactitude et la discipline, l'intelligence n'y a point de part; de sorte que, je vous jure qu'au dépôt, il n'y a aucune différence entre un homme supérieur et un imbécile. Si bien qu'en voyant ce qui s'y passait, je me disais parfois : Si Napoléon l" était ici, à quoi le dislinguerait-on des autres ?

Aussi, de toutes ces transformations dont on parie chaque jour, voici la plus importante, la plus indiscutable. Après avoir rétabli la discipline, perfectionné l'armement, il faut créer de \rais officiers d'état-major, capables de diri^^er une armée, et avoir des écoles d'en-

seignenient supérieur, avec des concours accessibles à tom^ et qui permettent aux officiers et sous-officiers de révéler leur valeur. Quant aux soldats, ne vous en- inquiétez pas. Ils ont ce que ne peut donner ni Tinstruction , ni la liberté , ni les droits de citoyen et tant que vous ne les ferez pas écraser par le nombre, en face d'une artillerie invisible, vous pouvez compter sur eux !

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