LI6UE DES HONNÊTES SEM
99 Juin.
Les journaux démocratiques sont en grande colère. La ligue des honnêtes gens leur déplaît fort, et ils crient au scandale ! Qu'est-ce que cette « Union ? » disent-ils ; et comment orléanistes, bonapartistes, légitimistes, espérezvous jamais vous entendre ?
Mon Dieu, c'est bien vrai. Nous ne nous entendons guère, et, dans ce pauvre pays troublé, sur ce sable toujours mouvant, nous sentons chaque jour davantage que ce ne sera pas chose facile que de rebâtir la maison ! Mais, néanmoins, nous nous rencontrons eu un point : nous ne voulons plus du tout être tués, ni pillés, ni incendiés. C'est comme notre mo^ d'ordre aujourd'hui.
Quant au reste, en effet, il y a grande confusion. Mais, que voulez-vous, retrouvant Paris en si pitoyable état, et nous souvenant de ce qui lui est déjà advenu en 48, nous nous sommes dit : voilà trop longtemps que cela dure. Formons une ligue. On rappellera comme on voudra. . . la ligue des honnêtes gens, ou plutôt la ligue des gens qui ne veulent plus qu'on les tue ni qu'on brûle leurs maisons.
C'est sans doute là une triste politique, et les républi-
caîns qui sont des hommes de cœur et de courage en seront grandement scandalisés... j'en conviens; mais je voudrais cependant leur faire entendre notre sentiment : c'est comme si, en arrivant au Jardin des plantes, ils voyaient toutes les bêtes en liberté, et, qu'étant sur le point d'être dévorés, ils se concertaient entre eux pour trouver des gens capables de les faire rentrer et de ne plus lei^ lâcher jamais.
J'avoue bien, en effet, que ce n*est pas de la haute politique ; et, vis-à-vis des sublimes théories que je lis chaque jour dans les journaux de la démocratie, je sens quelle pitié nous devons inspirer à ces purs esprits qu'aucun désastre n'ébranle. Mais, il mut bien le dire, dans nos malheurs, nos caractères ont fléchi, le grand ressort s'est brisé : moi qui vous parle, j'ai eu pendant huit jours les bêtes dans ma maison ; chez mes voisins , elles ont tout dévoré, de sorte qu'en politique, quand on vient nous parler de droit divin, d'idée démocratique, de légende napoléonienne... nous ne demandons plus qu'une chose : « Gela fera-t-il rentrer les bêtes? »
Je suis vraiment confus d'avouer de pareils sentiments! Et peut-être nedevrais-je pas contmuer la discussion en face de ces grands caractères de Ja démocratie dont la foi se retrempe dans nos malheurs. Car il faut rendre cette justice aux républicains : leur foi est si ardente, leur religion si haute , que pillage et incendie n'y font rien; et, depuis quatre-vingts ans que la République nous égorge et nous ruine, après chaque désastre ils reviennent plus confiants et plus superbes, nous demandant de l'admirer davantage.
Maintenant, qu'on l'admire tant qu'on voudra, je ne m'y oppose pas. Mais, pour moi, voyez-vous, c'est bien fini :
décidément j'ai trop peur des bétes! et je ne songe plus qu'à une chose : trouver des gens pour les renfermer bien vite et ne plus les lâcher jamais!... et quand je rencontre un candidat, je ne m'inquiète plus de son opinion, je demande simplement s'il est capable de fermer la cage et de m*empécher d*étre dévoré. J'avouerai même que, depuis que j'ai vu la Commune, je comprends bien des Choses que je ne pouvais expliquer jusque-là : ces coups d'État de brumaire et de décembre qui troublaient tant mon esprit!... Et, m'est avis aujourd'hui que beaucoup d^honnétes gens ne les auraient jamais acceptés alors s'ils n'avaient pas eu peur comme moi , et que de* pareilles dictatures auraient été tout à fait impossibles si un an auparavant on n'avait pas lâché les bêtes!...
Aujourd'hui la chose est faite! La République est morte , tuée encore par les républicains. Un souverain peut venir. Quel est-il?... Je n'en sais rien! mais ce qu'il y a de sûr c'est qu'il va venir quelqu*un! C'est dans l'air! on le sent! on le respire! Qu'il ne s'inquiète pas du reste.... tout est prêt pour le recevoir. Les bêtes ont fait rage et on ne sera pas difficile. Car voilà ce qu'il y a de commode quand une fois on les a lâchées, c'est que cette nation habituellement si fière, obéit sans murmure, ce qui fait que le meilleur moyen d'établir un dictateur , c'est encore de proclamer la République!...
Du reste, tout le monde aujourd'hui ne parle que d'honnêtes gens; on en cherche partout; les journaux républicains répètent en chœur « qu'il faut nommer des hommes d'une vie sans tache, qui soient en même temps d'honnêtes républicains, » Mais*, pourra-t-on en trouver? demandent les incrédules.
Je crois que oui, et même que ce sera chose facile. Car,
le tout est de s'entendre et de savoir ce qi|Çy dans 1^ démocratie, on appelle un honnête républicain. le me f appelle qu'autrefois, quand on attaquait certains journaux , les démocrates répondaient toujours : C'est possible; ceux-là , nous vous les abandonnons... Mais si vous vonlez un type de républicain pur, caractère tellement admirable qu'il impose le respect à ses ennemis eux-mêmes , voyez M. Delescluze!... Et, cette opinion était si bien répandue que les journaux les plus considérés, les DébatSy le Temps.,., ne Vatta^ient )am/fis sqns lui rendre hommage,
Eh bien, nous avons vu ce qu'a fait c^lui qui , pendant trois ans, était proclamé le plus honnête homme de son parti, et nous nous demandons avec une certaine inquiétude ce que feraient d'autres honnêtes républicains ci on f.n nommait encore*
Mais, nous disent les démocrates, « Yoij.s êtes des révolutionnaires ; quan4 on a la République, ne pas nommer des républicains, c'est vouloir renverser Tordre établi. >
C'est vrai; mais. Tordre établi par qui?... Tout est là. Un jour vous avez escaladé THôtel de Ville ; vous avez chassé la Chambre souveraine, mis vos députés pour gouverner la France, vos avocats pour nommer les éyêques, et vos journalistes pour conduire les armées; après quoi des amis à vous sont accourus vous renverser... Tout ^est confondu , tout s'est écroulé... Et, après un an de malheurs sans exemples, ceux d'entre vous qui sont restés dans la maison nous crient an milieu des ruines :
— Ah ! n'approchez pas, révolutionnaires, nous sommes là ; c'est Tordre établi.
— Oui, vous êtes là ; mais comment y étes-vous vei^us ?
et qu'avez-vous fait depuis que vous y êtes? Regardez dans quel état est la pauvre maison!...
— C'est nous qui avons éteint l'incendie ! C'est la Ré-* publique qui a vaincu la Commune !
— Oui, mais c'est elle qui l'avait amenée!... comme en juin 48 ! car voilà ce qui se passe avec vous autres : vous mettez le feu d'abord,... Vous l'éteignez ensuite... et puis vous demandez qu*^on vous remercie. Franchement, nous aimerions mieux n'avoir pas brûlé.
Cela me rappelle une histoire que l'on me contait à Naples il y a quelques années. Les brigands s'étaient emparés d'un village des Abruzzes, s'y étaient installés le mieux du monde, organisant des postes, des patrouilles et fusillant les insurgés. Comme ils étaient les maîtres et que le pays était bon , tout aussitôt ils étaient devenus conservateurs, ne parlaient plus que de l'ordre établi ; et si on les menaçait de l'armée du roi : — Ah ! pour Dieu, disaient-ils, plus de changements! ce pauvre pays a été assez troublé ! ! ! laissez-le s'organiser un peu. Ces royalistes sont de vrais révolutionnaires, et avec eux il n*y a point de repos possible...
Et quand, ensuite, d'autres brigands venaient les attaquer, pillant et incendiant les maisons du village, les premiers disaient après la victoire : Êtes-vous heureux de nous avoir dans le pays ! Jamais les soldats du roi n'auraient si bien gagné la bataille I
— C'est vrai, répondaient les pauvres Italiens, mais , sans vous , les autres ne seraient pas venus , ce sont des compagnons qui vous suivent partout,... et d'une façon ou de l'autre, nous sommes toujours ruinés!...
— Allons! allons, vous êtes des ingrats, répondaient
I les brjgdnds , et vous mériteriez d'être abandoanés aux
armées royales!...
Vous le voyez , avec les journaux de la démocratie , on passe toujours agréablement son temps! Quelque tristes que soient les pensées , en entendant parler des honnêtes gens de la démocratie, du respect de V ordre établi^ une douce gaieté s'empare de vous et ils ont vraiment le privilège du rire !
Mon Dieu! dans l'armée , il y a une coutume que je crois bonne : quand un officier a manqué à l'honneur, il est mis en quarantaine. Défense de lui parler, de s'asseoir à sa table, d'écouter ses excuses ! Pour les journaux qui ont défendu la Commune , on devrait agir de même , et chaque fois qu'ils osent relever la tête , on devrait leur rejeter leurs articles au visage et reprendre toutes les paroles qu'ils ont prononcées pour les marquer comme d'un fer rouge.
L'ARHtE
1^ jaillet.
Chaqae jour paraît une nouvelle brochure sur l'armée, contenant un projet complet de réforme et prouvant invariablement ceci : que tout était détestable et qu'il ne faut rien conserver. Ne fallait-il pas s'y attendre?... Quand une armée a été battue , chacun n'a-t-il pas le droit de la discuter, de la maudire? Organisation, intendance, cadres, tout y passe... Les maréchaux ont trahi, les généraux étaient incapables, les officiers ignorants, les soldats indisciplinés... Hélas I qu'y a-t-il donc dans la défaite?... La veille, tout semblait plus solide que le granit ; on ne parlait en Europe que des soldats de Sébastopol et de Solférino;... en un instant tout s'effondre!... On croit trouver un terrain pour reprendre pied , mais il s'ébranle , rien ne tient plus, on entend comme des craquements sourds, et le dernier pan de mur s'écroule derrière vous !
Quant à moi , je ne me permettrai pas de soumettre un projet; je m'en rapporte absolument à M. Thiers. Mais, en vérité , jamais pays ne s'est trouvé dans une situation semblable : trois armées !... oui ! trois armées absolument étrangères l'une à l'autre , qui se sont ignorées pendant
cinq mois et qui se retrouvent aujourd'hui : l'armée de province, l'armée de Paris, l'armée de Metz et de Sedan !
Ces trois armées , je ne veux pas les comparer , je ne veux pas juger les services rendus; mais enfin voici la situation actuelle : L'arm^Q d^ Paris a eu beaucoup de croix et quelques grades; l'armée de province a eu beaucoup de grades et quelques croix , l'armée de Metz et de Sedan n'a rien eu du tout, ^équilibre a donc été rompu... violemment rompu , non par la faute des hommes , mais par la faute des circonstances. D'autant plus que beaucoup de ces récompenses ont été données un peu à l'aventure, comme on le pouvait, à des troupes toujours errantes, battant en retraite, fuyant à travers la neige. Si bien qu'on voyait tout d'un coup un flot dégrades et de décor^tious jeté par Gambetta sur une armée qui passait près de lui, tandis qu'un peu plus loin des troupes cernées par l'ennemi ne pouvaient rien demander, ni rien recevoir.
Je le répète, personne n'a été coupable : les évëneiQcnts auront été plus forts que la volonté humaine, et , d'ailleurs, à quoi servirait- il de récriminer aujourd'hui ! Seulement l'équilibre a été rompu... Comment le rétablir, tout est là ! La question est tellement grave et complexe, que chaque fois que nous avons entendu un projet, notre premier mouvement a été de nous écrier : Mais c'est impossible ! tout en étant absolument incapables de proposer n^ieux.
Une seule chose est certaine , indiscutable , c'est que toutes ces promotions ne peuvent être confirmées. Une grande quantité de maréchaux de logis et de sergents ont été nommés capitaines au dépôt, franchissant trois grades en quelques semaines , et prêts , du reste, à en franchir d'autres ; car si la guerre avait continué , rien ne pouvait
les arrêter, et ils seraient aujourd'hui chefs de bataillon ou aolonels !... Chose étrange, un des moindres phénooiënes de oette époque extraordinaire, c'est que ceux qui voulaient de ravaneement devaient rester au dépAt et ne jamais demander de marcher à l'ennemi, car une fois en eampagne, ils ne pouvaient espérer que quelques grades sur le champ de bataille^ tandis que dans les dépôts les promotions se succédaient sans terme et sans repos.
— Bnvoyez-moi des troupes, écrivait Gambetta, le lendemain d'un désastre. ^'- Mais, il n^ a plus d'officiers. — Faites-en! faites-en!... Et on nommait à la hâte tout ce qui se trouvait là : sous-officiers , marins , auxiliaires!... et ceux qui croyaient avoir été reçus à Saint-Cyr... et ceux qui avaient l'intention de se présenter à l'École polytechnique! Et comme, quinze jours après, Gambetta en redemandait encore, les sergents qui venaient de passer officiers étaient tout de suite promus lieutenants , avec la certitude au prochain appel d'être nommés capitaines.
Au reste , à cette époque , il y avait un tel chaos que Ton ne s'étonnait plus. C'était comme une rage , une furie! des grades ! des grades !... et les auxiliaires se joignant à cet immense désordre , nos soldats déjà émerveillés de ces changements à vue, apercevant tout à coup des marins en officiers de cavalerie , des lieutenants en colonels, des journalistes en généraux, avaient peu à peu perdu le sentiment du grade ^ et fini par ne plus croire à rien!
Et pendant ce temps les officiers qui se battaient, apprenant ces nominations fantastiques , se disaient le soir sous la tente : que^ s'il était glorieux de lutter contre les Prussiens, il était bien plus avantageux de rester paisiblement au dépôt. Aussi , pour ces promotions-là , il
n'y a pas de discussion possible ; et je suis convaincu que les officiers eux-mêmes le comprennent déjà , et qu'ils aimeront mieux un seul grade respecté que trois galons qui feraient sourire !
Malheureusement, la question n'est pas toujours aussi simple : il y a des milliers d'officiers qui ont conquis leurs grades après des mois entiers passés dans la boue , dans la neige, luttant contre un ennemi toujours supérieur, et bravant des souffrances telles que nous avons maintes fois entendu dire aux généraux de Crimée que le siège de Sébastopol n'avait rien été au prix de cette lugubre campagne! Quefera-t-on pour ces officiers?.-.. Espérer leur appliquer la loi dans sa rigueur esl absolument impossible. Pour des temps exceptionnels comme les nôtres il faut des mesures exceptionnelles. M. Thiers Ta compris sans doute. Quanl à moi, je n'ose pas émettre un avis. Seulement, je voudrais qu*une voix autorisée pût se faire entendre pour appeler, dès aujourd'hui, son attention sur ce qui se passe dans les régiments : il y a là une situation criante, et qui peut devenir grave entre ces officiers se trouvant pour la première fois en présence.
Je crois inutile d'insister : il y a certaines choses que tout le monde devine , et il suffit de connaître le cœur humain pour savoir ce qui doit se passer entre ces généraux qui reviennent des prisons d'Allemagne et ces jeunes officiers tout couverts de galons, menacés dans leurs grades, plaisantes dans leurs exploits, et qui sentent chaque jour qu'il y a une sorte de parti pris contre l'armée de Gambetta.
L'exil donne toujours une certaine amertume , et les anciens officiers de la garde ont un peu de peine à recounaître ce qui s'est fait, en leur absence.
— Mais c'est une mascarade, disent-ils, rien de tout cela ne peut durer ! Ces grades ont été provisoirement donnés; on a le droit de les enlever tous aujourd'hui!
Et les souffrances ont-elles été provisoires aussi? Ceux qui ont perdu leurs bras et leurs jambes les ont-ils perdus provisoirement, et- les leur rendrez-vous le jour où vous enlèverez tous ces grades? Il est facile de plaisanter des armées de province parce qu'elles étaient dirigées par un fou furietiXy mais doit-on en rendre responsables les honnêtes gens qui se sont sacrifiés à la défense ilu pays?
Qui voyait-on d'ailleurs dans ces armées? Des officiers de Metz et de Sedan, qui s'étaient sauvés au péril de leur vie , et qui , après avoir assisté aux terribles batailles de Frœschwiller ou de Gravelotte , étaient venus combattre encore dans les provinces, obéissant sans murmure à des ordres insensés , se soumettant à un gouvernement qu'ils détestaient, accusés chaque jour de trahison, et subissant tout par amour pour le pays. Ceux qui sont restés en Allemagne ont souffert aussi ; mais^ qu'ils me permettent de le leur dire : Alors qu'ils se promenaient paisiblement dans les rues de Mayence ou de Francfort, je les trouvais un peu moins à plaindre que leurs camarades. Us ont connu la guerre , mais ils n'ont pas su ce que c'était que de commander des armées irrégulières ! des soldats qui n'étaient ni armés, ni encadrés, ni équipés... Ces hordes de mobiles qui n'avaient nommé leurs chefs que pour mieux leur désobéir, troupes indisciplinées qu'il fallait mener à travers la neige sans chaussures , sans vivres , sans ordre , avec le souvenir des désastres passés et la certitude des défaites prochaines... Et se battre toujours... se battre sans espoir... pour l'honneur » sous le comman-
deineQt de oe fou furieux^ qui vous insultait cbaq^e jour, dans votre passé ^ dans vos convictions, et qui, à la fin, vous accusait de trahison quanti il vous avait fait écraser par Iç nombre !
Oui^ je le déclare, ce que certains offlciers ont subi, ^ans muroiure, est au-dessus de tout éloge. Ils ont bien mérité de la patrie, et, 3'il faut absolument contester des grades héroïquement gagnés , on doit le faire avec des ménagements infinis, en respectant les services rendus.
Mais surtout quç l'on refonde Tarmée le plus tôt possible, de façon à ce que l'on ne puisse plus dire ; voici un officier dei Gambetta, voici un officier de la garde. Que l'on modère ce flot de brochures , de livres , de discours; car chacun maintenant a un plan, juge ses chefs , accuse les généraux , pour finir par ceci : qu'il se présente à la députatîon. Si bien que si cela continue il n'y aura pas (Je capitaine qui ne vienne vous dire : Tel jour, à Pouilliles-Vignes, j'ai sauvé la France dans un chemin creux, et je viens vous demander vos suffrages. Déjà, à la Chambre, les généraux ont une couleur politique ; autour d'eux se forn^ent des états-majors de même nuance, et, quand on entend parler de c^s groupes militaires, on ne peut s'empêcher de penser à l'Espagne. Qu'on nous rende une armée unie , fière , muette , n'insultant pas le souverain qu'elle a servi, n'acclamant jamais les nouveaux gouvernements, ne se mêlant à aucune intrigue; une armée toujours prête à mourir , sans autre opinion que l'honneur, se^ns autre drapeau que la France , sans antre ambition que le champ de bataille.
Il POINT B'lllTIMi6TI0N D| M. L0UI8 BLANQ
4 iniUet.
On a beau faire, on n'est jamais au courant de tout, à Paris. Je trouve aujourd'hui, dans le Journal de Berne^ deux lettres de ipi. Edgard Quinet et I^puis Blano qui devaient être bien admirables en français, si j'en jugç par l'effet qu'elles produisent en allemand ! Ont-elles p^ru ici? je ne ^als ; ms^is c'est une vraie bpnne fortune pour moi de les avoir lue^. Celle de M, Quinet est tout à fait magnifique : plus la Hépublique tue, brûle et pille, plus il se sent fier d'être républicain,., phénomène q\ie, du reste, j'avais déjà observé dans ce remarquable partj.,,. Mais celle de, M. Louis Blanc est évidemment la plus extraordinaire. Ces derniers événements lui put ouvprt tout un horizon ; il a compris le secret des choses, et il Iç révèle de l'autre côté des Alpes h, la Suissç émerveillée.
« D'abord^ dit-il, la République est essentiellement le « régime du mouvement, piais d'un mouvement trapff quille et désintéressé, et c'est à cause de cela ({xx'elle « seule rassure aujourd'hui, tan^ que h^ monarchie « épouvante. En quatre-vingts ans, elle a passé par ces « trois phases : l'utopie, l'idée et le fait. Il y $i bien eu < certains désordres, mais une fois placée au point fin-
« tersection de tous les intérêts, et réalisant ce qu'ils ont c de solidaire, elle donnera au peuple un bonheur sans « fin et sans mélange. »
J'ai cru d'abord que c* était mal traduit et j'ai demandé à voirie texte. Mais Ton m'a dit que, bien au contraire, c'était moins surprenant en allemand, parce que cette langue a quelque chose de nébuleux et de profond qui se prête à merveille aux grandes conceptions de la démocratie. Du reste, il est inutile d'expliquer ici quelles sont les trois phases dont parle M. Louis Blanc : Vutopie^ c'était 93 ; Vidée^ c'était 48 ; le faity c'est aujourd'hui. Si bien qu'après quatre-vingts ans, nous qui nous plaignons toujours, nous avons le bonheur d*être arrivés juste au moment où la République est à son point de perfection.
Maintenant, vous me direz peut-être que nos aïeux étaient bien difficiles de ne voir qu'une utopie dans les massacres de septembre ; et, quant à moi, j'avoue qu'il fallait un furieiix entêtement, quand on venait vous couper la tête, pour ne pas reconnaître qu'il y avait là un fait. Heureusement qu'en 48 on est devenu plus raisonnable et qu'on a commencé à soupçonner Vidée, Et pourtant ce n'est qu'après la Commune que % fait est apparu aux plus incrédules dans sa puissante réalité.
Mais, par-dessus tout, ce que nous devons ne pas oublier, c'est que la République est essentiellement le régime du mouvement : le 4 septembre, le 31 octobre, le 18 mars...! c'est toujours le mouvement qui continue; ce qui prouve bien que tous ceux qui s'en vont se plaignant des émeutes et des révolutions ne sont que des sots ; attendu que, lors même qu'elle voudrait se retenir, la République ne pourrait jamais s'arrêter I
Ne le regrettons pas » du reste , puisque « le mouve-
ment qu'elle se donne est un mouvement tranquille et désintéressé, qui a le don de rassurer M. Louis Blanc, tandis que le calme des monarchies a quelque chose de stagnant qui le remplit d'épouvante. » Aussi déclare-t-il que, depuis ces derniers événements, la monarchie a perdu sa raison d'être, et que chacun revient au culte sacré de la République ; si bien qu'avant peu il n'y aura plus un seul monarchiste en France. Déjà, Vutopie de 93, et Vidée de juin 48 les avaient fortement ébranlés ! Hais, une fois la Commune venue, oh ! alors, ça été irrésistible ! Ils se sont écriés : Rendons-nous ! Le moyen d'échapper au charme d'un tel gouvernement; d'un gouvernement qui est toujours en mouvement, mais d'un mouvement tranquille et désintéressé, et qui, trouvant le moyen de remiier sans bouger, avance sans cesse, tout en restant juste au point d'intersection de tous nos intérêts.
Et, quand des esprits inquiets et chagrins expriment la crainte que, dans ce mouvement perpétuel, elle ne se déplace encore, ce qui amènerait de nouveaux désordres, M. Louis Blanc répond victorieusement qu'étant un mouvement trafiquille, elle ne bougera pas; que ces désordres n'ont eu lieu que parce qu'on n'avait pas bien trouvé où était le point d'intersection, et que, maintenant qu'il est découvert, si une fois on le laisse poser la République dessus, elle fera à jamais le bonheur de toute la nation.
M. Louis Blanc dit ces choses sans y être obligé, uniquement pour égayer une situation triste. 11 écrit cela par une matinée d'été, sous les grands arbres de Versailles, pendant que les oiseaux chantent au-dessus de sa
tête, êtqtl^tihè brise parfumée caresse ses cheyehxl... Lés députés de la gauche qui se promènent autour de lui l^âppellent lôur honorable collègue ! Et» il faut bien dire, ({Uè jamais^ situation n^a été plus hetireuse : al la Coinmuhé aVait triomphé, M. Louis Blanc aurait écrit les méthes choses dans le jardiil des Tuileries» car chacun dbit lut rendre cette justice que, pendant ces deux mois de guerre civile, lui aussi avait trouvé le point d'intersection où il fallait se mettre pour ne point pencher, et, qu'une fois posé dessus, à la manière de sa rëpiiblique idéale, il avait attendu en paix la fin des événements, se donnant un mouvement tranquille et désintéressé Qui ne le rapprochait jamais ni de Versailles ni de Paris. • •••••••••• •••••
MoU Dieu, moi-même j'aime k rire à mes heures, seulement, tout en lisant ces drôleries, j'ai vil passer une de ces sombres colonnes qui sillonnent nos rues pendant là nuit. Oh ne pouvait rien distinguer, mais il y avait des vieillards, des femmes, des enfants, qui sort£dent des ôachots pour être expédiés sur un navire. Forçats, assassins, incendiaires, tous les électeurs de M. Louis Blanc ! Et je me disais : Né songe-t-il pas à Ces misérables!... N'y a-t-il personne à la Chambré pour lui crier, quand il commencé uu de ses brillants discours : < Et vos amis qui vont mourir?... C'est vous qui avez envoyé ces milliers de misérables à la mott ! Vous leur avez prêché la haine du riche, le droit au travail, le droit au capital ! Â vous, cela vous a donné la fortune et l'honneur de siéger sur ces bancs ! Et eux, les infortunés, eux qui vous ont cru, qui ont écouté vos théories insensées, cela les a précipités dans Pabime ! Allez les voir roulés dans la boue de Satory, descendez dans les pHsons où ils sont
entassés pêle-mêle, balbutiant encore vos pbrases sonores et folles, et qui vont en mourir pendant que vous en vivez ! Ne leur devez-vous pas cette visite ?
Mais non, il continuera à parler et à écrire impapément... Ainsi donc, on peut avoir assisté aux plus épouvantables forfaits sans dire un seul mot pour les flétrir, attendant l'heure du triomphe pour se prononcer, et quand ensuite on monte à 1* tribune faire de magnifiques discours, personne n'est là pour vous crier : « Taisezvous ! 3> Cela s'appelle être de l'extrême gauche. Cela a un nom à la Chambre, c'est une nuance dans un parti. Eh bien, je TaVoue, je renonce à Comprendre! Je conçois qu'on entraîne des' ttiatheûfêiit tei'â l'abttiiè ^ h condition de faire comme Delesduzé, et de iS^y pfécipitéf avec eux; mais prêcher le socialisme pendant vitlgi aflS, envoyer de paurres insensés k la mort et êcflré paisiblement de joyeuses plaisanteries sur l'iltôple, le fait et lé point d*intersection !... Cela, je ùe le camprdndfaf jamais ! Du reste, jusqu'ici, je cfoyâis qu'il fi^y avait que les honnêtes gens et les autres ', tnais , maintenant que je vois que tout est confondu, je me demande si je dois continuer à parler politique, puisqu'il est certain qUe je n'y entends absolument rien.