‹ La politique d'un soldatChapitre 24 sur 31 · LES VACANCES · texte numérisé non relu

LES VACANCES

17 septembre.

Counaissez-vous Houlgate ? connaissez-vous Beuzevai? Eh bien, croyez-moi, il vaut mieux être ici que sur le boulevard des Italiens !... Un beau jour on dit : Décidément, j*étouffe dans ce Paris ! J'en ai assez des ruines... j'en ai assez des républicains... On prend son guide, et l'on cherche une ville d'eaux... Mais bah! le meilleur est encore d'aller à l'aventure !... Partir sans savoir où l'on va !... courir à la mer et dire : Je suivrai la côte et je m'arrêterai là où il y aura une plage paisible, sans politique et sans bruit. Seulement, le chemin de fer commence par vous déposer à Trou ville. Invariablement ça se passe comme cela. On voudrait bien aller ailleurs, mais lui ne veut pas. Il vous laisse dans une espèce de faubourg, quelque chose de désert comme Pompéi, un chaos de splendides villas jetées sur le sable, à travers lesquelles s'agitent des femmes à jupes retroussées et à chignon jaune. Là-bas, au fond d'une salle, un piano mélancolique joue une vaise^ pendant que deux femmes

inconiprises dansent sans cavalier. Peut-être leurs demeures sont-elles anéanties, leurs campagnes occupées par rétranger, leurs parents tués à l'ennemi?... Elles dansent pour oublier, pour s'étourdir !... On retrouve là des visages qu'on a vus partout; de pauvres êtres qui traînent leurs ennuis de Hambourg à Bade, et de Bade à Monaco... Partout où le regard peut s'étendre, on ne voit que ce pays dénudé, ces tristes 'grèves, avec une rivière sans eau, et ces éternelles créatures qui s'en vont bâillant leur vie !... Cela s'appelle Deauville; c'est une cbose que la mort de M; dis Morny a tuée... On regarde un instant et on passe...

— Allons ! allons ! ce plaisir-là est trop triste, sortons d'ici... Cocher, voulez-vous nous conduire?

— Où ça, messieurs?

— ^ôùs rt'e sàvbh's pà^ ; nous voilions suivre la côte, jusqu'à ce que nous rénieolllrions un pà^s qW h ou s plaise.

— Oh I je connais cetle hianière-là. Je veux bîéri ; ïïiais c'est plus cher.

— t^oùrqiioi est-ce plus cher? Puisqu'il n'y a qu'iine route, à inoihs de nous jeter dans l'eau vous ne pouvez pas nous conduire ailleurs?

— Oui ; mais de ne pas savoir où Ton va, ça taligue beaucoup ma bête. Enfin, montez tout de même...

Je ne sais pas si ça fatigue la bêté, mais ce qu'il y a de certain c'est que la route se fraye juste un passage entre la prairie et la mer. Il fait un soleil radieux. Tout est ruisselant de lumière, et à travers une poussière d*or on aperçoit Villiers perché sur la colline entre ses arbres et ses troupeaux. Au bout de vingt minutes la carriole se ralentit peu à peu, puis elle s'arrête.

— Ml —

— Messieurs, il faut descendre...

— Comment? il faut descendre 1

— Là côte est rude, et si vous héfetez dans la voiture, ïùà bête va se pftmer.

— Mais, pourquoi restez-vous sur votre siège, vous!

— Oh ! lie faites pas attention ; elle eét habituée à moi ; mais, vous autres, si vous de descendez pas, je la connais, elle va se pâmer.

Nous descendons précipitamment. C*ëst si beau, du reste, qu'on oublie toiit. A mesuré qiie la route s'élève» nous voyons les côtes du Havre, là pointe de Hève avec des reflets pourpres qui semblent flotter à Thorizon ; et au lieu du bleu de la Méditerranée, la hier, d'un Vert laiteux frangé d'argent, a ces lueurs tristes él superbes auxquelles on reconnaît le vieil Océan. ÈniSn, nous voilà âii sommet; remontons dans la carriole, et en route... Au boiit d'un quart d'heure, la carriole ralentit peu à peu, puis elle s'arrête...

— Messieurs, voilà la seconde côte, il faut descendre !

— Oh ! c'est intolérable, nous ne bougeons plus I

— A votre aise, messiéiirs; mais, moi, jo connais ma bête, elle va se pâmer.

Cette fois, nous résistons énergiquement.

— C'est égal, dit Edouard, visiblement inquiet; s'il est sur qu'elle va se pâmer, il vaudrait peut-être mieux descendre.

— Demandez plutôt au garde-côte, crie le cocher. N'est-ce pas que ça lui arrive toujours sur c'te maudite côte?

— Oh, messieurs, descenj^ez, et il n'est que temps ; ce qui m*étonne, c est que la chose ne soit pas déjà faite.

Nous dégringolons de nouveau; mais évidemment, c'est

un cocher qui ne prend des voyageurs que pour l'escorter et lui tenir compagnie, avec un garde-côte pour lui prêter main-forle; seulement ça coûte très-cher. Le pays est splendide, mais le soleil est brûlant; et bientôt je tombe échoué sur le revers du fossé en déclarant que je suis comme la jument, et que, si cela continue, je sens que je vais me pâmer...

... On entend des grelots... Vous êtes sauvés, nous crie-t-on; voici Bapaume... Qu'est-ce que c'est que Bapaume?... Bapaume 1... C'est l'ami du pays; le voilà qui s'arrête au village pour déposer un enfant, prendre un panier, bêler le garde-côte, confier une petite fille à un brave gendarme qu'il n*a jamais vu ; et, si vous oubliez de payer votre place, ce n'est pas lui qui vous la réclamera. Sommes-nous loin de Paris, mon Dieu!... Et nous voilà emportés par cinq chevaux, qui n*ont nullement envie de se pâmer.

— Où allez-vous, messieurs? dit Bapaume.

— Nous ne savons pas, mon ami. Mais nous voudrions bien être arrivés avant le dîner, afin de pouvoir prendre notre bain.

— Dame ! vous avez Houlgate; et puis, il y a Beuzeval • . .

Nous reprenons notre guide. La description si différente de ces deux villes d'eaux nous laisse longtemps rêveurs. Dans Tomnibus, chacun dit son mot. Les partisans de Biiuzeval disent qu'Houlgate est un tourbillon de plaisirs, un vrai lieu de perdition, et les partisans d*Houlgatc affirment que Beuzeval est habité par des puritains d'Ecosse. Pendant ce temps, la route, qui s'était jetée dans les terres et qui s'était fermée comme une vallée des Vosges, s'ouvre tout à coup et nous découvre un

merveilleux horizon tout baigné dans une radieuse lumière.

— Ah ! c'est trop enchanteur ! je m'arrête ici. Comment cela s'appelle-t-il ?

— C'est Houlgate, Monsieur.

— Eh bien ! et le tourbillon?... Je ne vois pas de chignon sur la grève!... Enfin commençons par Houlgate ; demain nous ferons le voyage deBeuzeval.

Et dans mon ravissement je cours sur la plage ; je rencontre un pêcheur.

— Dites-moi, mon ami, est-ce- bien loin Beuzeval?

— Mais, Monsieur, vous y êtes.

— Ah I mon Dieu I moi qui me croyais à Houlgate ! Je vais à l'hôtel prévenir mes amis.

— Alerte ! alerte ! on nous a trompés, nous sommes à Beuzeval.

— Point du tout, répond le domestique, Monsieur est dans Terreur; ici, c'est Houlgate.

— Mais, on m'a dit que j'étais à Beuzeval ?

— Tout à l'heure, derrière cet arbre, Monsieur était bien à Beuzeval ; mais, depuis qu'il a passé le ruisseau, Monsieur est à Houlgate.

— Eh bien, et cette chèvre qui broute là sous les fenêtres?

— Elle est à Beuzeval.

— Et la vache qui passe sur le chemin ?. . .

— Monsieur, la voilà qui entre à Houlgate.

On n'ose plus bouger... à chaque pas on change de village.. . ce qui n*erapôche pas les guides de vous dire le plus sérieusement du monde qu'il y a sur cette plage deux villes d'eaux, toutes différentes d'esprit et de climats, et (ju'il faut bien savoir les distinguer, attendu que leurs

mœurs et leurs habitudes n'ayant aucune espèce de rapport, la moindre confusion serait tout à fait déplorable; si bien, qu'avant de partir on voit une quantité de familles qui sont là hésitantes devant cette grave détermination !

Hais il ne s'agit pas de cela; la mer est superbe, je Tentends qui m'appelle. Ici, point n'est besoin de cabines: on sort de sa maison pour se jeter dans l'eau, et» à travers tout le village, on ne rencontre que des gens demi-nus courant à la plage.

— Allons, allons !

Seulement le temps de défaire ses malles, de se déshabiller, de causer avec son hôte, on regarde... il n'y a pliis rien, la mer est partie !

On sonne le garçon.

— Garçon, où est la mer ?

— Monsieur, elle se retire.

— Oui, elle se retire; mais où va-t-elle comme cela? Je ne la vois plus.

— Âh ! Monsieur, ça dépend : quand c'est la mortô" eau^ elle s'arrête là-bas; mais quand c'est la grande mer, il faut aller bien loin.

— Eh bien, aujourd'hui, qu'est-ce que c'est?

— Monsieur, c'est la liiorte-eau ; et en partant maintenant vous pourrez peut-être la rattraper.

— En route ! en route ! il n'y a pas un instant à perdre!... Et nous voilà tous courant sur un sable d'or, sautant joyeusement dans les flaques d'eau, enivrés par cette brise de mer, ce soleil radieux, et par-dessus tout cette joie d*êlre échappés de Paris!... car, si on voit des crabes et des méduses, on ne voit pas de républicains... Seulement, si nous courons bien, il est certain que la mer

court plus vite que nous. Aussi, je commence à craindre qtie \'é domestique hé se soit trompé, et qiië ce tie soit pas là nii)i^le-eau. Elle se sàltve comme une enragée, abandonnant tous ces pauvres poissons lé Veùtre eh l'àir, aret^ des miiliëi's dé coquillages dont là hacre étincelle sbuë hos pas. Ëhfih, aj;)^ès une demi-lieue, je crois que noua la tëtiohs.

— Comme nous allons faire une pleine éau!... disent lés nageurs en me t*egardant d'un air dédaigneux. Ils me le disent comhie ça, parce qUë moi, je ne péiix pas! c'est-â-dii'e, je nage Irfes-bléh, rtiais, pour cela, il fàUt 4Ue j*aie pied. Je fais totis lés hiouvëments le plus régulièrement do mOhde, séulémeht dès qu'uh monsieur më crie : On h^à plus pied ! tout de suite je vais au fond. J'ai tout essayé : j*ài pris lés lièges, j'ai pris les gourdes, rien n*à fait ; et il me suffit dé penser qu'il y a cinq pieds d^eau pour éntt'àiriéi* le tout au fond de la mer.

Enfin, ces messieurs s^élanceht pour piquer leur tété, et ils tombent lé ventre sur le sable. Nous nous étions trompés; c'était J)éut-êlre la morte-eau, mais, ceu*étaît certàinehient pas la meî^. — Continuons, disent les plus intrépides, et la caravane repart dé plus belle. Au bout d'un autre kilomètre On comriierice à avoir de Peau audessus du genou. — Mais, enfin, où est là mer? cela n*a pas de bon sens; ou va-t-ellé coihme cela?... faùt-il courir jusqu'en Angleterre f

— Monsieur, répond urt pêcheUr, c'est que vous êtes sur là plage de Beuzeval; si vous aviez pris celle d'Houlgàte ce ne serait pas la même chose.

— Oui, je sais, mon ami.

■^ bu reste, ne riez pas, tous les àtts nous avons des familles eUtiëi^es qUi se noient sur nos côtes.

— Mais, enfin, pour cela, il faut se coucher sur le ventre ! Ce n'est pas possible ! Allons, allons, faisons comme eux, couchons-nous !

£t nous voilà à quatre pattes, sautant en rond comme des grenouilles. Mais, bientôt la mer, qui n*a pas fini sa course, se sauve plus loin, nous laissant échoués sur le sable avec les crabes et les méduses.

C'est le moment du retour. Baigneurs, femmes et enfants, reviennent en pataugeant dans les flaques d'eau , cherchant les bêtes, se roulant sur lesable. Quand je dis : des femmes, on ne sait pas au juste. On voit un affreux lainage tout ruisselant surmonté d'une coiffe de toile jaune; et un monsieur vous dit tout bas : voici la plus jolie femme delà saison! Et même, je vous avoue que je n'ai jamais compris qu'il se fit tant de mariages au bord de la mer. Là, Tespèce humaine m'est toujours apparue sous son plus fâcheux aspect. Quand une fois on a vu une femme dans cet état, et que le soir on la retrouve au Casino, on ne la reconnaît vraiment plus; et il semble qu'on lui a mis une tête neuve comme à une poupée.

Le meilleur, c'est qu'au lieu de se préoccuper de toutes ces choses, ainsi que cela se passe à Trouville, il y a ici une bonhomie, une honnêteté, une simplicité de mœurs !... On rit, on vous éclabousse en passant ; on vous parle sans vous connaître. Un monsieur m'apprend qu'il est question de créer une compagnie d'omnibus avec correspondance et des prix différents pour la grande mer et la morte-eau ; les jours où l'omnibus n'attrapera pas la mer, Targent sera rendu. Pour le retour, les femmes monteront dans l'intérieur, et les hommes ruisselleront au-dessus. Mais, on nous appelle ! courons nous habiller, et partons à l'aventure, sans guide, sans rien !...

Quel merveilleux pays ! quelle verdure ! Au lieu de ces tristes dunes, de ces grèves désolées qui marquent toujours la un d*un continent, ici ce sont les prairies dans leur splendeur qui s*en vont emmenant les ruisseaux d'eau vive , les arbres et les troupeaux jusqu'à la mer !

Comme cette nature est calme et bien faite pour restaurer l'âme et donner la paix ! Comme on sent qu'ici chaque chose est à sa place et que chacun est content de son sort ! Et puis, en sortant des tristesses de Paris, cette nature a des sourires qui vous enivrent. On est ébloui par l'éclat et la limpidité de l'air. Et vraiment, en voyant ces troupeaux, ces splendides pâturages, cette terre bénie entre toutes, on se demande quelle serait la richesse de notre chère France si elle n'était livrée à l'étranger et aux républicains.

Pendant que nous causons de ces choses, le soleil se plonge dans la mer comme dans un métal ardent. Alors, ces lagunes dont je me plaignais tout à l'heure deviennent d'une incomparable beauté. Je les vois comme autant de lacs avec des tons changeants, des lueurs d'opale, tout cela baigné dans une vapeur pourpre qui embrase l'horizon!...

Mais, là-haut, derrière les arbres, des cloches et des chants nous atiirent ; c'est Notre-Dame de septembre. Je gravis les marches de la chapelle, je m'appuie à la colonne, et tout en regardant l'horizon de temps à autre, mon œil plonge dans cette église de campagne. Les murs sont couverts de ces ex-voto apportés par les marins. On ne voit partout que navires en détresse ; saintes vierges apparaissant tout à coup ; petits mousses sauvés du naufrage; etréglise se remplit peu à peu... Les pêcheurs

arrivent avec leurs fermes et leurs enfants ; je vois ces hommes simples et paisibles qui passent près de moi, la vareuse sur l'épaule. Ils mènent une vie dure, luttant sans relâche avec le vieil Océan pour lui arracher le pajp du jour; ils souffrent, mais ils ne connaissent ni la haine^ ni l'envie ; ils acceptent leur sort, espérant une vie meilleure ; en passant, ils me saluent sans n^e conn^tre, et pour moi, infortuné Parisien, je me sens le cœur tout rafraîchi de voir des pauvres qui ne me haïssent point.

Déjà le soleil s'est couché, ^t la mer s'est |^ep^v^^|;e d'une teinte plombéç« lorsque tout k coup d^s flèches d'or s'élaqçapt comme une gloire, montent jusqu'i^u ^nith, en^pourpp(sat le oiel et ^aa^ et projettent sur tout l'horizon comme des reflets d'incendie ! Sous la véTf^r^ration de cette lumière étrange^ les lagunes preaàant un éclat de vif<^argent et de métal en fusion... Oa regarde ! On a le frisson du beau ! C'est insensé ! c'est su^rba > c'est la création d^ns sa gloire ! . ..

<— Bon saint patron, protégez le petit Antoine ! dit une voix derrière la colonne.

. . .Et si j'entrais aussi prier mon patron?. . .Et dire qu'autrefois c'était si facile de prier!... dire que si, au temps jadis, j'étais venu sur cette plage, après avoir contemplé un pareil spectacle, j'aurais fait comme le petit Antoine, je serais venu trouver mon patron et remercier Dieu !... dire que j'aurais fait cela simplement, sans lutte et sans effort... tandis qu'aujourd'hui, il faut lutter pour prier, lutter pour espérer, se défendre du doute I... le doute hideux qui se glisse partout, se dresse à votre foyer, vous poursuit à l'église, où on entend son rire de damné...

— Allons ! âlloos ! descendras-tu ? me crie Edouard. On ya manger les crevettes sans toi ; ce soir nous faisons le grand voyage de Beuzeval ! . . •

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