‹ La politique d'un soldatChapitre 28 sur 31 · HOULGATE-BEUZEVAL · texte numérisé non relu

HOULGATE-BEUZEVAL

25 septembre.

Avez-vous ea i'équinoxe à Paris ? La Seine a-t-elle fait des ravages? Depuis huit jours ici il n'est» plus question d'autre chose. Le soir, au beau milieu du repas, le garçon entre tout effaré : Si ces messieurs veulent voir le flot, c'est le moment de descendre !.•. Nous nous levons précipitamment, abandonnant moules et crevettes, et nous courons au bord de la rivière suivis par les enfants qui cabriolent à travers les tamaris en criant joyeusement : Voilà le flot ! voilà le flot !

Arrivés sur la berge nous nous mettons en rang, et nous attendons patiemment...

— Ah mon Dieu I pourvu qu'il ne soit pas passé, dit la petite Caroline tout émue.

— Non, mon enfant ; ne fais pas de bruit, il va venir I A côté de moi, un monsieur qui est très-savant, fait

des calculs sur le sable et nous explique le mieux du monde que le soleil étant par ici, la lune tout en face, et la mer dans le milieu, la marée va faire des ravages sans

pareils ! Pendant ce temps-là, les autres convives mangent notre dîner, et nous restons une heure entière, les yeux écarquillés, à regarder dans le vide, jusqu'à ce qu'un marin venant à traverser la berge : — Mon ami, savezvous où est le flot?

— Ah ! le flot!... il y a beau temps qu'il est passé, monsieur.

On rentre sans mot dire ; mais il y a beau temps que le dîner est passé aussi !

— Diable de flot! dit le petit Edouard, qui déjà la veille a manqué ses crevettes de cette façon-là !

Le lendemain matin tout le monde dort d*un profond sommeil, quand on entend un grand bruit dans les corridors :— Voilà le flot! voilà Je flot!... Oh ! cette fois nous ne le manquerons pas ! On saute à bas du lit, on s'enveloppe dans sa couverture, on dégringole les escaliers et on court se remettre en position sur la rive. Le monsieur, qui est encore plus savant que la veille, nous explique que c'est aujourd'hui le deuxième jour de Téquinoxe, que la lune est juste à l'endroit (ju'il faut, et que, par le moyen de la conjonction et du périhélie, le spectacle va être quelque chose de magnifique ! ^

— N'approchez pas trop, mes enfants, disons-nous, tout épouvantés !

Au bout d'une heure, on voit un mince filet d'eau qui arrive en gazouillant sous nos pieds, pendant qu'une brise légère nous caresse les cheveux. — Mais ce n'est pas un équinoxe,ça! dit la petite Caroline. Moi, je vous avoue que je suis de son avis... Les tamaris encore humides de rosée sont traversés par une lumière d'or, la mer a des lueurs nacrées d'un éclat incomparable ; c'est ravissant, j'en conviens, mais ce n'est pas un équinoxe. Seulement,

si le flot arrivait toujours à l'heure des repas, ce serait une véritable fortune pour le pays, vu qu'en criant invariablement, au potage : Messieurs, voilà le flot ! le même souper pourrait servir pendant huit jours aux voyageurs !

Enfin, puisqu'il n'y a pas de tempête, profitons-en pour monter au château de Careilles : Garçon, une voiture I

— Monsieur, tous les paniers sont déjà partis !

— Eh bien, avez- vous des chevaux?

— Non, monsieur; ici les chevaux sont des ânes. Nous avons la charrette suspendue pour ces dames, trois petits ânes pour les enfants, et la grande ânesse pour monsieur.

— Bah ! ce n'est pas loin, dit le savant 'qui a déjà sa boîte aux herbes attachée sur le dos ; nous irons moitié à pied, moitié en nous promenant; il y a sur la colline la flore la plus curieuse du monde !

Je n'en doute pas; mais cette manière d'aller me laisse rêveur... — Des ânes ! des ânes! crient les enfants...

Il est impossible de résister, et au bout d'une demiheure toute la caravane se met en route... Je ne sais pas sur quoi la charrette est suspendue, mais on y entend des cris de détresse... et mon ânesse, qui n'est pas d'avis de cette promenade-là, me donne des inquiétudes que je cherche en vain à dissimuler. Mais la journée est si belle !.. Ce n'est pas le ciel .éclatant de l'autre jour ; à travers les vapeurs, un soleil d'automne verse sur la vallée sa sereine et tranquille lumière. Tout autour de nous , c'est le silence, la paix... pas un mouvement, pas un bruit... Là-bas, au bout du pré, les vaches couchées sous l'orme nous regardent avec leur tête pensive; c'est un paysage honnête et charmant , baigné dans

des clartés adoucies. Quand on se penche, on voit ces lagunes avec leurs nuances et leurs bordures de coquillages qui étincèlent comme des pierreries sur un fond de sable d*or.

Pendant Tascension, le monsieur qui est plus savant que jamais, explique aux enfants que si la mer est partie, c'est que la lune l'attire tant qu'elle peut; que dans le monde tout se tire de cette façon-là, les plus gros emportant les plus petits, et que, si la lune était plus forte que nous, l'Océan nous quitterait pour aller tomber dessus, absolument comme cette pierre qu*il jette du haut du rocher s'en va trouver la rivière . Évidemment il a raison. Pourtant , vous me croirez si vous voulez, j'aime bien la science dans les livres, mais comme ça, en sortant de table, en face de ce splendide horizon, cela me trouble singulièrement... De savoir comment les choses sont faites, pourquoi elles arrivent, je trouve que cela enlève à la nature toute sa poésie. J'aime mieux écouter un pêcheur qui me parle avec épouvante des mystères du vieil Océan... et je pense toujours à ce mot de Déranger : a J'ai perdu ma sainte ignorance, follets, dansez, dansez... » Du reste, j'ai moins de regrets qu'un autre de ce côté, ayant fait au collège tout ce qu'il fallaiijt pour la perdre le moins possible. Mais enfin, j'en sais encore trop, et je vous avoue que ces gravitations, ces périhélies et ces conjonctions-là me gâtent toute la joie d'une promenade.

Pendant ce temps, le chemin côtoie un précipice; on nous conseille de descendre; comme j'ai encore plus le vertige que mon âne, je reste dessus, et je continue sans regarder. On voudrait s'arrêter, mais le guide, qui a son idée, parle sans cesse d'une certaine colonne où des sur-

prises nous attendent. Tout à coup, au détour du chemin, la colline s'abaisse, et nous découvrons un merveilleux horizon. Un golfe de trente lieues d'étendue avec toutes les côtes de la Normandie... C'est comme une coupe immense brisée par la moitié, d'où s'échapperait l'Océan. Aux deux cornes, les rochers: d'Étrelat et les dunes de Courseuilies... puis le Havre, Trouville, Cabourg... et l'Orne et la Seine couvertes de voiles blanches... Un rayon de soleil, un seul, s'échappant à travers les nuages, vient frapper la pointe du Hève, et lui donne des reflets dorés comme à un socle de bronze florentin. Alors, on s'éparpille, on crie, on court sur la bruyère... La mer a des teintes ardoisées, les lagunes s'éclairent des lueurs du couchant, c'est superbe, tout cela est d'une beauté souveraine qui grandit et pénètre l'âme.

Le guide, qui a toujours son idée, fait signe à mon ânesse de m'amener près de lui. Je voudrais résiste», maisl'ânesse obéit; et, un instant après, nous voilà tous les trois au bord du précipice, au pied de la fameuse colonne.

— Vous voyez, dit-il, ce que nous avons de plus curieux dans le pays ; et si seulement monsieur était venu huit jouVs plus tôt, il aurait vu la grande foire de Dives, qui, comme on le sait, a lieu chaque année en souvenir du roi Guillaume...

A ce nom, moi qui n'ai plus que la Prusse en tête, j'arrête mon ânesse :

— Quel roi Guillaume, mon ami ?

-^ Le fiis de Robert le Diable, monsieur.

— Comment! Robert le Diable qui est à l'Opéra?

— Je sais qu'on l'a mis en musique, monsieur; mais, ce que je puis vous assurer, c'est qu'il est né tout près

d'ici, à la petite ville de Falaise. Si monsieur veut regarder dans la lunette, il verra la fenêtre d*où il a aperçu la belle Alette pendant qu'elle blanchissait son linge dans le petit lavoir, ce qui Ta rendu si amoureux, qu'il en a comme perdu la raison.

— Ah ! mon Dieu ! et la princesse Isabelle ?

— On n'a jamais entendu parler de cette dame-là dans le pays, monsieur.

— Henri, écoute donc. Il paraît que Robert le Diable est venu ici, qu'il faisait la cour aux blanchisseuses, et qu'Alice et Isabelle, ce n'est pas vrai du tout.

— Si ces messieurs veulent m'écouter, je vais leur raconter l'histoire qui est bien connue de tout le pays : Robert le Diable était un seigneur si magnifique que, lorsqu'il voyageait à travers le monde, ses mules avaient des fers en or que Ton ramassait partout sur la route. Il portait alors le nom de Robert le Superbe, et toute la journée il était à la fenêtre à regarder la jeune Alette qui travaillait dans le lavoir dé son père. Mais, comme il avait un crime sur la conscience, il fut obligé de s'en aller en Terre Sainte pour obtenir son pardon. Il passa d'abord à Rome, où le pape lui donna sa bénédiction ; puis à Palerme, où il s'arrêta dans un couvent...

— Eh bien, mon ami, c'est là qu'il a vu Isabelle I

— ... Et ensuite à Jérusalem, d'où l'on n'a plus entendu parler de lui; si ce n'est qu'un Normand du nom de Hugues le Vilain, l'ayant rencontré, là-bas, porté en litière par des nègres : c Mon ami« lui dit Robert, vat'en dire au pays que tu as vu ton Seigneur conduit par des diables en paradis. >

— Eh bien, alors, c'est donc Alette, la blanchisseuse, qui a mis au monde Guillaume le Conquérant?

— C'est-à-dire, monsieur, qu'elle a d'abord mis au monde Guillaume le Bâtard, qui, par suite de ses magnifiques conquêtes, a été changé en Guillaume le Conquérant. Si [monsieur va à Cabourg, on lui racontera que c'est là que Guillaume a rassemblé son armée ; on dit cela pour attirer les étrangers. C'est comme là-bas, à Saint- Valery, où ils ont mis une plaque pour faire croire que la flotte s'était relâchée dans leur port. Mais moi, je peux jurer à monsieur que c'est bien ici que toute Tarmée s'est réunie. Ils étaient cinquante mille chevaliers cantonnés dans le village, et toute la flotte tenait dans le port que voilà !

Je me penche et je vois un joli petit village qui contient à peine un troupeau de moutons, et tout à côté, trois gouttes d'eau dans une espèce de mare, avec une barque qui est là le ventre en l'air, à attendre que le flot vienne la chercher.

— Mais, xnoa ami, où était donc la flotte ?

— Elle était )à derrière ces ajoncs dans la rivière qu'on appelle la Dives.

— - Mais il n'y a pas d'eau dedans L..

— Parce que la mer s'est retirée, monsieur l

— Oui, je vois bien qu'elle s'est retirée. Mais elle ne se retirait donc pas du temps de Robert le Diable?

— Je ne peux vous dire, monsieur, répond le guide visiblement blessé ; mais, ce qu'il y a de certain , c'est qu'il y avait ici cinquante mille chevaliers, et que c'est sur cette colonne que se tenait Guillaume pendant l'embarquement ; à preuve que voilà le dessin de la tapisserie qu'on peut voir encore à Bayeux, tapisserie brodée par la reine Mathflde elle-même, où tous >es chevaliers sont les

plus ressemblants dn monde . Et voilà la chanson bretonne que Ton chante encore dans le pays :

c Entre la paroisse de Pouldrégot et la paroisse de c Plouaré, il y a de jeunes gentilshommes qui lèvent une c armée pour aller à la guerre.

c Pour aller à la guerre par delà la mer, au pays des « Saxons. J'ai mon fils Silvestick qu'ils attendent. J'ai c mon fils Silvestick, mon unique enfant, qui part avec « l'armée, à la suite des chevaliers... »

Mais je n'écoutais plus..., et je rêvais à ces Normands. Qu'est-ce que c'était que ces gens-là?... L'avez -vous jamais compris?. .. Il y a des choses dans l'histoire que je lis comme un somnambule. Qu'était-ce que cette nation, vivant toujours sur Teau, parcourant les mers, remontant les fleuves, et ne mourant jamais de faim ?•.. On raconte qu*à sa mort, Charlemagne s'est mis à pleurer en les voyant pénétrer dans la Seine... Je ne sais pas si j'aurais, pleuré, mais j'aurais été grandement surpris !...

C'est comme Xerxès, qui, quand j'étais petit, traversait l'Heliespont avec un million d'hommes, et qui faisait fouetter la mer les jours où elle était mauvaise. Ce qui m'étonne aujourd'hui, ce n'est pas que la mer fût mauvaise et qu'elle se laissât fouetter ; c'est que Xerxès pût mettre un million d'hommes dessus !...

11 y avait jadis, en Tcturaine, une dame qui ne croyait pas à la Chine. Toutes les fois qu'elle voyait des habitants du Célesle-Empire avec leurs queues et leurs pieds cassés, elle disait que ce n'était pas vrai et que ces gens-là jouaient la comédie. Je ne vais pas si loin, mais, quand on me montre un petit ruisseau qui peut à peine porter la barque d'un pêcheur, et un village qui ne nourrirait pas un bataillon, et qu'on me dit que cinquante mille che^

valiers ont organisé là leur flotte, cela jette mon esprit dans une inquiétude impossible à décrire! Et cependant... il y a bien quelqu'un qui a pris la grande Bretagne 1 Mais qui nous expliquera le mystère?... Comment! j'ai vu, pendant la guerre dltalie, ce que c'était que d'embarquer une brigade de cavalerie, et de nourrir quelques milliers d'hommes !... Et, alors, nous avions la vapeur, le télégraphe, toutes les ressources d'une centralisation sans pareille !... Comment! Napoléon a passé trois ans sur ces côtes sans parvenir à franchir le détroit!... Aujourd'hui encore, on nous dit qu'il est impossible de transporter tous les brigands qui ont incendié Paris, et voilà le fils de Robert le Diable et de la blanchisseuse Alette qui trouvait le moyen d'embarquer cinquante raille hommes dans un port où il n'y avait pas d'eau et de les nourrir pendant trois mois sur la côte!... Quelle intendance avait-il donc, mon Dieu 1...

Et encore, nous dit la chronique de Guillaume de Poitiers, « Tarmée se fit remarquer par une discipline si sé- « vère, que les villageois vivaient paisibles et joyeux au « milieu des hommes d'armes, sans craindre le moindre Œ larcin pour leurs récoltes ni pour leurs troupeaux... » Eh bien, les habitants de Dives avaient de la chance ! et si seulement il leur était venu trois franc-tireurs pendant celte dernière guerre, ils auraient joliment regretté le temps de Robert le t)iable !

Mais, depuis quelques moments, le guide semble inquiet. Il nous dit qu*il faut se hâter. On entend des bruits étranges... quelque chose de sourd et dç profond qui arriverait du fond de l'horizon ; les oiseaux de mer volent en tout sens... Chose bizarre! il n'y a pas un souffle et les

vagues accourent avec fracas. C'est le vieil Océan qui se réveille... marins, baigneurs, blanchisseurs courent à ce qu'ils ont laissé sur la rive... Puis, lèvent s'élève, et voilà la tempête dans sa furie!...

La nuit est déjà venue que nous ne pouvons encore nous arracher de la plage ! C'est que, tout à coup, au mjlieu de ces ténèbres, les vagues se couvrent de flammes ! Tout prend feu... le sable, les coquillages... chacun de nos pas fait jaillir des étincelles !... Le savant veut nous expliquer que cette phosphorescence vient de petites bêtes qui out une lumière sous la queue... mais je le quitte précipitamment, et je cours au milieu des flammes, poursuivi par ce§ flots qui semblent hurler après moi... J'ai le vertige de ce bruit, de ces ténèbres, de ce feu... Ah! tu t'es moqué de moi, semble me dire le vieil Océan, en même temps qu'un coup de vent lui porte mon pajetot...

— Allons-nous dîner cette fois, crie Edouard !

— Me voilà, mes aniis!... Je ne sais pas si cela vient du périhélie ; mais, depuis qu'il m'a pris mon paletot, je crois à réquinoxe !

OUI! JE LES DtFENDS TOUSI

8 octobre.

— Mais c'est une chose étrange, me dit-on chaque jour, vous les défendez tous?

— Eh, oui, je les défends tous! Et voilà ce qui me sépare de vous autres, qui ne saisissez un drapeau que pour frapper des hommes *qui devraient être vos alliés. Devant le danger qui nous menace , quand j'entends des partisans de la monarchie s'attaquer entre eux, cela me. semble une guerre civile!... Que vous faut-il donc pour vous réunir?. . . Jamais je n'attaquerai ni les Bourbons» ni les Bonaparte, ni les d'Orléans. Et quand on me demande quelle peut être ma pensée, je la résume ainsi : Je défends tous ces souverains, parce que l'étude de notre histoire m'a prouvé que chacun d'eux, à son heure , a protégé mon pays contre les barbares.

Depuis quatre-vingts ans, c'est la Révolution qui a fait tout le' mal. C'est elle qui sans cesse précipite la France au bord de Tabîme où nous nous débattons aujourd'hui, et chacun de ces princes est venu successivement l'en

tirer, pour lui faire connaître quelques années d'ordre et de repos. Peu importent Tes préférences que je puis avoir. Les uns ont pu commettre des crimes, les autres ont commis des fautes; mais pour moi, le fait éclatant , c'est que tous sont venus arracher la France au chaos démocratique, et la faire respirer pendant quelque temps, jusqu'au jour où la Révolution s'est déchaînée de nouveau.

Après les horreurs de 93 , Bonaparte nous a donné les années du Consulat, qui sont, peut-être, les plus belles et les plus glorieuses de notre histoire. Mais, comme luimême était la Révolution à cheval , après des triomphes et des désastres sans pareils, il a fini par faire crouler l'Europe sur la France! C'est alors qu'à leur tour les Bourbons sont venus se jeter entre nous et l'étranger, sauvant peut-être d'un démembrement cette nation ingrate qui, dès la première heure, n'a cessé de leur faire une guerre acharnée , jusqu'au jour où ces princes euxmêmes, exaspérés par la lutte, se sont rendus coupables envers la nation. En 1830, la Révolution était de nouveau déchaînée, et les hommes de 93 se dressaient menaçants quand on est venu demander au duc d'Orléans d'accepter la royauté constitutionnelle.

Il ne me convient pas d'examiner ici jusqu'à quel point le duc d'Orléans avait le droit, pour sauver le pays, de prendre le trône de' l'enfant qui lui avait été confié. Ce sont des questions irritantes que je trouve mauvaises à notre époque. Mais le fait indiscutable , c'est qu'après les glorieuses Journées, le trône des Bourbons était irrévocUblement perdu, et que, si Louis-Philippe avait refusé, la Révolution était déchaînée ! Seulement, comme la situation elle-même condamnait ce prince infortuné à

flatter la démocratie, attaqué sans relâche, assassiné vingt fois, ne trouvant de dévouement vrai ni dans le peuple ni dans l'armée, il a lutté contre les émeutes jusqu'au jour où les libéraux imbéciles, les rêveurs, les idéologues, toute cette race impuissante et bavarde qui reparaît encore aujourd'hui, est venue, avec ses réformes et ses banquets, prêter main-forte aux révolutionnaires et ouvrir la brèche par où le flot s'est précipité , emportant libéraux, démocrates, républicains... et un peu plus la France elle-même. Sii)ien que, lorsque le second Bonaparte est apparu, la nation, affolée de terreur, s'est précipitée à ses pieds. Et il est tellement vrai que nous lui devons le calme de ces vingt dernières années, que, la veille de son arrivée , ces hommes finissaient à peine les journées de Juin , et que le lendemain de son départ ils commençaient la Commune. C'est un malheur , c'est peut-être une honte, mais c'est comme cela. Et l'Europe, qui le sait, trouve que nous ferions mieux de nous taire.

En un mot, pour reprendre une image que je crois avoir déjà faite, mais qui seule explique bien ma pensée : depuis quatre-vingts ans que les bêtes féroces sont déchaînées, je considère tous les souverains comme les gardiens qui sont venus les faire rentrer , et qui , plus ou moins , ont 'su fermer la cage. Ils l'ont fait de diverses manières; chacun a employé des procédés différents ; mais tous nous ont protégés, et je leur en serai éternellement reconnaissant. «

Maintenant, vous, mes chers amis, vous au milieu desquels je vis, vous vous écriez avec indiguatioji que c'est un blasphème de faire de telles comparaisons ; vous me dites que tel gardien a toutes vos sympathies, que tel au-

tre vous inspire des sentiments d'horreur , que celui-ci était l'honnêteté même, que celui-là était un aventurier... Pour moi, je répète invariablement ceci : Pendant leur règne ils ont contenu les bêtes; quelques choses qu'ils aient faites, nous sommes condamnés à la reconnaissance ; et j'ai même le regret de dire que ceux que vous outragez le plus aujourd'hui, sont ceux-là mêmes qui nous ont donné le plus d'ordre au jour où vous étiez le plus épouvantés ! La différence entre vous et moi , c'est que, avec une conviction pareille, j'ai dirigé tous mes coups sur les bêtes féroces, et que je n'ai jamais voulu attaquer les gardiens ; non point que je considère ceux-ci comme ayant été irréprochables, mais à cause des services que tous nous ont rendus. Et le malheur de la France vient de ce que vous êtes tellement aveuglés sur le véritable péril , que , dans votre haine pour certains gardiens, vous iriez tendre la main aux bêtes féroces elles-mêmes.

Je sais que cette manière d'envisager la politique m'est absolument particulière; mais c'est le dernier de mes soucis. Pour moi, il y a un ennemi, il n'y en a qu'un seul : la démocratie révolutionnaire I C'est cet ennemi qui broie la France depuis quatre-vingts ans : à lui tous mes coups, à lui toute ma haine!. . . Guerre acharnée , implacable, sans merci!... mais, quand je vous vois agir de la sorte, guerre sans espérance! Malheureusement, si je dis : à lui toute ma haine, je ne peux pas dire : à lui tout mon mépris : car, entre des bêtes qui attaquent si bien et des hommes qui se défendent si mal, ce n'est pas toujours les bêtes qu'on méprise le plus.

Votre crime devant l'histoire, à vous, légitimistes, or-

iéanistes, bonapartistes , sera de n'avoir pas compris ces choses. Vous vous frappez entre vous avec un acharnement sauvage ; et quand je vois à la Chambre, dans la presse , cette lutte mortelle, je me dis que c'est folie. Vous ne sentez pas le danger , vous ne voyez pas le véritable ennemi, et, je vous le répèle encore : c'est de la guerre civile. Vous trouvez ma politique misérable? Ah ! mieux que vous j'aime la France! Je suis le parti de l'ordre; j'aurais acclamé n'importe quel drapeau, si vous aviez pu vous entendre. Jusque-là, je mettrai mon honneur à ne jamais attaquer aucune monarchie, me rappelant toujours ce que j'aurais eu sans elle!!. . .

Plus tard on verra qui était dans le vrai. Mais enfin , nous ne pouvons vivre ainsi. Puisque M. Thiers, qui a commencé à flatter les bêtes, est impuissant à les contenir désormais, je demande que l'Assemblée, cette Assemblée qui est souveraine, soit noire gardien aujourd'hui. Encore une fois, je la supplie de laisser là les préoccupations monarchiques, qui ne peuvent conduire à rien , et de nous donner l'ordre; Tordre que nous attendons toujours, Tordre sans lequel une nation ne peut vivre. Et pour cela je lui demande de faire disparaître les hommes de la démocratie révolutionnaire; ces hommes de scandale et de malheur qui gouvernent notre France, ces hommes que Ton rencontre dans toutes nos provinces, et qui ont été placés au lendemain de Témeute de Septembre, une des plus lâches trahisons des temps modernes. Je lui demande de faire respecter la France , de se faire respecter elle-même!. . . car, chacun le dit, il en est temps!

Enfin, je le répète encore, je le répéterai toujours : si jamais ces Bonaparte que Ton outrage reviennent nous gouverner, c'est que, malgré leurs fautes ou malgré leurs

crimes, la France aura comparé l'énergie qu'ils ont déployée en gardant les bêtes, avec la faiblesse, l'impuissance et la lâcheté que d'autres ont montrées vis-à-vis d'elles.

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