‹ La politique d'un soldatChapitre 5 sur 31 · UNE GRAVE ERREUR · texte numérisé non relu

UNE GRAVE ERREUR

14 juin.

Quand on a commis une erreur, il faut Tavouer simplement et sans détours. Nous avons vivement attaqué un journal de la république honnête , mais , en vérité , notre bonne foi avait été surprise; et nous espérons que les républicains eux-mêmes rendront justice à la loyauté de DOS explications. Pour moi , qui étais resté loin de Paris, pour moi qui n'avais rien vu, rien su, j'ai été, il faut bien le dire , complètement victime d'une cruelle mystification.

Déjà, cependant , certains doutes m'étaient venus en entendant le Siècle s'écrier avec un légitime orgueil : « Âh ! nous avons bien le droit de parler ainsi , nous autres qui sommes restés jusqu'au dernier jour, luttant à visage découvert contre les sinistres bandits qui pendant deux mois ont ensanglanté la capitale I » Alors seulement j'avais commencé à entrevoir quelque chose... Je m'étais dit : « Mais c'est impossible I on nous a trompés I c'est bien là le cri de l'indignation vraie, le sentiment du devoir accompli!... » Et de suite j'avais fait ce qu'on devrait toujours faire dans le journalisme : j'avais oublié les haines de parti, pour ne chercher que la vérité ! Mais

ce n'est qu'aujourd'hui , à l'instant même , que Ton m'a appris ce que tout Paris soupçonnait évidemment , mais ce dont la province ne se doute seulement pas !

Oui, je sais tout aujourd'hui , et je comprends la douleur des républicains, cette douleur muette, résignée, qui commande à tous le respect : Des misérables se sont emparés du journal le Siècle , ainsi qu'ils l'avaient fait pour le Journal officiel. Ils lui ont tout pris, son format, son titre , ses signatures , et la perfidie a été telle que, cachant leur haine sous une apparente modération , ils ont entraîné la population honnête de Paris et ont achevé ainsi de nous plonger dans l'anarchie.

Mais , me direz-vous , comment aviez-vous pu croire un instant^ après les assassinats de la rue de la Paix, le massacre des généraux , les menaces de mort et d'incendie, que ce journal , le plus considéré du parti démocratique, avait jamais osé défendre la Commune et l'opposer de Fa sorte à l'Assemblée?...

C'est vrai ! c'est bien vrai ! Mais que voulez-vous? Il y avait une telle mesure , une telle, habileté dans leur langage , qu'avant de m'accuser il faudrait peut-être d'abord relire tous ces articles pour s'expliquer mon erreur. On me dit que le Siècle lui-même n'a pas encore cette collection , qu'il n'a pu se la procurer tout entière. Poar moi , je n'ai que quelques numéros , mais je m'empresserai de les mettre tous à sa disposition...

J'ai, par exemple , le numéro du 14 avril , où le misérable qui avait pris le nom de Thonorablc M. Cernuschi, après avoir conseillé de faire cuire Versailles dans son jiLS, hâte de toutes ses forces la démolition de nos monuments.. « La Commune , dit-il , vient de décréter que la « colonne de la place Vendôme sera démolie. Cette dé-

« molition est-elle réalisable? Oui, car ce n'est pas du « socialisme; seulement qu'on se dépêche!.,, »

J'ai encore le numéro du 12 mai, où l'autre misérable, qui avait pris le nom de l'honorable M. Ténot, fait envisager aux Parisiens les dangers du triomphe de l'Assemblée : « Paris pris d'assaut , dit-il , Paris désarmé , « c'est le boulevard de l'idée républicaine abattu!... « Paris conservant ses armes et faisant ses conditions , « c'est la république invulnérable ! Nul plus que nous t n'est touché de la bravoure, de la persévérance, de oc Vabnégation de ces milliers de gardes nationaux qui « luttent intrépidement et meurent stoïquement!... »

Car ces hommes n'ont rien respecté, pas même le nom de cet infortuné Gustave Chaudey , leur future victime , dont ils voulaient d'avance profaner le martyre : tout cela avec une apparente mesure, qui ne se dément jamais, mais qui n'est nulle part plus remarquable que dans le célèbre parallèle entre M. Delescluze et M. Thiers : « M. Delescluze et M. Thiers représentent tous les >deux « la tradition du pouvoir fort. M. Delescluze descend du « Comité de salut public , M. Thiers, du Consulat napo- « léonien. A M. Delescluze, il faut quatre-vingt-six corn- « missaires ; à M. Thiers, quatre-vingt-six préfets. Nous « avons du respect pour M. Delescluze; nous respectons (( M. Thiers. M. Thiers et M. Delescluze voudront bieu « nous pardonner l'un et l'autre si nous avons pris la « liberté de saisir cette ressemblance... »

Maintenant , quels sont les auteurs^ de cette sinistre mystification? On dit que le Siècle a déjà des renseignements, qu'il est sur les traces du complot, et que bientôt tout sera découvert. Jusqu'ici , il semble probable que celui qui a hâté la démolition de la colonne ne pouvait

être que Courbet se cachant sous le nom de l'honorable M. Cernuschi!... Quel autre que M. Delescluze luimême aurait jamais osé établir le parallèle que Ton vient de lire entre ce misérable incendiaire et le chef de la République française, que le Siècle admire tant aujourd'hui ? Il n'y a pas jusqu'à Félix Pyat , qui n'ait apporté son sinistre amphigouri signé du nom de l'infortuné qu'il devait faire mourir et auquel il fait dire auparavant : a que les acteurs n'agissant pas sciemment, mais consi- « dérablement , et •que les réacteurs qui croient agir « sciemment n'agissant même pas considérablement, il y « a dans la Commune une puissance secrète qui conserve « la République... »

Non 1 ils n'ont rien respecté, prenant chaque jour les noms les plus honorables de la démocratie pour répandre leurs idées, et se servant même des presses du Siècle pour couvrir d'opprobre cet empire dont le Siècle a été le meilleur soutien, cet empereur dont M.-Havin était le meilleur ami.

Seulement, me répétera-t-on toujours, en lisant ces articles, comment avez-vous pu croire un instant qu'un journal honorable ait vraiment signé de telles choses î C'est vrai, je l'avoue; et ce sera une des plus grandes confusions de ma vie. Car, enfin, en dehors de toutes les haines de parti, il doit toujours y avoir le respect les uns des autres, la considération de ses ennemis ; et, pardessus tout, jamais je n'aurais dû croire qu'un journal, après avoir dit de faire cuire Versailles dans son jus, après avoir conseillé de renverser la colonne, et avoir comparé M. Thiers à un incendiaire... ait osé déclarer, le jour de la victoire, « qu'il n*y avait pas de pitié possible pour « ces banditSy ces incendiaires, ces pillards^ ces forçats,

« ces sinistres démagogues^ contre lesquels il avait lutté « courageusement à visage découvert ! >

Seulement, où ces écrivains luttaient-ils, nousdemandera-t-on, sur quelles barricades ont-ils combattu? Nous ne le savons pas encore. Mais ce qu'ils ont dû souffrir, voyant leurs noms déshonorés chaque jour par les insurgés, tandis qu'en réalité ils combattaient courageusement contre eux... tous les hommes de cœur le comprendront sans peine. On nous dit que le Siècle réunit à la hâte tous ses faux numéros; mais surtout qu'il ne perde pas un instant ! Qu'il tâche de se procurer la collection entière, car tout ce que je peux lui dire, c'est qu'il y en a soixante-six absolument semblables à ce que je viens de vous montrer. Déjà la réaction s'agite. Les prêtres vont exploiter la chose; profitant du nom étranger de l'honorable M. Cernuschi, ils vont se demander quel peut-être cet Italien qui vient en France pour renverser nos monuments et demander le partage du pays en trente-six mille communes. Que le Siècle raconte donc à nos campagnes ce qui s'est passé ! Qu'il avoue simplement la mystification dont il a été victime... et surtout qu'il change de suite son titre, son format^ ses signatures; car un journal de la république honnête, un journal qui défend aujourd'hui M. Thiers ne peut rien conserver de ce que ces misérables ont déshonoré à jamais !

P. S. Au dernier moment on m'apporte des journaux que je n'avais pas encore vus, et qui, paraît-il, ont subi à peu près le même sort !... — Voici la Vérité, V Avenir national... Ah! mon Dieu! le Temps!!!.,, le Temps lui-môme, ce journal de la démocratie doctrinaire, à qui

M i!Jli"PHlW«R«P?P»««!ÇiPB«!r!^

nous devons M. Jules Ferry. C'est un infâme complot pour jeter le déshonneur sur tout le parti démocratique ! Il faut prévenir ces journaux que des numéros portant leur nom ont rempli Paris pendant la Commune ; qu'ils les fassent disparaître au plus vite, autrement la republique honnête en sera bien certainement atteinte !

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