LES CHUTES
8 jaillet.
Hier, comme je traversais Versailles, j'aperçois devant la prison de ville un groupe d'hommes et de femmes qui parlaient avec grande animation. Il était facile de reconnattre une de ces foules malsaines qui s'abattent sur les infortunes comme les oiseaux de proie sur les cadavres... Les rumeurs allaient toujours croissant. Les uns parlaient de Kochefort; on le disait malade; d'autres désignaient le père de Rossel... — Ah! c'est vrai, dis-je !... Us sont là tous les deux !... j'oubliais !
Et je m'éloignai à la hâte pour fuir ce spectacle... Mais, malgré moi, j'y pensais toujours ! Et tout en marchant je me disais : Comment! Rochefort est là dans un cachot! — Est-ce bien possible... Kochefort ! cet insoucieux promeneur de boulevard qui se moquait de tout et de lui-même ; cet esprit charmant, qui semblait si bien fait pour la joie, et si incapable de haine* Mais qui donc a pu le précipiter dans l'abîme? Âh! si c'avait été la foi! une de ces convictions ardentes qui brûlent l'àme et l'entraînent jusqu'au crime!... Mais non, il écrivait de joyeuses causeries dans le Figaro^ quand un jour un ministre l'irrite. Il bondit sous l'outrage, enfle sa voix,
allame sa lanterne ; Hugo l'appelle et le tratne sur son rocher.
Alors, adieu l'esprit, la gaieté, les fines plaisanteries ! Devenu insuiteur à gages, il appartient au peuple qui ne lâche pas sa proie ! Livré aux bêtes, le voilà forcé de marcher en avant pour n'être pas dévoré.
Un jour pourtant il veut résister! Après Sedan, une lueur de raison lui revient. Il cherche à remonter auprès des honnêtes gens, et fait des efforts surhumains pour sortir de la fosse! Mais on l'appelle d'en bas!... Et il entend ces clameurs ! Et comme il a le vertige de la boue, il retombe bientôt, puis, attiré par ces misérables, il descend, descend toujours, jusqu'à ce qu'il roule au fond d'un cachot.
Alors, il se réveille et se demande avec stupeur : Comment suis-je ici? Lui, gentilhomme, inoffensif, sans conviction ni foi, incapable d'autre chose que de s'évanouir dans une émeute, il s'interroge, cherche à comprendre, et tout le passé lui apparaît comme une effroyable vision. C'est en riant qu'il a prêché le régicide et le pillage ! mais quand il songe à ce qu'il a dit, il s'épouvante luimême ! Oh ! l'infortuné ! . . .
Et, cependant, près de lui il y a un autre prisonnier plus extraordinaire encore. Car le premier, au moins, a mis des années pour descendre ! Mais Rossel ! Cet officier de l'Ecole polytechnique, ce premier de Metz, intelligent, honorable, sévère jusqu'au puritanisme, vertueux jusqu'à V austérité /... On sentait bien que quelque chose de violent se remuait au fond de ce cœur; comme un dégoût secret de toute autorité, un chagrin superbe de la destinée. Mais tant que la société avait été en ordre et debout, il avait marché dans le chemin du devoir.
Tout à coup, arrive la guerre de province, Gambetta jette sur se& épaules un uniforuie de colonel et, devant ce chaos, cette furie de grades, voyant les sergents couof mandants, et les journalistes généraux, il sent qu'il n'y a plus de limites à Tespérancei et alors Tambition sourde qui rongeait cette ftme éclate comme une tempête \ Rendre ses galons, jamais ! il les redemande à la Commune, il les aurait demandés à l'enfer !... Et, alors, brusquement, après dix années de la plus honorable oarriëre, il se fait chef de bandits, et, dépassant en un jour Clusôret, Dombrowski et les autres^ ne marche plus sans un peloton d'exécution jusqu'au jour où il est dévoré par le peuple, parce qu'après avoir décrété ia victoire, il n'a pas su la traîner après lui !
Jamais pareille chose ne s'était vue I Et voilà ces deux hommes qui se réveillent au fond d'un cachot, écrasés sous le poids de leurs forfaits» épouvantés d'eux-mêmes et des autres, et lorsqu'ils songent au passé se disant : Mais, qui donc nous a conduits là ?«.« Sous leurs fenêtres passent ces colonnes de prisonniers qu'ils ont entraînés vers l'abîme, et, pour ne pas entendre leurs gémissements i ils se rejettent avec horreur au fond de lemrs cellules.
Et, pendant ce temjps, leur maître à tous, Victor Huga le Grand, s'en va de contrée en contrée, s'exilaut luiméme> errant à travers les mers et répétant avec séré* nité : « La Commune est la canaille sublimée. Les actes < sauvages étant inconscients ne sont pas des actes scé- « léràtSv La démence est une maladie. Entre la Convenu t tion et la Commune» il n'y a que le doute titanesque c pour le penseur K*« »
— Mais, lui dit-on, et vos amis qui vont mourir ?...
— Heureux ceux qui partent!... Ils vont connaître Thorreur sacrée de la tombe ! Ils vont entendre le bâillement noir de Tinfini dans la profondeur paisible de la mort.
— Oui, mais les femmes que Ton tratne dans les prisons, qui vont être jetées au delà des mers, et qui vous appellent à leur secours !
— Dites-leur qu'une lamentation sortie de leur oaobot est montée jusqu*à mon rocher; que la pensée décomposée de leur misère , vapeur vivante et morte , flotte toujours au-dessus de moi, et qu'elles vont recevoir la quantité de secours possible qui est répandue dans rétendue...
— C'est bien ; mais ces orphelins qui restent sans pain, sans asile... Ayez pitié! donnez, donnez pour eux !
— Il y a le souffle de l'ombre pour leur rendre Tespérance, puis le rayon de lumière sacrée qui luira dans leur cachot comme une clarté extravasée dans un écrasement de la nuit.
— Mais, pendant ce temps ils vont mourir de faim !
— L'inévitable , c'est l'inexorable. Laissez faire la fatalité. Pauvres êtres ! l'engloutissement va les résorber au fond de l'abîme et l'infini va se les amalgamer en silence.
Ecris, mon fils François: Devant tant de souffrances mon âme éprouve je ne sais quoi de panique avec une issue sur l'inconnu^ où j'entrevois les contours lointains et fuyants qui font l'amplitude des choses douloureuses.
— Prenez courage, ô mon père !
— Hélas ! j'ai la réverbération blafarde de ces ombres
qui vont enfin connaître le grand Rien qui est Tout I Moi seul reste enchaîné comme Prométhée !
Malheureusement, l'Europe a perdu patience, et malgré ses souffrances, le grand homme lui-même n'est plus respecté. Après sa mésaventure de Belgique, voilà qa'en Angleterre chaque nuit il est réveillé par un grand tumulte.
— Holà ! crie-t-on, ce sont les pétroleuses qui viennent demander asile.
Puis les pierres pleuvent sur la maison, et les vitres volent en éclats !
— Au secours ! s'écrie le brave François ; on vient attaquer notre père !
— Pardon , répond le constable ; les actes sauvages sont des crimes inconscients...
— Mais, voyez! ils mettent le feu à notre demeure !...
— La démence est une maladie. Il faut donc soigner ces gens avec grande douceur.
— Au secours! au secours ! On nous assassine!...
— Oh ! alors à genoux ! c'est la canaille sublimée ! Entre cette populace et la Commune de Paris il n'y a plus que le doute titanesque pour le penseur...
Et bientôt le grand poëte s*enfuit, rossé par la canaille sublimée, et répétant partout sur sa route : — Je suis livré aux aventures de Tignoré. J'ai les deux genoux de la nuit sur mon dos, et autour de moi Tépilepsie de rétendue. . .
Voilà donc ce que c'est que le génie ! Avoir écrit Notre-Dame, Hernani, Ruy-Blas^ avoir été le premier de. tous, et finir comme un misérable insensé ! Que les autres commettent de pareils crimes ; mais lui ! 11 avait enchanté notre jeunesse ! Sur son front était tombé le
divin rayon, et il s'est courbé devant la multitude ! Il avait reçu cette lumière, et il est venu rétéiiidre en la plongeant dans la boue et dans le sang. « Telle est la profondeur immense de sa chute qu'il est entré vivant dans la postérité, » et devant ce fou qui nous fait sourire on parle du poëte comme d'un génie disparu*
Mais quelle époque est-ce donc que la nôtre , où les hommes d'esprit comme Rochefort prêchent gaiement le >égicide, où les hommes vertueux comme Rossel se font chefs de bandits, pendant que les hommes de génie deviennent insensés ! Quel chaos ! tout croule ! tout s'effondre 1 Dans le gouvernement, à la Chambre, partout les honnêtes gens se mêlent si bien aux incendiaires, qu'on ne sait plus distinguer I... C'est le drame de Shakespeare : Hamlet fou sans le savoir, faisant l'insensé au milieu de fous et d'assassins!... On perd pied soimême ! On se demande si on n'a pas commis un crime, si on a bien sa raison, et si vraiment un jour on ne va pas se réveiller au fond d'un cachot, ou dans la ceUule d'une maison de fous!
iC tCflÉRAL RftUANO
ta juillet.
Il y a quelques jôûps, je traversais la gare de Lyon. Une scène étrange se passait âatis la salle : des officiers, des soldats, des marins entouraient un homme à cheveux gris, à la mine fiëre et liautaine lui pariant avec un mélange de respect et d'affection , mais semblant tous en proie aune étrange émotion 1
— Quel est cet homme, dis-je à un jettne officier?
— Cet homme, c'est le général Rolland.
— Ah !... eli bien, qu'est-ce que c'est que le général Rolland?
L'officier jeta sur moi un regard d'un inexprimable dédain.
— Vous n'avez jamais entendu parler du général Rolland?
— Ma foi non, mon ami !
— Ah ! c'est vrai ! vous autres Parisiens, de toute la guerre vous ne connaissez que Buzenval et Montretout ! Eh bien , voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cet homme?...
Nous étions à Besançon, perdus dans les montagnes , loin de tout, sans ordres, sans appui ! avec un préfet qui
flattait la multitude, des troupes désorganisées.... Nous avions laissé jnsqu^i Tespéranee ! Quand tout à coup on est allé prendre le capitaine Rolland sur son vaisseau , Rolland le furiettXy comme disaient les vieux loups de mer. Il ne devait avoir que le cemmandeifient d'une briigade; mais, cet instinct qui tout à coup s'empare des masses au moment du danger, entraîne la populafion entière à demander pour lui le commandement suprême. On sentait que ee serait terrible, qu'il ferait sauter le navire plutôt que de se rendre ; mais chacun se jetait dans «es bras avec un mélange de confiance et d'effroi.
Et, dans quel état trouvait-il wrtre ville?... Partout ce désordre, cette indiscipline que la défaite entraîne tou*jours après elle ; sp^ldats accusant leurs cfaefs, franostireurs pillant les campagnes, mobiles fuyant à travers champs... c'était le chaos!... Brusquement il resserre la discipline, tend tous les ressorts, et quelques e^téeutions immédiates et terribles font comprendre qu'un houHne nous est enfm venu. Malgré ses menaces, des misérables veulent continuer encore certaines intrigues révoluftionnaires : il broie toutes les résistances et déclare que quiconque fera de la politique et prononcera d'autre nom que celui de la France sera déclaré traître à la patrie.
Pendant ce temps, l'armée prussienne approche, fie* vaut les armes nouvelles, Besançon a des fortifications dérisoires. Les plus hautes cdllines peuvent être enlevées en une nuit, et la ville foudroyée sans résistance possible. Il faudrait, par ce froid terrible, à travers cette neige, creuser le roc, construire des forteresses qui, habituellement, demandent des années et des millions! et, pour cette œuvre impossible, le général n'a que des mobiles indisciplinés qui n*ont nommé leurs chefs que pour avoir
le droit de leur mieux désobéir. Il rassemble toutes ces hordes, les traîne sur les hauteurs, et pour les maintenir au milieu de souffrances Surhumaines, déploie alors la plus indomptable énergie qui se soit jamais vue dans i'a^ niée I arrachant en un jour les galons de tout un bataillon, traduisant des colonels devant un conseil de guerre et finissant par réunir autour de lui 30,000 hommes pour travailler sans relâche à la plus épouvantable besogne ; contenus par une seule volonté, mais il faut bien le dire, par un grand exemple !
Je le vois toujours dans la neige, sur cette funèbre colline de Montfaucon, sans manteau, sans gants, les bras croisés, le pistolet à la ceinture, et lorsque les soldats se plaignaient, entr'ouvrant simplement sa tunique et lear montrant sa chemise de marin : Voyez, disait-il, je souffre autant que vous et je suis plus vieux. Je le vois dans cet hôtel de la division qu'il avait presque transformé en bivouac, ne permettant sur sa table que des vivres de campagne, servi par des soldats, et faisant régner partout cet ordre sévère, cette discipline impitoyable qui devait sauver l'armée.
Et, Dieu sait que de luttes à soutenir 1 Vous entendez d'ici ces officiers de TEcole polytechnique forcés d'obéir à un marin et se demandant, au milieu du danger suprême, si les forts étaient bien construits suivant les règles de Vauban ! Chaque jour l'œuvre semblait plus impossible ; lui seul ne permettait pas un doute, n'admettait pas d'obstacle. Cependant, cet homme, il n'avait ni l'expérience des armées de terre, ni l'habitude d'un tel commandement... il avait une seule chose : le patriotisme, la foi, une foi ardente, qui devait triompher de tous les obstacles !
On raconte encore à Besançon certains épisodes qui Tont rendu légendaire dans la Franche-Comté. En voici un entre mille :
C'était pendant la retraite de Bourbaki ! les plus lamentables nouvelles nous arrivaient d'heure en heure. Nous savions qu'une armée en désordre était rejetée sur nous, et il s'agissait de contenir la garnison que cette multitude de fuyards menaçait d'entraîner dans sa déroute. La nuit est venue; un lancier placé en grand'garde entend du bruit, %e replie, jette l'alarme dans le poste; quelques hommes s'ébranlent, d'autres les suivent, et bientôt les voilà tous courant à travers champs, fous, éperdus... c'est la panique ! — Sauve qui peut !. .. sauve qui peut !... crient tous les cavaliers qui, courageux hier, fuient tout à coup un danger imaginaire et accourent jeter l'épouvante dans la ville.
Le générai comprend que, devant l'immense désastre qui s'ébauche à l'horizon, tout peut être perdu en une heure. Il saisit ses pistolets, saute à cheval» et jure de brûler la cervelle au premier lancier qui se trouvera sur sa route. Nous galopons derrière lui à travers la neige. Tout d'un coup, au détour du chemin, nous entendons un coup de pistolet, puis un autre, puis un cri terrible... et nous voyons un corps rouler dans le fossé!...
— Qu'on enterre cet homme, dit simplement le général, et qu'on télégraphie au ministre l'exécution que je viens de faire !
Et, pendant toute la nuit, seul sur la route, il rallie les fuyards, donne des ordres, rassemble les troupes , tandis que nous tous, muets, immobiles, nous contemplons cette scène d'horreur qui jamais ne s'effacera &e ma mémoire !... Toute ma vie je verrai ces montagnes de
neige, ce cadavre étendu dans le fossé, ce torrent qui grondait sous nos pieds, tandis que des bruits sinistres annonçaient Tarmée prussienne, chassant nos infortunés aoldats dans les précipices du Jura !...
Or, le plus extraordinaire, c'est que quand on était venu pour l'enterrer, le mort , bondissant par-dessus la haie, s'était sauvé à travers champs, au milieu des ambulances émerveillées ! C'était un Berrichon de fort paisible humeur, pris depuis peu de temps à la charrue, et qui n'y entendait pas malice ! En voyant tous les autres fuir, il était parti avec eux, bien convaincu que c'était le meilleur moment pour s'en aller ! Une première balle lui avait caressé les cheveux, une autre lui avait brûlé l'oreille, et alors, ne comprenant rien à ce qu'on lui voulait, il avait roulé de son cheval, s'était blotti dans la neige et y avait passé toute la nuit sans souffler. Puis, quand il avait vu qu'on voulait tout à fait l'enterrer, il s'était sauvé jusqu^à la ville, et avait grimpé dans les combles du quartier, d'où il était tout à fait impossible de le faire descendre. Jusque-là il n'avait pas compris grand'chose à ce qu'était la guerre ; mais enfin, tout ce qu'il avait cru bien distinguer, c'est que les hommes à casque étaient là pour lui tirer dessus, et les hommes en pantalon rouge pour le protéger. Aussi, en voyant un général en rouge lui tirer obstinément des coups de pistolet dans la figure, toutes ses idées s'étaient confondues... Il s'était dit que décidément le genre humain était devenu absolument fou, et avait pris la résolution de ne descendre de son grenier que pour ça sauver au pays !
Seulement, le difficile était d'apprendre la chose au général. Or, le lendemain soir^ coynmeil causait au milieu
de nous avec celle bietlveillânCe quî le faîsaît îidorer de ceux quirentouraient :
— Ëh bien, mes amis, dît-il, j'ai TU bîeti dBs chos:e^ cruelles, dans ma vie de marin et de soldat, mais, j*ayôue que celle nùîl m*a laissé ùîl époûTaiilable isrbtiteniTr ! Tai fait mon devoir, et je le ferais encore pour sauvet mon armée. Mais, depuis hier, cô malheureux vieYitttiBhaltter comme un spectre !... LVt-oti fait enterrer au mnîns? Sall-on quel était îe nom de cet homme t
Là-dessus, il se fit un long silence.
— Mon Dieu! général, lui dîs-je, le croîrier-'vntistil n'est pas mort sur le coup.
— Est-ce que l'agonie à été longue ?
— Oh! bien longue, mon général, si longue... qtiiè Jô crois qu'elle dure encore !
— Comment ! le gredin serait-îl enivre en vie t
— J'en ai peur, mon général.
— Qu'on aille me le chercher!
— Ah! mon général, ce ne sera jp^s chose facile. Depuis ces deux coups de feu, il vit blotti dans le grenier de la caserne, et, comme il est bien convaincu qu'il est mort pour le service, aucune puissance humaine ne peut le faire descendre.
— Je vous donne Tordre d'aller le prendre, répéta le général, avec cet air terrible qui lui est particulier, mais à travers lequel on sentait celte fois une indicible joie.
Nous nous rendons en touie hâte an quartier, nons faisons sonner les quatre appels, et Tescadron une fois réuni :
— Quel est Thomme à qui le général a brûlé la ceifvelle ?
Personne ne répond.
— Voici l'ordre de la division : « Les soldats qui se sont enfuis au pont d'Elvans subiront trente jours de prison de ville. Le général ne fait grâce qu'à celui qu'il a tué. »
— C'est mon camarade de lit, dit alors un soldat; je vas vous le chercher.
Mais longtemps tous les efforts restent sans résultat. Chacun avait beau le rassurer, il fuyait devant les soldats, sautant comme un singe de poutre en poutre, bien convaincu que c'était encore pour lui tirer quelques coups de pistolet.... Et ce n'est qu'après d'interminables pourparlers que nous voyons dégringoler la mine la plus effarouchée et le costume le plus incroyable qu'il soit possible d'imaginer. Au bout d'une heure nous étions à la Division.
— Âh ! c'est toi, gredin, dit le général, qui l'attendait les bras croisés. Pourquoi est-ce que tu n'es pas mort?
— Ma foi, mon général, j'ai fait ce que j'ai pu...
— Tu me fais télégraphier au ministre que je t'ai tué, et puis te voilà encore I...
— Je ne sais pas comment s'est faite la chose, mon général. Je suis resté plus d'une heure dans le fossé croyant que c'était bien fini, et, sauf votre respect, je n'en valais guère mieux.
— Mais pourquoi as-tu crié comme cela ?
— Ah ! dame, mon général, la première fois qu'on vous brûle la cervelle, ça vous fait un terrible effet I...
— Qu'on l'attache à mon état-major, dit le général. Il fera toujours partie de ma garde !
Et, à partir de ce moment, on le voyait invariablement à la portière du général, galopant joyeusement en tête de l'escorte.
Je n*eii finirais pas si je vous racontais toutes les histoires qui avaient fini par rendre cet homme légendaire. Sa réputation s'était si hien répandue dans Tarmée allemande, que Manteuffel, Werder et les aulres n*osaient approcher de Besançon et ne parlaient de Rolland le Furieux qu'avec une salutaire terreur. Et lorsque le jour est Tenu où les généraux ont dû se rencontrer pour traiter des conditions de la paix, on a eu le spectacle inouï de ce général indomptable, imposant sa loi, jetant Tanathëme à rennenii, lui reprochant ses crimes, si bien que, pour la première fois, c'est le vaincu qui a fait courber la tète au vainqueur!
Depuis ce temps il est tombé sans se plaindre. — Je ne suis que capitaine de vaisseau, a-t-il dit , c'est l'honneur de ma vie !... Et, dépouillant le costume qu'il n'avait revêtu que pour servir son pays, il a cherché à s'éloigner en silence, lorsque la ville lui a imposé le plus éclatant triomphe !
Allez à Besançon 1 et quand on vous aura montré les forts qu'il a construits, quand on vous aura conté cette lugubre guerre, on vous dira à la fin ce qu'a été ce départ : la municipalité faisant frapper une médaille en son honneur, Jtoutes les gardes nationales rangées à la gare, les fonctionnaires lui faisant escorte, pendant qu'une population entière acclamait son sauveur. Voilà ce que c'était que le général Rolland. Partout où vous le rencontrerez, dites-vous que c'est un brave, un homme de bien, et que si le pays avait eu beaucoup d'hommes de cette trempe, nous ne serions pas sous les pieds des Prussiens !
Il va maintenant remonter sur son vaisseau ou s'en
retourner paisiblement dans sa demeili*e, ni^ se plaignant de personne, n'écrivant paà de bi'ochttre», né felsant pas de discours, et ne demandant d'autre récompense, au milieu de nos désastres, que l'honneur d'avoir sauvé la vilie éb&fléeàsa garde!...
y9US 8EIIEX MAItto t
16juiU«t.
Je passais l'aiitre jour surlaboulevard» lor^quQi daaste foule, je reconnais un oijyri^r q^i jadis avait été soldat arec moi. Je le bêle. Il s'avance, la casqn^lte sur l'oreillej tout ému de me revoir^ et moi siogulièremem heureux aussi I II me rappelait tant de eboseâ I Je le revoyais à la chambrée quand il était élève trompette, souf* 9ant tout le jour, sautant chaque nuit par la l^nétre pour courir les aventures, mais si excellent soldat ! brave au feu, doux comme un agneau» adoré de tout le inonde au régiment !
Je l'interroge sur le passé. Il me conte son histoire... Arrivé à la Commune, il s'embarrasse ; un soupçou lae traverse Tesprit ! et je lui dis :
— Tu en étais, je le sais !
— Eh bien, oui, pardieu! Nous en étions tous, me dit-il» avec sa bonne figure joyeuse. Pourquoi es^cequ*oil arrête les autres, puisque tout le monde était de la fètet... Je ne comprends pas ça.
— Mais tu i^'ai^ pas fait comme les autres?...
— Je vais vous dire : quand j*ai va tomber la colonne, cela m'a fait un drôle d'effet tout de même. Je voulais m'en retourner, mais on m'a expliqué qu'il fallait que cela tombe pour le bonheur du peuple I
— Mais, voyons, tu étais un brave garçon autrefois ; tu n*es pas resté jusqu'au bout avec ces brigands-là, c'est impossible ?
— On n'est pas un lâche, me dit-il avec orgueil, et on ne laisse pas ses amis dans l'embarras. Si nous n'avions pas été trahis, vous auriez su quelle était notre idée !
— Et qui vous a trahis?
— Ah 1 vous le savez bien I ce Cluseret, votre Rossel » Félix Pyat, tout le monde, quoi! Est-ce que tout le monde ne s'entend pas pour tuer le pauvre peuple I
Je l'écoutais, je regardais cet œil clair et limpide, cette bonne figure joyeuse, je me rappelais le gentil trompette que j'avais connu au régiment si inoffensif et si brave, et je me disais : Ainsi donc, deux années passées à Paris et c'est ainsi qu'on devient !
— Mais, lui dis-je, que voulais-tu? Tu as un bon métier. N'es-tu donc pas heureux?
— Oh I ce n'est pas cela ! Je gagne mes 6 francs par jour et je ne manque de rien. Seulement, je vais vous dire : c'est le capital qui nous ronge I Voilà ce qui dévore le pauvre peuple ! . . .
— Et qui est-ce qui t'a dit que le capital te rongeait ?
— Ce n'est pas difficile avoir! Puis je lis les livres, les journaux y et je ne suis plus si bête qu'au régiment. Je ne peux pas vous expliquer ces choses-là, mais je voudrais seulement que vous entendiez mon ami Riquoire vous démontrer la question sociale.
— Ah!... Et qu'est-ce que c'est que ton ami Riquoire ?
— C'est un camarade qui a travaillé chez M. Iffillière, et si seulement ou faisait ce qu'il veut pendant huit jours, il n'y aurait plus ni pauvres ni riches.
— Parce que tout le monde serait pauvre, n'est-ce pasT
— Voyons, me dit-il, venez un peu visiter mon atelier.
Je voulais savoir, je le suivis.
Ce que j'ai vu, ce que j*ai entendu, je ne le répéterai pas, on ne peut pas, hélas ! raconter ces choses-là. A mesure que nous passions on parlait bas, et je voyais qu'on nous regardait avec défiance. C'était de la haine autrefois, aujourd'hui c'est de la rage! Les parents ont été fusillés, les femmes se traînent à Satory ; comme tous sont coupables, ils s'attendent à chaque instant à être arrêtés, et quand la porte s'ouvre chacun dit : C'est pour moi !
A la fin, nous trouvons Riquoire qui pérorait au milieu d'un cercle. Il nous explique la question sociale. C'est très-simple. Cela se résout au moyen de la solidarité, combinée avec Tindividualisme par l'entre-croisemenl de tous les intérêts, en refondant le capital pour l'émietter dans le peuple ..Enfin, c'était effrayant! Riquoire avait une figure douce^ mais on sentait que, pour obtenir cet entrc-croisement-là, il nous couperait le cou à tous jusqu'au dernier! Puis, ensuite, on s'est mis à parler politique .
— Nous avons été trahis par Jules Favre, livrés par Trochu, vendus partout I Vous n'étiez pas à Buzenval,
M qnsieiir ?, « . Ëb bien 1 je yai$ vav» dire :^ii coAmnâe : € A l'assaut! » Nous parlons ! nous culbutons les Prutsi^n^l Nous fr#nehj6&ûrv9 toutes i^s lignes, un peu plus, quoi I... îp voyais Tar^n^Q de proviuQe I Tu «tisi Ufènfl? nous allions nous tendra h i^aiUf quAud Mi Traobu, qui ^vait fait son pa^ t@, a ordouué la retraite^ «t on t'(fet replié en bon ordre!...
— Et Qpus, dit Ugène, uous âlious dftus l«i fucibiles de la Loire ! La victoire était gagnée, nous allions dilitriUT Paris, quand le Paladlnes, qui l^'était f Ri^UdU |y§f Trochu, a reçu Tordre de Bismarck de passer de l'autre côté 4'0rléans.«.
Uu uiQuyemetit 4')iorreui! parcourut la fpul«..* le m% dis : Il faut; parler, q'est mon i^mr \ Ki j'ai parli p^^ dant ui|e beur^, y mettapt tout^ u^wi liue, laiaaot dQ^ efforts déseapérés pour porter la lumière devait Ifture yçux et ^clair^tr c«9 ipalh^urçux iui^ns^a. tU avaient otl air hésitant ^t «upuyé qu'ils preuneut to,ujaur$ quand aa parle un laugag^ qui ne flaUe pas l^urs paaMop».
— On vous trompe, mes amis, dis-je à la û$*ls France u'a pas été vendue ! Il y a ^u m\^ 4Qutq d^ généraux ipaapablt}», des ministraa imbéqileçi mais çha^Uii a fait OU qu'il a pu, et 1^ meilleur, p*eat de UQua mettra
tous à Tqeuvre et de n^ pa^ récri(uiu«^r Im- Uiik j'e(ipéra|8 pu avQîr ébraulé quelques-upa, quaiiil
Ym 4*fiux ipe dit tout à cuup :
--Et raffaire de Guillaume à rExpQsitiou ?
-^ ûuqUq affaire, mou au)iî
— Obi Youft le save% mieux qua moi, Monsieur! quand ils se sont entendus pour faire le marché do SQdau (
h raitai ua instant interdît*. .
T~ Mon Dieu, mon ami, je ne veux pas défendre Tempereur, mais f^niin quel intérêt pouyait-il avoir, lui qui était riche et pc|i$sant sur son trône, à faire un marché pour s'en aller prisonnier en Allemagne ?
^ C'est bien facile à comprendre !.«• C'était pour f^irt tuf r le pauvre peuple I • • •
Tous ces visages si moroses tout à Theure s'étaient illuminés subitement comme fi on av^it fait luire dev^t leurs yeux les rayons de la Vérité éternelle I Cbaeun re*r gardait l'orateur en hochant ^ tête, a.vee des gestes ^d'admiration indicibles ! Alors, voyant q|ie je perdais d« terrain « je me mis k discuter fiévrensejment, quaad An autre me dit ;
— Et Troppmana , Monsieurî
— Troppmann? mon ami...
•^ Ohï cela moi^e haut, cela! dit vu %utjre.
tà-des9Us, un grand silence...
— Une famille gênait l'Empire. L'Empire a dit : Qne la famille Kiiiek dispan^isse! La famille Kinck a disparu*
On aurait eotendu une mouche voler. Celui qui venait de proi^ancer ces paroles était un homme à la mine inspirée, avec un éclair dans le rç^ard, et tous les ouvrier! rangés ajjUo^r de lui semblaient perdus dans les profofideurs que ces mots mystérieux leur faisaient entrevoir.
— C'est comme Jud, dit-il... Un magistrat savait le ^yri^ nom de l'enfant de France. L'Empire a dit: Que le
magistrat disparaisse, et le magistrat a disparu!...
Quant à vous qui en savez si long, Monsieur, ditea-noqi donc un peu ce que c'était que la petite lumière blei^e qu'on voyait chez le général Trochu pendant le siège?
— La petite lumière bleue ^ mon ami... , mais je ne sais..., je w pui^ vous dire ..
Et devant mon refus d'expliquer ce qu'était la petite lumière bleue, on s'écartait de moi avec défiance et j'entendais murmurer des mots de mouchard.
— Eh l)ien ! je vais vous le dire, reprit l'autre ; toutes les fois que l'armée devait faire une sortie, la lumière indiquait aux Prussiens de quel côté l'attaque devait commencer. . .
Oh! alors, c'a été fini. Devant la lumière bleue, Jud, Trappmann... tout le monde s'est écarté de moi avec horreur pour entourer Ugène et Riquoire ! J'ai senti que ce que j'avais dit pendant une heure, que ce que je dirais pendant cent ans, ne serait rien pour ce peuple à côté d'une de ces paroles mystérieuses et profondes, qui l'impressionnent tant, quand elles n'ont aucun sens possible I
Car le peuple souverain est souverainement imbécile; voilà la vérité ! C'est une bêtise immense, incommensurable! Pas de prise possible ; tout glisse sur elle et retombe à terre sans l'atteindre ! Ou parle toujours d'instruction. Il est bien trop instruit, mon Dieu! Il lit les journaux, ne croît que les mauvais, traite de vendu quiconque ne flatte pas sa haine, et lui parle d'ordre et de religion!... Personne ne veut avouer cela, et cependant c'est la réalité !
Aussi , suis-je parti à la hâte , entendant ces mots de trahison que l'on murmurait sur mon passage, voyant tous ces regards farouches dijj^gés sur moi, pendant que Riquoire achevait d'expliquer la question sociale. Âh ! si vous saviez comme ils vous haïssent! Quelle haine profonde, implacable, éternelle! Et vous discutez ! Et je vous trouve parlant de la fusion, du centre-gauche, du centredroit, de la coalition... Allez! ils vous mangeront, et et
sera bien fait; car eux, au moins , i]s savent ce qu'ils veulent, et vous, vous êtes insensés... Si vous disiez : Mettons-nous à l'œuvre , élevons des barrières , défendons-nous, oublions toutes nos querelles de parti... Mais non. . . les uns ne parlent que de décentralisation, les autres déplorent Tétat de siège, tous recommencent des coquetteries envers la multitude !... L'expérience ne sert à rien. Les journées de juin ne nous ont rien appris en 1848. Les journées de mai seront oubliées dans quelques jours.
Oui ! vous serez mangés ! Car, pendant que vous pérorez, il y a là cent mille bétes féroces qui attendent le moment de se précipiter sur vous ! Vous vous en prenez à la corruption de l'Empire, vous parlez d'instruction obligatoire, de réforme dans l'industrie ? Il s'agit bien de cela !
Ce peuple vous bait d'une haine éternelle ! Et, quoi que vous fassiez pour lui, il vous haïra toujours ! Il vous hait parce que vous êtes riches, parce que vous semblez heureux et que l'envie ronge son cœur comme un serpent maudit!... Créez une industrie, soyez paternels pour les ouvriers, élevez leurs enfants, donnez-leur des écoles, des hôpitaux, des églises... et ils vous haïront davantage, parce que votre capital les aura dévorés. Mais tout le monde est fou ! On dispute, on crie, on fait de la politique, au lieu de voir la situation dans sa terrible réalité. En fait de réforme, commencez par avoir la force , maintenez l'état de siège , ayez des gendarmes, des sergents de ville, une armée disciplinée... Occupezvous de cela d'abord ; autrement, au beau milieu de vos magnifiques discours, vous serez mangés!