‹ La politique d'un soldatChapitre 25 sur 31 · LE COMPLOT · texte numérisé non relu

LE COMPLOT

19 septembre.

Chaque jour j'entends parler du complot; et je reconnais qu'autour de moi on commence à s'en préoccuper sérieusement. Malgré tout, je persiste à dire que le danger n'est pas du côté où Ton regarde. Ayez Tordre, le respect des lois, faites régner la confiance et vous n'aurez pas de conspiration bonapartiste à redouter. Vous semblez croire qu'un homme peut, tout à coup, se jeter sur un gouvernement fort et respecté. Dieu ne permet pas ces choses. Un homme ne peut rien; il profite d'une situation que d'autres ont créée. Quand un despote arrive, c'est la révolution et ses crimes qui l'ont porlé au pouvoir; et il est toujours vrai de dire qu'un peuple n'a jamais que le gouvernement qu*il mérite.

Si Bonaparte à son retour d'Egypte n'avait pas fait le 18 brumaire, un autre général l'eût fait à sa place ; car, les forfaits de la Convention et Tincapacité du Directoire avaient rendu une dictature inévitable. De même, au lendemain des saturnales de Juin, quand la France épou-

vantée a été se jeter aux pieds de Napoléon III, qui n'était connu que par les exploits de Strasbourg et de Boulogne. Et voilà ce qui révolte ma raison dans ce que j'entends chaque jour. Ce n'est pas pour l'exilé de Chislehurst que je proteste, c'est pour la France. Ayons au moins de la dignité, respectons-nous nous-mêmes ; et au lieu de perdre notre temps en récriminations stériles; au lieu d'outrager, quand elle est tombée, une dictature qui est notre ouvrage, tâchons de ne pas en préparer une autre par nos folies ; efTorçons-nous de relever la nation, et de devenir meilleurs. La vérité, c'est que deux fois depuis le commencement de ce siècle j après des orgies sans nom, la France, éperdue, s'est jetée dans les bl*as d'un despote et a été lui demander l'ordre, le repos, la sécurité. La véritable honte n'a pas été de subir ce despotisme, mais de l'avoir rendu inévitable. Ce sont les échafauds de 93 qui ont fait le premier Empire ; ce sont les massacres de Juin qui ont fait le second; et si nous sommes vraiment destinés à revoir un despote, ne cherchez ni bonapartistes, ni complot, ne vous en prenez qu'aux forfaits de kt Commune et à la terreur des révolutions nouvelles.

« — La Commune, dit-on, à qui la devons-nous, si ce n'est à la corruption de l'Empire ?... pauvre peuple égaré, perverti par les exemples d'en haut... » Ces choses se disent, se répètent, et bientôt feront partie de l'histoire... A cela je n'ai qu'un mot à répondre : Et les journées de Juin, voudriez-vous me les expliquer?... Les journées de Juin qui auraient été aussi terribles que celles de Mars, si le peuple avait eu quatre cent mille fusils, deux mille canons et les forts, et l'enceinte!... Les journées de Juin, où cent mille sauvages oiit fusillé rarchevé»

que, eoupé le générai Bpëa en morceaux, mis Paris au pillage et assassiné nos soldats 1... Les journées de Juin, qui ont jeté la société dans un tel péril qu'il a fallu que la Franee entière se levât pour sauver notre capitale!

Depuis quatre-vingts ans que la révolution prêebe le désordre^ Fémeute, la haine, Tenvie; depuis qaatrft- ▼ingts ans qu'on dit h ce peuple qu'il n'y a pas de Dieu et qu'il faut jouir au plus vite, il est commode, en vérité, le jour où ces conseils ont porté leurs fruits, de répoa* dre simplement : « C'est la faute de l'Empire. » Mais qui espère-t-on tromper ainsi? Il faudrait pour cela que la veille du Deux-Décembre ces mêmes hommes, déchaînés sur nous, n'eussent pas entraîné la France au bord de Tabîme. Ce n'était pas la corruption de l'Empire qui leur avait inspiré cette fureur alors... Non, c'était le sentiment qui les anime aujourd'hui, qui le^ animera toujours, c'était la haine, c'était l'envie..*

Après les trente-trois années du gouvernement constitutionnel, au lendemain du règne des d'Orléans, les plus honnêtes des princes, alors qu'il n'y avait ni le luxe, ni les plaisirs, ni toutes ces choses que l'on blâme à bon droit, cette haine s'est dressée aussi vivace, aussi terrible qu'elle devait l'être après la chute du despote... Louis- Philippe a été renversé sans raison, comme à sa place l'aurait été tout autre. C'est le trône, ou plutôt, c'est l'or^dre, les lois, la société, la religion, que rêvaient d'anéantir ces hommes qui, lorsqu'on leur demandait ce qu'ils voulaient, répondaient : — Nous ne voulons rien... Ce sont ces hommes qai sont les véritables auteurs du Deux-Dé* ccmbre. Ce sont eux qui, par la terreur qu*ils inspiraient, ont jeté la nation aux pieds d*un dictateur. Ce sont eux qui lui ont fait accepter un pareil régime, malgré les fau-

tesi malgré les crimes^ itialgré tout^ i^aree qu'atant de sotigér à la politique^ la première penséô d'un citoyen sera toujours de protéger sa demeure, sa familier son foyer.

Mais, en vérité, ce qui semblé inconeeyable, c'est de voir que les hommes qui nous reprochent ce gouTern&ment sont ceux-là mêmes qui en seront responsables vis-à-vis de Thistoire. Ils nous disent aujourd'hui : « Vous avez voté le plébiscite !..«.» Je crois bien que nous Tavons voté ! Et, je puis rafôrmer, de tous ceux que je connais^ pas un ne Fa fait par dévouement pour le dictateur, tous l'ont fait par horreur de vous. Car on sentait iûstineti-^ vement que la lutte n'était pas entre rempei*eur et un autre gouvernement, mais entre Tordre et la révolution, entre Id société et le chaos; instinct qui ne nous trompait pas, puisqu'à peine cet homme tombé, les saturhales de Juin, interrompues par lui, ont recommehcé de plus belle, pour aboQtir à cette orgie de la Commune, qui restera comme le plus grand forfait des temps moderhes.

Quand une nation a connu de pareilles hontes, au lien de maudire les dictatures qui ne sont que les effets, elle ferait mieux de remoilter aux révolutions qui sont les causes. C'est absolument comme une contrée infestée par ries brigands, dû lés habitants affdlés de peur, auraient été demander aide et protection à un. gendarme. Après avoir été défendus par lui pendant vingt ans, ils auraient beau dire que le gendarihe était corrompu, qu'il avait de mauvaises mœurs, qu'il a fait une grande fortune dans le pays, on serait toujours en droit de leur répondre : Pourquoi avez-vous eu be^iû de lui ?

Notre malheur, c'est d'avoir eu besoin du gendarme... Ëty nous ne pouvons le nier^ puisque la veille de son ar-

rivée la contrée était à feu et à sang, et que le lendemain de son départ tous les crimes ont recommencé.- Et au lieu de vous en prendre à lui , prenez-vous en donc aux brigands qui vous ont forcés d'aller le chercher.

Pour moi, je trouve indigne d'une grande nation de ne pas savoir supporter Je poids de ses fautes. L'Empire était corrompu, dit-on ; c'est que la nation, corrompue elle-même, était descendue au point d'avoir besoin d'un tel régime. Et, vis-à-vis de l'Europe qui nous regarde et qui nous juge, nous devrions au moins garder le silence sur un gouvernement que nos folies avaient rendu inévitable, et qui, au bout de vingt années, paraissait si nécessaire à la France que huit millions de citoyens venaient le supplier de rester. Relevons-nous; ayons un gouvernement qui inspire la confiance à tous les honnêtes citoyens, à tous les bommes de bien, et nous n'aurons plus de complots à redouter. Vous vous plaignez qu'il se crée des journaux bonapartistes ? Ces journaux ne sont rien par eux-mêmes. Vous seuls pouvez leur donner de l'influence; et déjà, j'ai le regret de le dire, votre République a commis assez de crimes pour leur permettre de paraître avec éclat. Au lendemain de Sedan, ces journaux étaient impossibles. Rien au monde n'aurait pu faire accepter à l'opinion publique un réveil de l'idée napoléonienne. Non-seulement l'Empire semblait englouti pour jamais, mais la façon dont la chose était tombée semblait condamner ses partisans eux-mêmes à un silence éternel. Eh bien, savez-vous pourquoi ils peuvent parler aujourd'hui? c'est que depuis l'Empire il y a eu le scandale du 4 septembre, le chaos révolutionnaire, et surtout les forfaits de la Commune ; c'est qu'au lendemain même de la chute de l'usurpateur, la populace déchaînée a jeté

répouvante et qu'alors chacun s'est dit : Quels que soient les crimes de cet homme, c'était vraiment lui qui nous défendait contre ces gens-là.

Au lieu de retourner toujours un cadavre et de chercher à rhorizon des conspirations bonapartistes, rendez donc la France assez forte pour n'avoir plus à les redouter. La véritable conspiration bonapartiste, c'est la conspiration révolutionnaire. Ceux qui préparent le retour d'un despote, ce sont les hommes qui ont incendié nos palais, fusillé les otages, assassiné nos soldats. N'effrayez pas la société et elle ne cherchera pas un sauveur. Vous demandez qu'on agisse contre les journaux bonapartistes? Ce sont donc les vôtres que l'on supprimera; car VOrdre aura beau faire, il ne viendra jamais à bout de disculper l'Empire, tandis que vous autres vous viendrez peut-être à bout d'épouvanter la nation !

Enfin, quelles que soient vos clameurs sur le complot, je vous le répète encore, je le répéterai toujours : ce sont les massacres de 93 qui ont fait le 18 brumaire; ce sont les massacres de Juin qui ont fait le 2 décembre, et si nous sommes destinés à revoir un nouveau coup d'État, c'est la Commune seule qui l'aura rendu possible.

C'est vous qui avez amené Tôncle ; c'est vous qui avez amené le neveu; et véritablement, après Sedan, il n'y a que vous qui soyez capables de ramener l'enfant !.. .

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