‹ La politique d'un soldatChapitre 4 sur 31 · UNE LEÇON D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

UNE LEÇON D'HISTOIRE

10 juin.

Rien n'est plus curieux que l'attitude des journaux démocratiques depuis quelque temps. Ce silence qu'ils gardent sur nos désastres, ces paroles d'apaisement, de conciliation..., cette douleur muette avec une résignation vraiment chrétienne . . .

Quand on se rappelle jadis les cris d*horreur et de vengeance dès qu'un gouvernement était forcé de sévir, on est vraiment émerveillé de cette conversion soudaine !... Us nous conseillent de nous occuper de nos affaires, et de ne plus récriminer. C'est que le peuple a commis quelques fautes, et que, lorsque le peuple est coupable, on doit l'oublier au plus vite.

Maintenant, qu'est-ce que le peuple, me direz-vous ? Oh I ce n'est ni vous, ni moi. Ce n'est même pas le soldat qui combat, le paysan qui laboure... Non! c'est l'ouvrier des usines, c'est l'homme en blouse des grandes villes. Le peuple sacré, c'est celui-là, et pas un autre. C'est pour lui qu'on doit subir les ruines, le pillage, l'incendie !.. . Dès qu'il a escaladé l'Hôtel de Ville pour faire une révolution, la France entière doit s'incliner devant elle!

Quand on dit : Ou a tiré sur le peuple, cela veut dire qu'on a tué un ouvrier, ce qui est bien le plus grand des sacrilèges! Sacrilège tel, qu'à lui seul il peut amener une révolution ! L'ouvrier était, parfois, un meurtrier luimême, mais l'attentat n'en est pas moins horrible. On peut assassiner les paysans dans leurs champs, les soldats dans leurs casernes ; Lyon, Marseille, Perpignan, peuvent, à leur gré, fusiller des magistrats, lapider des officiers, tout cela n'est rien, car ces gens-là ne portaient pas la blouse; ils n'avaient pas les bras nus... ils n'ont donc pas de pitié à attendre ! Ce sera même une cause de gloire pour les émeutiers, que l'on viendra chercher dans leur prison comme Eudes et Mégy et que l'on ramènera en triomphe à la capitale.

Voilà ce que les journaux démocratiques ont fait. Ils ont dit à l'ouvrier qu'il était le maître, le maître souverain ; que plus il était ignorant, plus il était sublime et devait être puissant... C'a été le despotisme de la boue. On n'a plus cherché que cette lueur d'en bas qui seule devait éclairer la nation.

Dès lors, ce peuple a eu ses chambellans, ses adorateurs, toute une cour. Comme on ne pouvait arriver que par lui, chacun aspirait à descendre. Plus on plongeait dans la boue, plus la popularité devenait grande, et Dieu sait quelle émulation à se courber plus bas, à se vautrer davantage !

Pendant vingt ans, ces journaux ont prêché le mépris de Dieu, la haine de la société, l'envie du riche et du puissant. Sans eux, les ouvriers auraient été, comme leurs frères les paysans, simples, honnêtes et contents de peu ! Tout cela est bien leur œuvre. Ils ont semé les vents, et aujourd'hui ils récoltent la tempête. Et nous !...

nous restons avec l'ennemi sur le territoire, notre capitale en ruines et un peuple qui nous hait.

La leçon servira-t-elle ? Elle a été si profonde, si épouvantable, qu'on devrait presque Tespérer. L'un d'eux surtout a subi une expiation vraiment sans exemple.

Dans cet immense désastre, on n'a peut-être pas assez médité sur la lamentable fin de ce pauvre Gustave Chaudey. Pour moi, je ne connais pas de leçon plus haute que celle de ce drame sanglant... Cet écrivain du Siècle jeté en prison par le peuple qu'il a tant flatté, et condamné à marcher au supplice avec ces prêtres qu'il a tant insultés!... C'est lui qui disait : « On nous demande toujours si « nous penchons pour la Commune ou si nous penchons « pour Versailles. Notre réponse est bien simple :. Nous « ne penchons pas! »

Il né penchait pas, l'infortuné ! et pourtant c'était un honnête homme, dit-on, un cœur chaud et généreux, qui laisse derrière lui des regrets unanimes. Il eût pu servir une noble cause, mourir avec honneur pour un drapeau respecté.

Mais le Siècle s'est trouvé sur sa route, qui lui a dit : c Venez, venez parmi nous. Ici, la règle est peu sévère et la tâche n'est pas rude : Voltaire est notre Dieu ; il suffit de plaire à la foule et de prêcher au peuple qu'il n'a plus d'âme et qu'il lui faut jouir au plus vite. Du reste, rien à craindre dans la lutte : chez nous on tire sur des prêtres désarmés et non sur le pouvoir, ce qui nous assure une popularité facile et sans danger. 3> Et il est entré dans cette maison malsaine^ et il s'est mis à la triste besogne ! Mais comme il était honnête, un jour est venu où il a voulu résister !... Il oubliait qu'en révolution on ne s'arrête pas ; qu'à la première halte, le peuple dévore celui qui reste en ar-

rièrel « Marche! marche! criait-on. Si tu t'arrêtes, c'est que tu nous trahis ! Que viens-tu nous parler de gouvernement légal ? C'est toi qui nous a lancés sur l'Assemblée le 4 septembre ! Il y avait, alors, une Chambre nommée par le peuple souverain!... Et tu l'as renversée avec nous, tandis qu'aujourd'hui, il n'y a que des insurgés que nous avons mis nous-mêmes au pouvoir, et que nous avons bien le droit de remplacer, à notregré!... D'ailleurs, tu nous appartiens, marche! marche !... »

Mais le malheureux ne voulait pas les suivre!... De sorte que quand la Commune est venue, la situation a été terrible !

— Qui va triompher? sedemandait le Sièc/^ avec épouvante... Attendez, attendez! Laissez -moi le temps de prendre un parti !

— Non ! devine, ou meurs! criait le peuple. Il faut choisir, il faut parier!.,. Et d'abord il faut nous livrer le traître de la maison ! celui qui a osé résister au peuple le 31 octobre.

Et l'orage n'a cessé de gronder jusqu'à ce qu'un jour on entendit un grand bruit dans la rue !... C'était la foule! c'étaient les enfants de Voltaire, les hommes sans âme, sans Dieu, sans espérance, qui venaient réclamer leur victime !... « Que me reprochez-vous? disait l'infortuné ; je suis innocent. Je n'ai jamais préféré l'Assemblée à la Commune ! voyez vous-mêmes 1 j'ai dit que < je ne penchais pas ! »

Mais on ne discute pas avec le peuple I La bête rugissait et. voulait sa proie... Et on Ta traîné dans les rues !... Et Voltaire l'a regardé passer en riant, et toute la foule battait des mains !...

Va-t'en, infortuné ! mais surtout ne cherche pas à te

défendre! marche à la mort en silence!... Les prêtres, les religieux sont là-bas qui t'attendent à la prison !... tes victimes d'autrefois, devenues aujourd'hui tes compagnons d'infortune!... c'est sur eux que tu as lancé le peuple pendant dix-huit ans, et c'est avec eux que tu vas mourir! Seulement, ils mourront en héros ; ils auront la suprême consolation du Dieu qui les attend, de la foi pour laquelle ils ont combattu, du monde qui salue leur martyre! Tandis que toi, tu n'as rien à espérer!... rien à espérer dans Tautre monde, puisque tu n'as pas d'âme ! rien à attendre dans celui-ci, puisque tout ton courage n'a été que jusqu'à dire que « lu ne penchais pas ! »

Eh bien, puisqu'on veut aujourd'hui lui élever une statue, qu'on la mette à l'ombre de celle du Maître, et quand plus tard un honnête homme voudra se jeter dans la presse démocratique, on lui dira : Regarde ! voilà comment on meurt quand une fois on s'est livré au peuple !

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