LES DROITS DU SEIGNEUR ET LES DROITS DU PEUPLE
29 septembre.
Il y a quelques jours, traversant une bourgade des environs de Paris, je vis un groupe de villageois qui disputaient à propos de la Commune et de ses bienfaits. — Avant d'accuser ces gens-là, disait l'un d'eux, écoutez donc ce que dit M. Chapuis dans son livre, et vous verrez où nous en serions sans le dévouement des républicains ! • . .
J'ai voulu savoir comme les autres ce que disait M. Chapuis, et bien m'en a pris, car ce sont des choses que nous ignorons absolument . Une conspiration légitimiste se tramait à Versailles ; déjà Henri V s'était entendu avec l'Assemblée, quand l'héroïque population de Paris a sauvé la France par cette suprême convulsion de la Commune. Sans elle, tout le passé allait nous revenir : corvées, tailles, droits du seigneur, et quels droits!... Les connaissez-vous tous?... M. Chapuis en sait l'histoire et se fait un devoir de la raconter à nos campagnes. C'est toute une suite de scènes merveilleuses, bien faites
pour jeter autanl de surprise que d'épouvante dans l'esprit des pauv/^es villageois.
Ainsi, « le paysan devait donner le cheval qui
venait après le meilleur, le fermier la vache qui venait après la meilleure, et sa femme devait donner la robe, à moins qu'elle n'eût une fille assez grande pour souffler une chandelle allumée...
« Et, quand l'aïeul venait à mourir, le serviteur de
l'abbé, prenant un bâton blanc, marchait à reculons vers le troupeau, et la bête qui était touchée lui restait. . .
€ Tandis qu'à la fête du prieur les paysans étaient tenus d'apporter un chapon bouilli sur la table des abbés, et, le découvrant de telle sorte que la fumée s'échappât, ils le remportaient ensuite pour le manger à la maison... »
Mais il me serait difficile de vous redire cette longue suite d'abus, et, par-dessus tout, bien impossible de vous peindre l'effet qu'ils produisaient autour de moi !... Pourtant, dans la foule quelques-uns d'entre eux ne semblaient pas parfaitement convaincus. Habitants de Neuilly, pillés et brûlés pendant la Commune, ils paraissaient moins préoccupés des abus du passé que des inconvénients du présent. — Ne vous arrêtez pas à ces choses, leur disait-on, vous ne savez pas où vous retomberiez sans les révolutionnaires; et peut-être qu'à l'heure même où vous vous plaignez, vous seriez à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de chanter; et il y aurait tout en haut du mont Valérien un seigneur dont les pigeons et les droits vous gêneraient singulièrement.
Pour moi, je ne conteste point l'histoire des pigeons et
des grenouilles ; et, si j'avais vécu au moyen âge, il est
probable que quelques-uns de ces droits m'auraient paru
singulièrement désagréables. Mais enfin, il y a une chose que je voudrais dire, et à laquelle il me semble qu'on ne pense jamais*: c'est que, si nous n'avons plus les droits . du seigneur, nous avons à la place les droits du peuple ; droits qui sont moins compliqués sans doute, plus faciles à saisir, mais qui ne laissent pas en certains jours d'être assez rudes pour le pauvre monde. M, Chapuis nous dit que tous les vingt-cinq ou trente ans le seigneur prélevait des dîmes considérables. Il faut bien reconnaître que rien n'est changé, et qu'aujourd'hui, à peu près aux mêmes époques, le peuple souverain vient exercer ses droits d'occire, piller et brûler; droits qu'il exerce magnifiquement du reste, avec cette différence que dans^la suite des temps ceux du seigneur avaient fini par s'en aller e7i fumée^ tandis qu'à chaque génération nouvelle les droits du peuple me semblent d'une réalité plus terrible.
Et, on le voit, je ne discute même pas la question de savoir si ce sont vraiment les républicains qui nous protègent en ce moment contre les abus du passé... Puisqu'ils en parlent, puisque au milieu de nos désastres et vis-à-vis de l'étranger, ils promènent ces choses à travers les campagnes, aux yeux de nos paysans épouvantés, c'est qu'ils sont convaincus que là est un des plus grands dangers de l'heure présente. Mais ce qui m'étonne, je le répète, c'est qu'on ne pense jamais à comparer les abus d'autrefois à ceux d'aujourd'hui. Je ne parle pas de certain droit dont on avait fait grand bruit et que nous savons aujourd'hui n'avoir jamais existé. Je dois même dire que je n'avais pas attendu le livre de M. Veuillot pour en être bien convaincu; car, dans tous les récits que l'on m'en faisait, ce qui me surprenait toujours, ce n'était
pas les populations, c'était le seigneur. Non; mais, pour tous les autres, j'ai beau les relire dans le livre de M. Chapuis, quand je les compare à ceux du peuple, je trouve ceux-ci plus terribles que ceux-là. Car, enfin, s'ils étaient désagréables, il y avait encore moyen de s'arranger.
On me dit, par exemple, que je serais forcé de donner le cheval qui viendrait après le meilleur... ceU prouve donc qu'on me laisserait celui-ci et les autres, sans compter que si ma fille était assez grande pour souffler une chandelle allumée, je garderais ma vache..., tandis que le peuple est bien trop avisé pour prendre la chose qui vient après la meilleure, et quand bien même on aurait une fille assez grande pour éteindre un feu de cheminée, il ne vous laisserait jamais votre bête!
On me dit ensuite que, le lendemain, le serviteur de l'abbé viendrait avec son terrible bâton... Gela me gênerait fort de le voir arriver ; mais enfin, puisqu'il serait forcé de marcher à reculons, j'aurais, toujours la ressource de mettre en tête la plus mauvaise bête du troupeau...; tandis que le peuple se garde bien d'aller à reculons ; tout au contraire, il va droit devant lui, et, comme il a les yeux grands ouverts, il n'a que faire d'un bâton pour marquer ce qu'il veut prendre !
Je sais bien qu'à la fête du prieur il me faudrait porter un chapon bouilli sur la table des abbés... mais enfin, je ne perdrais jamais que la fumée, et une fois qu'ils l'auraient respirée, j'aurais toujours la consolation de m'en retourner chez moi manger mon chapon, tandis que le peuple est bien trop intelligent pour se contenter de la fumée, et qu'il veut toujours avoir la bête !
Mais, me dira-t-ou, et si les grenouilles se mettaient à
chanter, songez-vous à ce qu'il vous faudrait faire?... Eh bien, oui, mes amis, j'y ai songé, et c'est là ce qui me prouve, comme je vous le disais l'autre jour, que, chez moi, le grand ressort e^t brisé, car lorsque je vois le droit que le peuple vient d'exercer dans ma demeure, où tout est pillé de la cave au grenier, et quand je pense à mes pauvres camarades tués dans les rues de Paris, vous m'en croirez si vous voulez, mais je vous avoue que j'aimerais encore mi^ux aller le soir, pendant une heure, empêcher les grenouilles de chanter; car, enfin, s'il était humiliant de venir faire la moue au seigneur et de battre l'eau de ses étangs, déjà cette grimace était une sorte de consolation ; et puis, quand les grenouilles ne chantaient plus, on retrouvait en rentrant sa famille et son foyer, que personne ne songeait à détruire.
Oui, quelque surprenante que semble la chose, si aujourd'hui le peuple souverain consentait à changer contre les droits du seigneur tous ceux, qu'il a conquis depiiis l'immortelle révolution, je vous jure que je m'y soumettrais à l'instant. Plusieurs fois par an, à l'époque déterminée par lui, je m'engagerais à mettre sous son nez un chapon bouilli dont il respirerait un instant la fumée, et même à aller battre la pièce d'eau des Buttes Chaumont si les grenouilles empêchaient Belle ville de dormir !...
Maintenant, ce qui me surprend, ce n'est pas que M. Chapuis dise de ces choses, c'est de les retrouver plus ou moins dans des ouvrages d'hommes considérables, dans les discoui% de M. Dupin, dans les articles des Débats!!,., et quand on pense qu'un écrivain, tel que M. Yeuillot, s'est cru obligé de venir avec son immense talent s'occuper de semblables questions... c'est vëri-
tablem«nt un des signes du teinps ! Non point que je trouve étrange de voir tous les jours écrire sur les droits du seigneur et jamais sur les droits du peuple ; car pourquoi mettrait-on dans un livre ce qui est magnifiquement écrit dans toutes les rues de Paris, sur nos palais incendiés, nos demeures anéanties, sur les tombes de nos prêtres et de nos soldats assassinés?.., droits du peuple exercés sous les yeux de l'étranger, avec son argent et applaudis par lui ! Non, certes, je ne trouve pas cela étrange. Mais, quand on songe qu'après quatre-vingts ans de ruines et de désastres amenés par la révolution, au lendemain même de la Commune, et alors que nous sommes plus menacés que jamais, il y a des écrivains sérieux qui, au lieu de travailler au salut de la France, s'en vont fouiller dans les ténèbres du moyen . âge, et reviennent agiter ces fantômes du passé pour nous empêcher de voir les terribles réalités de Theure présente, on se demande quelle peut être leur pensée !
Et, je le répète, s'il n'y avait que les révolutionnaires pour dire ces choses, je ne m*étonnerais point, car c'est leur métier, et j'avoue même que c'est leur droit. Mais les libéraux!... dire qu'au milieu de cette société qui croule, alors que, dans la mesure de ses forces, chacun de nous s'attache à un pan de mur pour l'empêcher de tomber, dire qu'ils viennent nous parler de l'effroi que leur causent et la vache et le chapon et la grenouille!... cela semble vraiment une sinistre plaisanterie!
Et savez-vous pourquoi ils en parlent î car, enfin, tous ces hommes intelligents, considérables, reconnaissent mieux que moi que la société peut être menacée de mille dangers, mais pas de celui-là ! Ah ! c'est qu'en certaines heures il faut flatterie peuple souverain! c'est qu'il faut
se faire pardonner de résister parfois à la révolution en évoquant les choses du passé. C'est la concession obligée à l'opinion démocratique. Ce sont paroles perdues à une époque où il semble que nous n'ayons pas une heure à perdre!... Mais enfin, pour faire oublier certaines audaces, on frappe de temps à autre sur Rome, sur les jésuites, le moyen âge, le droit du seifirneur... afin de n'être pas confondu avec ces affreux réactionnaires!... Ce qui fait qu'en Tattaqùant, ce peuple vraiment souverain, chacun lui fait des sourires, se penche vers lui et lui demande un peu pardon. Et ce qui fait qu'on dira peut-être un jour que, de tous, ceux qui l'ont attaqué en face ont eu seuls du courage.