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L'ARMÉE DE GAMBETTA

23 septembre.

La commission des grades poursuit son œuvre ; œuvre cruelle , saignante , et qui devrait être depuis longtemps accomplie. Jamais plus qu'aujourd*hui le pays n*a eu besoin de faire appel à cet esprit de sacrifice qui a toujours animé l'armée. Au lendemain de souffrances sans exemple, venir arracher à des officiers des galons qu'ils croient avoir noblement conquis, et que depuis près d'une année ils portent vis-à-vis de leurs soldats, c'est une des opérations les plus douloureuses que l'on connaisse dans rhistoire.

Il faut que la France vienne dire : Je vous ai déjà demandé de grands sacrifices ; vous, les premiers soldats du monde, je vous ai conduits à un désastre, que tout votre héroïsme n'a pu conjurer; puis, ensuite, quand il n'y avait plus d'espérance, pour mon honneur je vous ai fait combattre sans armes, sans vêtements, sans vivres...

Aujourd'hui je vous demande plus encore... plus que

votre sang, plus que votre vie, je vous demande, pour récompense de tant de services rendus, de vous dégrader vous-mêmes. . .Et cela les officiers le feront, parce que avec eux il n*y a pas de limites aux sacrifices à la patrie.

Mais, le croirait-on, dans un pareil moment, alors qu'on ne devrait entendra parler que d'apaisement et de résignation, voici des brochures et des journaux qui cherchent encore à jeter la discorde entre les prisonniers d'Allemagne et ce qu'on appelle toujours Varmée de Gambetla ! À mesure que les citoyens de bonne volonté, les honnêtes gens, cherchent à combler le fossé, les révolutionnaires, les hommes de désordre, sont là creusant toujours... Je ne connais^pas d'oeuvre plus coupable. C'est un véritable crime de haute trahison. Que toute autre question soit agitée par nos passions, je le conçois; mais celle-là, qui est la 'question de vie ou de mort, devrait vraiment dominer les rancunes et les colères.

Aujourd'hui, pour la France, Tarmée, c'est le «alut , c'est l'avenir, c'est le seul point d'appui au milieu du chaos. Aussi, je ne puis dire ce que je pense des hommes qui viennent troubler la conscience de cette armée, l'excitant au mécontentement, envenimant la plaie qui est déjà si douloureuse. A côté de ces hommes, il y a des généraux qui nous expliquent comment en servant l'empereur ils lui ont, toujours été infidèles, et comment, plus l'Empire les a comblés de grades et de croix, plus leur haine contre lui était vivace et mortelle. A ces généraux je ne répondrai point, n'ayant pas l'esprit assez délié pour comprendre toutes ces subtilités entrp les serments faits dans les colonies et les serments faits dans la mère-patrie. Je crois que pour un soldat il n'y a qu'une parole, qu'un devoir, qu'un drapeau ; et, quand ou a eu le mal-

heur de prêter un serment à un homme qu'on méprise, la seule chose à faire, c'est de garder le silence.

Enfin, dans ces temps troublés, la passion, Tesprit de parti sont tels que voilà une brochure sur Gambetta et son armée, où, après des accusations cruelles, on finit par déclarer que la France n'a pas à tenir compte des grades donnés par un tel homme. Je remercie l'auteur des paroles flatteuses qu'il a bien voulu m'adresser ; mais j'ai le regret de lui dire qu'il m'est impossible de le suivre sur un pareil terrain. On s'honore en rendant justice à ses ennemisj. M. Gambetta est un ennemi politique, et de tous le plus redoutable. Peut-être à cause de cela, si je suivais certaine tactique qui est comme de droit dans la polémique, mon premier devoir serait-il de l'attaquer, quand même, et d'accueillir toutes les calomnies dirigées contre lui. Cela, je ne le ferai point, persuadé que, pour servir une cause juste, ce qu'il y a de plus habile encore, c'est d'être juste soi-même et de rester toujours vrai.

Supérieur à son parti qui nous a fait connaître les plus lamentables trahisons, M. Gambetta a été véritablement patriote. Il a rêvé une défense de son pays, défense folle, furieuse... mais enfin, il a eu la foi, il a cru à son œuvre ; il a communiqué autour de lui la flamme qui le dévorait, et je n'en voudï^als d'autre preuve que la haine des Prussiens à son endroit. Ses armées étaient mauvaises, sans organisation, sans discipline, sans vivres, sans rien... mais enfin, c'étaient des armées qu'il avait fait sortir de terre et qui ont tenu l'ennemi en échec pendant cinq mois. Vous, qui étiez enfermés à Paris, vous n*avez pas connu ces choses; vous ne savez pas ce qu'a été le nom de Gambetta pour toute la France. Je vous avouerai même que j'aurais mieux aimé qu'il en fût autrement, et que ce rôle

n'eût pas été pris par un homme de la révolution. Mais je crois que le mieux c'est de voir la réalité en face; je crois que ces accusations sont injustes, indignes de lui, indignes de nous; et je ne comprends pas, quand on a de si légitimes griefs contre un homme» qu'on en invente de pareils.

Le crime de Gambetta, je yais vous le dire : c'est, tout en aimant passionnément son pays, de lui avoir encore préféré une chose : la révolution. Préférence qu'il avait un peu voilée au seuil de la guerre, mais qui, éclatant plus tard jusqu'à la fureur, a été un véritable scandale pour la nation . Son crime, c'est d'avoir demandé aux or- • léanistes, aux légitimistes, aux bonapartistes le sacrifice de leurs convictions et de leur foi, sans rien sacrifier luimême ; c'est d'avoir été si convaincu de la supériorité . d'âme des hommes de la monarchie, que, tout en déclarant que le parti républicain ne se battrait qu'à la condition d'imposer toutes ses volontés, il n'ait jamais fait la moindre concession, bien sûr qu'avec nous autres il n'y avait pas de limite à l'abnégation, au dévouement, à la patrie, à la résignation avec laquelle nous nous laisserions outrager chaque jour. Son crime, c'est d'avoir voulu diriger des armées comme Carnot, et de n'avoir pas compris ([ue si les militaires se trompent souvent à la tête de leurs troupes, il y a des hommes qui se trompent bien davantage , ce sont les journalistes et les avocats, lorsque, réunis autour d'une carte, ils franchissent les rivières, traversent les montagnes, prennent d'assaut les forteresses, et sacrifient de vieux généraux comme d'Au* relies et Bourbaki à leurs ordres insensés! Enfin, son crime suprême, c'est, alors que la lutte était finie, Paris aux mains de l'étranger, toutes les armées anéanties,

alors qu'il ne restait plus ni régiment, ni canons, ni rien, d'avoir laissé croire au peuple qu'il voulait continuer la lutte, quand, mieux que tout autre, il savait cette lutte impossible.

La 'vérité, c'est qu'au lieu de croire au bon sens, à la pratique, à l'expérience, Gambetta n'a cru qu'à deux choses : la révolution et lui-même. Si, faisant appel aux lumières de M. Thiers, et lui confiant la direction de nos armées, il avait parcouru la France à la manière d'un Pierre l'Ermite, prêchant partout la croisade contre l'ennemi, communiquant à tous le feu qui dévorait son âme, appelant aux armes Vendéens, révolutionnaires, soldats du Christ, sans jamais parler de trahison, et sans semer la défiance . . . puis, quand tout espoir était perdu, si, dédaigneux d'une popularité malsaine, il avait eu le courage de dire : « Français, jusqu'au dernier jour je vous ai demandé des sacrifices surhumains ; aujourd'hui la lutte est impossible, mais l'honneur du pays est sauvé !.. . » Ah! s'il avait fait cela, j'ose dire qu'il aurait une page superbe dans l'histoire, et, tout révolutionnaire qu'il soit à mes yeux, je lui aurais crié : « Merci! » parce qu'il y a une chose qui pour moi domine tout, c'est la défense du pays !

Ce que je ne comprends pas, c'est que, quand on a de telles choses à reprocher à un homme, on aille inventer contre lui de misérables calomnies. Ce que je ne comprends pas, surtout, c'est qu'on fasse peser les fautes de cet homme sur l'armée qui a été sa victime, et que, bien au contraire, on ne sente pas que plus les ordres ont été insensés, plus les officiers ont été admirables en s'y soumettant.

Bientôt, je l'espère, on ne saura plus ce que c'est que

Tarmée d'Allemagne et rarmée de Gambetta. Elles se seront fondues dans ces sentiments d'honneur, de loyauté, de dévouement que Ton retrouve tôt ou tard chez le soldat français. Quels que soient les efforts des révolutionnaires, la noblesse et la fierté d'âme de notre vieille armée triomphera de tout. D'ailleurs, quelles causes sérieuses de dissenssions pourrait-il y avoir entre les glorieux vaincus de Frœschwiller et de Gravelolte et les héroïques victimes de Bapaume et d'Héricourt, puisque tous ont le droit de dire qu'ils ont bien mérité de la patrie? Je sais qu'il y a des officiers qui se sont laissé entraîner à des réclamations regrettables ; mais, ces officiers ne sont pas les vrais coupables. Il faut être indulgent pour eux, et laisser à une presse malsaine la responsabilité de paroles empoisonnées.

Car, Dieu merci pour la France, aujourd'hui encore on peut répéter les paroles du poëte :

« L'abnégation du guerrier est une croix plus lourde que celle du martyr; mais il faut l'avoir portée pour en connaître et la grandeur et le poids. On y est soutenu par une vertu superbe qui se tient debout au milieu de tous nos vices: c'est l'honneur!... l'honneur, c'est-à-dire la conscience exaltée; l'honneur, dont le plus grand mérite est d'être si puissant et toujours beau, quelle qu'en soit la source... car, c'est la chose sacrée que cette chose inexprimable... » Oui, aujourd'hui encore, malgré nos troubles et nos désastres, cette chose sacrée gouverne souverainement l'armée française.

Et, plus tard, nos braves officiers auront le droit de dire en contant leurs exploits : « Tel jour, j'ai vaillamment combattu. . . Puis, à travers l.i boue et la neige, j'ai obéi à des hommes qui n'étaient pas dignes de me com-

mander... et, enfin, il est vena une heure où j'ai été plus fier de moi-même que si j'avais pris un drapeau, c'est quand j'ai fait à la patrie le sacrifice d'un grade noblement conquis. »

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