DE L'AUDACE, DE L'AUDACE, ET ENCORE DE L'AUDACE
22 jnin.
Je me suis absenté hier de ce triste Paris ! Je voulais savoir ce que pensent nos paysans, entendre un peu leurs raisons. Au fond, je ne les ai jamais crus si bêtes que le Parisien veut bien se l'imaginer ! Je les ai trouvés lisant et discourant sur les affaires, fort surpris de certaines choses et me questionnant à qui mieux mieux 1
« Vous le voyez, m'ont-ils dit, les circulaires ne nous manquent pas, ni les journaux et les brochures. Dieu merci, chacun nous promet merveille et on ne sait auquel entendre. Voilà que nous recevons ce matin les deux manifestes de la gauche, qui sont vraiment les meilleurs du monde, d'abord parce qu'ils nous apprennent qu'il y a deux gauches, ce que nous ne savions pas encore, puis parce qu'ils nous démontrent clairement que, de ces deux gauches, l'une veut du mal à la Commune et l'autre ne lui veut rien.
« Il paraît, du reste, que ces deux gauches ne s'entendent pas bien sur les assassins de Paris; elles sont tout à fait d'accord en ceci : que la République est le meilleur des gouvernements, par la bonne raison que, s'il y a trois
monarchies, il n'y a qu'une République, ce qui doit mettre tout le monde d'accord.
« Ainsi donc. Monsieur, voilà qui est bien entendu, et il ne faut pas nous embrouiller, il y a Irois monarchies, deux gauches et une République I... Pour les monarchies, nous le savions déjà, mais pour la République, je vous avoue que nous avions toujours espéré qu'il y en avait une autre. Or, les deux gauches sont sûres qu'il n'y en a qu'une seule^ celle que nous avons maintenant, que nos pères ont eue en juin 48 et nos grands-pères en septembre 93.
c Mon Dieu ! ce n'est pas pour en dire du mal , mais enfin, il faut bien l'avouer, le paysan est craintif, et ce gouvernement qui pille , tue et brûle tout à l'occasion a quelque chose d'extraordinaire et en même temps de terrible qui effarouche les simples d'esprit ! Aussi, quand on nous vantait sans cesse la République, pensions-nous toujours que c'était de Vautre qu'on voulait parler!... dr, l'autre que nous n'avions pas vue encore, que l'on atten-^ dait chaque jour et que les plus avisés appelaient la République sans républicains.
« Mais le Siècle pourra vous donner de bonnes explications ; car vous n'ignorez pas ce qui lui arrive, Monsieur, et ce qui est vraiment providentiel. Le voilà qui entend des voix,.. Il entend des voix qui lui crient tout ce qu'il faut faire, et qui en ce moment lui ordonnent de se replier sur lui-même j de ne plus parler de ruines ni d'incendies et d'oublier la Commune, de douloureuse mémoire.
ff Tout d'abord nous avons demandé ce que c'était que ces voix. Or, il paraîtrait que, dans la démocratie, la plupart des journaux en entendent de semblables; que c'est
par là qu'ils ont été si bien inspirés jusqu'ici, et ont prédît infailliblement tout ce qui devait advenir. Et chacun se plaît à reconnaître que, de toutes ces voix, celle du Siècle est encore la plus extraordinaire. Il Ta entendue lors de la guerre d'Italie, lors de la guerre d'Autriche. C'est elle qui lui a crié de servir l'Empire, lui a permis ensuite de ménager la Commune, et lui ordonne aujourd'hui d'acclamer M. Thiers. C'est une voix prudente, avisée. Seulement, parfois elle n'est pas claire pour les paysans ; et nous ne comprenons pas toujours 1 Ainsi elle nous dit qu'après ces derniers événements nous devons bien reconnaître que l'épreuve des monarchies est faite à jamais, que le seul parti est le parti démocratique, et que la République étant comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas!
« Pour le soleil, la « voix » n'a pas tort, et personne ne la contredira. Il est certain que, quand Paris brûlait, il fallait être tout à fait aveugle pour ne point le voir, et que les villageois réunis sur le coteau s'écriaient tout d'une voix : « Ah! pour le coup c'est bien là la République. » Mais suffira-t-il de l'avoir vu pour devenir de suite républicain, et ceux qui jusque-là demandaient un roi n'en voudront-ils plus, simplement pour avoir contemplé ce soleil de la République ? Le Siècle en doute bien un peu, et il avoue que beaucoup d'honnêtes gens n'étant pas suffisamment pi'éts, la République les a étonnés^ et que leur tempérament délicat n'a pu se faire encore à la vive atmosphère de la démocratie.
c En cela la voix ne l'a pas trompé. Il est certain que la République a parfois quelque chose de tout à fait étonnant, et qu'aux derniers jours de la Commune nous avons vu quantité de personnes délicates qui s'enfuyaient dans la province, ne pouvant supporter plus longtemps la forte
chaleur de la démocratie parisienne. Mais ce qui semble le plus terrible, c'est quand le Siècle demande à la fin qu'on le ménage parce qu'il a fait de grandes concessions et qu'il s'est retenu tout le temps de la « Commune, 9 en abandonnant ses amis politiques.
« Ainsi donc, ii se retenait!... Quand il demandait le renversement de la colonne, quand il criait de faire cuire Versailles dans son jus, quand il comparait M. Thiers à M. Delescluze, il se retenait toujours... Mais, alors, disent les paysans, qu'est-ce que ce sera quand il ne se retiendra plus? On tremble rien que d'y songer, et on se demande ce que nous prépare la prochaine révolution. C'est peut-être pour cela que la voix lui a dit de se replier, de rentrer en lui-même et d'examiner sa conscience. Et si toutes les voix en ont dit autant à leurs journaux, on aura le grand spectacle de toute ]a démocratie repliée d'un bout à l'autre de la France, faisant son examen sur la Commune, de douloureuse mémoire. »
Vous devinez ce que j'ai répondu, et si j'ai souri de la simplicité de ces villageois I Ils sont comme ces naïfs que je rencontre chaque jour et qui me demandent si certains journaux ne vont pas cesser de paraître.
Cesser de paraître ? ah ! ils ignorent tous le grand principe de la révolution : « De l'audace, de l'audace, et en-* core de l'audace ! »
Les républicains savent que le peuple souverain est souverainement imbécile... Puis ils comptent sur le chaos dans lequel nous nous débattons... et vraiment ils n'ont pas tort. Il y a eu dans cet écroulement de tout comme un affaiblissement du sens moral ; le grand ressort s'est brisé . Non-seulement on n'a plus la force de l'indigna-
tion, mais, à la Chambre, dans le gouvernement, dans la presse, c'est une confusion, un pôle-mêle lamentable !... Assassins, députés^ pétroleuses, journalistes... roulent ensemble, écrasés par les mêmes événements, confondus dans la même infamie! on ne sait où se prendre... Les honnôles gens perdent pied et renoncent parfois à se reconnaître !
Il y a ceux qui ont assas§iné. ceux qui ont défendu les assassins, ceux quin^ontpas penché, ceux qui ont attendu le triomphe pour tomber aux pieds de M. Thiers. Si Ton jette Tanathème à Tlnternationale : «Prenez garde! vous dit-on, vous oubliez que ses membres siègent sur les •bancs de l'Assemblée ! » — S'il s'agit d'un manifeste contre Dieu, la magistrature, l'armée : « Arrêtez ! s'écriet-on, un de nos ministres l'avait signé !... » — Si Ton parle d'un complot : « Mais, taisez-vous ! nos magistrats étaient complices ! »
Eh bien , puisqu'à la Chambre on accepte cette confusion, ne ponrrait-on, dans la presse, se compter une fois et dire : Oublions nos haines, nos rancunes. Il n'y a plus de légitimistes, d'orléanistes, de bonapartistes, il n'y a plus que les honnêtes gens d*un côté, et de l'autre les incendiaires et leurs amis.
Où éticz-vous lo jour du crime , quand les forçats tenaient pendant deux mois entiers Paris asservi? Qu'avezvous fait? Qu'uvez-vous dit? Etiez-vous le journal des honnoles gens ou le journal des forçats et des incendiaires? Tout est là !... Assez de lâcheté et de mélange ! et ne nous laissons plus éclabousser davantage.
PRHONS ttAROE!
25 juin.
Il y a quelque temps, je traversais un de nos faubourgs « Une foule s'agitait dans la rue. Je suis la foule. J'entre dans une cour de sinistre apparence, et à travers le brouillard je vois des êtres entassés pêle-mêle et grouillant dans la boue! D'où venaient-ils?... Tous avaient été jetés là par la misère ! La guerre et la Commune en avaient grossi le nombre... Et, depuis nos désastres, combien d'inoffensives créatures sont tombées de jour en jour et ont fini par rouler jusque-là?... Dans toutes les grandes villes cela s'entasse peu à peu jusqu'à ce qu'une descente de police rejette toute cette écume sur la rive
Je pénètre dans la maison. Après avoir gravi'un
escalier tournant, j'arrive dans une mansarde remplie de monde..., bommes au costume étrange, espèces de filles en baillons de bal, tous entassés contre la muraille, quelques-uns accroupis comme des cbiens effrayés. Je marcbais avec précaution. Un papier douteux retenait des cloisons mal jointes. Il fallait se frayer un passage à travers un tas de bardes, loques de dentelles, lambeaux de soie et de velours, que les agents poussaient du pied. Gomme la nuit se faisait, on distinguait à peiné, mais
partout on sentait Cette misère malsaiae et hideuse près de laquelle l'infortune de l'ouvrier en blouse semble presque du bonheur. Au bout de la salle, sur un grabat, était étendu un homme à cheveux gris, à la physionomie mélancolique, mais avec un regard sans lumière et je ne sais quoi d'étonné et de stupide.
... L'interrogatoire continuait; j'écoutais les réponses : Cet homme était danseUi** Sa fomme, qui avait été figurante, habillait les actrices du faubourg ; les filles chantaient dans les chœurs, les garçons jouaient dans les cirques. Quand je dis ses enfants, au fond, on ne pouvait pas savoir» et lui-même, si on le questionnait, ne semblait se rendre compte de rien!.,. D'autant plus qu'à chaque instant les agents découvraient d'autres êtres que l'on tirait d'une pièce voisine, qui dégringolaient des mansardes, et dont il était alors impossible de bien préciser la famille ni la profession : figurants, aides machinistes, commissionnaires, filles de théâtre, suivantes d'actrices ; puis toutes ces créatures sans nom qui servent aux plaisirs de Paris, et que dès leur enfance on dresse pour ses fêtes, ses caprices et ses orgies.
•Que leur reprochait-on? Rien encore; seulement on voulait savoir... La Commune s'en était servie pour ses réjouissances, et on retrouvait chez eux quantité d'objets dont personne ne pouvait expliquer la provenance. Une seule chose était bien certaine, c'est que tout ce monde mourait de faim ! Pendant ce temps, les perquisitions continuaient dans la cour, et quand on regardait par la fenêtre, on voyait toute cette foule qui s'agitait dans la pluie, et suivait les premières colonnes que la gendarmerie emmenait déjà. Mais moi je regardais toujours cet homme sur^son gra-
bat ! îl suivait d*Utt œil StUpide \èh agents qûî allaient et venaient fouillant ses hà^dès, culbutant des meubles brisés, et f^pôUdait eômrïie UU Somnambule à toutes leé questions (|ul lUl étaient faites. Il était assez dlfâcilô dé se r^ConUattré à ti-àVérS le long réôlt dô ses infortunes... Mais té que l*ôa ^eâtàit bien, ô^cst que c'était lamentable!
Tous imaginez-vous cet homiûé qui, depuis une âhnéé entière, ne conçoit Yieti k pê qui se passe autour de lUi, et qui, & ôhâeuu de ûos désastres, se demande toujours quand il pourra daUsé^ !
Au mots de Juillet, il àVait eucôre compris la guerre : lès ballets b'âVàieut pas eessé, les cirques jouaient force
batailles, filles et gà^ÇDUS chantaient la Marseillaise, tôUte la maison fabriquait des drapeaux et dés oriflammes pour lés manirestatiôns de la rué... Mais, tout à coup , voilà Frœschvilleï^, Voilà Sédàiî !... Lés malheurs cfôUlènt sUr nous. Pafis est enfermé dans un ôerclé de feï*, et alors on voit ^infortuné erfant à travers là ville, cherchant partout où îl pourra danser l... Voilà vingt ans qU'il danse ! Connaissant Paris, il a élevé Ses filles pour lé théâtre, ses garçons pour le cirqUe ; toute ;sa famille pour les plaisirs de la capitale. Et tout à coup on lui dit qtx*()n ne chante plus, qu*on ne danse plus, qu*on ne figure plus!... C*est la plus effroyable des révolutions !
L*hiver vient, puis la famine et tous les fléaux, et comme ces infortunés s*entr*aîdent, cet homme donne asile à dé plus misérables que lui, si bien que de la cave aU grenier la maison se remplit peu à peu de pauvres êtres .sans aveu qui vivaient de nos plaisirs et qui en meurent aujourd'hui. Chaque jour, pendant le siège, il envoie ses enfants aux nouvelles. Les événements mar-
cbent !... Tantôt on attend Tarmée de province, tantôt on désespère... Et lui toujours dans sa mansarde, grelottant de froid sous la neige, à chaque nouvelle ne demande qu'une chose : quand pourra-t-il danser!
Arrive la capitulation!... Paris est délivré. L'étranger revient, les théâtres rouvrent, toute la famille recoud ses hardes, reprend ses costumes, et court sur les planches !... Enfin il danse!...
Quand éclate la Commune !••• Alors que s'est-il passé?... Quelle part a-t-il prise à ces sinistres journées ?... Il ne semhle pas bien le savoir lui-même. Pour lui, en fait de politique, le gouvernement illégal, c'est celui qui n'a ni théâtres, ni concerts, et Paris sans bals et sans féeries, c'est la véritable insurrection...
L'interrogatoire fini, on l'emmène avec sa famille^ mais on me dit qu'on les relâchera tous ! Dans ces moments de crise la police plonge dans les profondeurs, et ramène pêle-mêle, au grand jour, tout ce qui tombe sous sa main, mais pour en laisser retomber le plus grand nombre dans la boue où elle les a pris I Seulement, on n'a peut-être pas assez songé à ce qui s'est passé, quand, brusquement, cette guerre a bouleversé l'existence de ces milliers de misérables!... pauvres êtres dévoués à nos plaisirs, si bien organisés pour nos fêtes, et que cette trombe de fer est venue broyer sans pitié !
Et tout en parlant de cela, j'arrivais à la Madeleine, et là, dans cette boue, se cachant dans l'ombre, toutes ruisselantes de pluie, j'apercevais d'autres misérables qui, elles aussi, ont souffert de la faim. Je les regardais promenant leur misère à travers nos ruines, pauvres spectres parés qui allaient et venaient, accomplissant en
silence et avec une régularité consciencieuse leur lugubre promenade.
A quelques pas de là, leurs compagnes plus heureuses osaient affronter la lumière... Les cafés s'emplissaient comme autrefois. Les jeunes gens, qui, depuis le danger, avaient disparu de Paris, revenaient en foule avec ces créatures. Les femmes s'évertuaient pour rire, les hom« mes s'efforçaient d'étrç gais ; en apparence c'était le même bruit, la même joie. On voyait que chacun avait hâte de reprendre le chapitre où il l'avait laissé.
Ëtait-cela même gaieté?... Je ne le pense pas, moi, qui ai tant aimé le Paris d'autrefois, quand il avait la légèreté et l'insouciance du bonheur ! Il me semblait voir en rêve des ombres se débattre autour de moi, et qu'au lieu de rires, j'allais entendre des sanglots ! A mesurQ qu'on parlait de féeries nouvelles^ je sentais la tristesse m'envahir !... Mais est-ce que, vraiment, tout va recommencer comme jadis? Est-ce que l'on compte nous faire rire des mêmes choses ? Est-ce que dans les théâtres nous entendrons les mêmes folies? Ah! je le dis sans austérité, ce serait lamentable ! Oublierait-on les Prussiens qui nous regardent du haut de nos forts, et que l'on trouve chaque soir déguisés au milieu de nous?... Ils viennent voir si la France va bientôt se remettre au plaisir pour les divertir un peu jusqu'au jour où elle aura achevé de payer les milliards !... Ah ! si, à défaut de vertus, nous avions la haine !... Si nous savions haïr comme la Prusse après léna! Quelle haine patiente, âpre, sourde, éclatant tout d'un coup, après cinquante ans d'un travail incessant !
Mais non, nous ne savons pas haïr! Seulement, prenons garde ! Au lieu de parler de notre générosité, on dira :
Paris était un mauvais lieu QP^ iQS barbare^ ^qnt. Y€[QUS châtier, après quoi, il s'est remis à Torgie!.,.
Pauvre France! faisons-la respecter ^anssQQm^lliearl N'oublions pas cette Europe qui Tpbservç et la h^it ! qpi la hait pour sa gloire passée, les services rendus, l'infortune présente. Dieu sait que je ne veux pas faire 4^ iqqrale, je n'en ai pas le droit !,,« Mais en vérité je Iç dis : Ayons, si Ton veut, les meilleurs théâtres, le3 preo^iers artistes... mais nçnous amusons plus des même^ choses. Il est impossible, quand de pareils malheurs ont croulé sur une nation, qu*elle pe sq transfigure pa$. L^ Fwnce est vraiment trop malheureuse I.^^ Oui, faisous-l^ ri^§pecter!,.. Tâchons qu'elle porte dignement sou infortUQ@, et n'oublions pas ceux qui nous regardant , çt qui YÎeildront ngus insulter eu riant au milieu de nouQ !