‹ La politique de demainChapitre 10 sur 34 · M. ABEL PERRY · texte numérisé non relu

M. ABEL PERRY

« La victoire d*abord. On verra après ».

M. Abel Ferry est Député des Vosges; la « ligne bleue », qu'évoquait puissamment le grand Jules Ferry, le hante à son tour. Cette hantise l'a empêché de nous répondre comme nous l'aurions souhaité.

Enregistrons le court billet qu'il nous a adressé :

Monsieur,

Il m'est impossible de vous donner, en l'état actuel des choses, une appréciation sur ce que sera ou ne sera pas, après la guerre, l'orientation politique et je ne puis préjuger des événements.

Pour le moment, une seule chose importe : la victoire.

C'est vers ce but que doivent tendre toutes les énergies; après, nous verrons.

Avec tous mes regrets de ne pouvoir vous donner satisfaction, veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

Nous nous inclinons devant le scrupule de M. Abel Ferry, scrupule que ressentait aussi presque à la même

(1) M. Abel Ferry a trouvé une mort glorieuse en accomplissant une mission parlementaire sur le front.

heure, le regretté lutteur, le bon Français qu'était Fernand Labori, ancien député de Seine-et-Marne, ancien bâtonnier du Barreau de Paris. L'éminent défenseur d'Emile Zola « s'était fait une loi de ne point parler durant la guerre, estimant que la parole, c'est seulement à nos héroïques soldats qu'elle appartenait ».

Préparer demain pour notre France éternelle n'empêche pas, ne doit pas empêcher, bien au contraire, de jeter sur la vie présente, sur ses réalités douloureuses, le « regard ferme et clairvoyant », dont parlait Renan.

Mais' les réalités douloureuses d'aujourd'hui ne ferment pas, n'obscurcissent pas tout l'horizon. D'aucuns l'ont pensé.

M. HENRY BERENQER

« La politique de la France démocratique sera sociale et nationale ».

En nous adressant à un homme aussi laborieusement occupé que M. Henry Bérenger, Sénateur de la Guadeloupe, rapporteur de la Commission de l'armée, nous sentions la délicatesse de notre démarche. M. Henry Bérenger s'est souvenu qu'il était homme de lettres .et journaliste lui-même et que la curiosité des enquêteurs ne craignait point de pénétrer dans les arcanes du Luxembourg, où ne semblent plus errer les fantômes de Barras et de Thérésa Cabarrus ou de Juliette Récamier.

Retenu à une Commission parlementaire, le Sénateur de la Guadeloupe, qui, sous des dehoi^s nonchalants, cache la volonté la plus robuste qui soit, nous a fait tenir le mot suivant :

Mon, cher confrère,

Je réponds à votre demande aussi brièvement que le comportent les obligations de la guerre actuelle pour un rapporteur de la commission de l'armée.

Vous me demandez s'il faut prévoir, après la guerre, un changement profond dans l'orientation de la politique?

Sans vouloir prophétiser, je crois que cela dépendra de la solution de la guerre, c'est-à-dire des conditions de la paix.

Une paix victorieuse et durable consoliderait certainement le régime parlementaire actuel.

J'ose même espérer qu'elle l'améliorerait dans le sens d'une direction plus réaliste et d'un contrôle plus efficace de la vie nationale et de sa production.

En tout état de cause, le problème économique, dans sa triple synthèse nécessaire — besoins, ressources, conditions d'emploi, — tant pour les choses que pour les êtres, — dominera nécessairement toutes les préoccupations des partis.

La politique de la démocratie française et républicaine sera donc de plus en plus « sociale et nationale ».

Nul n'escompte et ne souhaite en France, espérons-le, une paix qui ne soit point victorieuse et durable. Le prodigieux effort de l'avant se complète du labeur de l'arrière et l'on saura un jour quel fut celui des Commissions parlementaires. Nous aurons,' au reste, l'occasion de rencontrer ces mots qui ont une valeur considérable, si l'on veut passer de la théorie à l'action : « Direction plus réaliste et contrôle plus efficace de la vie nationale et de sa production. »

M. E. D'EICHTAL

« Il faudra un effort induâtriel et commercial intense ».

« Les problèmes économiques domineront tous les "autres ».

M. E. d'Eichtal est Président de FAcadémie des Sciences Morales et Politiques. Il n'a pas cru devoir se dérober, ainsi que quelques-uns de ses collègues, à l'enquête que nous poursuivions. L'illustre Compagnie, à laquelle il appartient, a fait de la plupart des problèmes qui nous passionnent à cette heure l'objet de ses études, de ses délibérations et de ses travaux. Et l'on va voiï que la politique ne sera pas uniquement, comme au temps de l'abbé de Saint-Pierre et de sa Polysynodie, la science du gouvernement des Etats. Perfectionner et organiser ce gouvernement est une tâche difficile à laquelle les Français de toutes les classes et de toutes les opinions doivent être appelés à collaborer, pour vivre d'abord et pour relever leur pays.

Écoutons un membre de l'Institut :

Il me paraît impossible de répondre en quelques lignes à la vaste question que vous voulez bien me

poser. Je me contenterai de vous indiquer sommairement mon opinion sur ia seconde partie de cette question, celle relative au rôle que devra jouer le problème économique dans la réorganisation de la France d'après-guerre.

Il est- évident que la situation où nous nous trouverons au moment de la paix, et quelles que soient les conditions de cette paix, nous imposera un effort immense soit pour refaire notre outillage et relever nos ruines dans les régions envahies, soit pour préparer des ressources nouvelles propres à combler les vides de la production d'abord, et ensuite nous permettre d'acquitter des contributions singulièrement accrues.

Où trouverions-nous ces ressources nouvelles sinon dans un effort industriel et commercial intense? Lui seul crée de la richesse, et c'est de la richesse qu'il nous faudra pour panser nos plaies économiques et nous procurer des objets d'échange international.

Mais nous ne devons pas nous dissimuler les obstacles que nous rencontrerons devant nous : pénurie de main-d'œuvre, pénurie d'outillage et de matériel de production et de transports, défiance des capitaux, si la politique proprement dite, au lieu de les encourager, les effraie par des mesures d'oppression. Le développement de la machine — surtout dans l'agriculture — pourra, dans une certaine mesure, triompher de la première de ces difficultés, et il est bien à désirer que les efforts faits actuellement pour propager la motoculture soient largement multipliés. L'utilisation de nos forces hydro-électriques" suppléerait dans des proportions intéressantes aux insuffisances de notre outillage à vapeur appliqué à l'industrie et aux transports. Mais, pour la réaliser, il faut des capitaux considérables, et là nous revenons à la troisième difficulté, sur laquelle j'appelais votre attention.

Malgré le magnifique exemple d'initiative et d'in-

M. E. d'eICHTAL 25

telligence patriotique que viennent de donner pendant la guerre les industriels et les entrepreneurs privés pour réparer les imprévisions du début, ou les lacunes résultant de l'invasion de nos départements les plus productifs industriellement, ce qu'on appelle le « capital » n'est pas, en général, vu d'une façon bienveillante par nos législateurs, et il est à craindre que cette impression persiste ou même s'aggrave après la guerre.

Ce serait, je crois, une lourde faute au point de vue de notre relèvement économique qui aura plus que jamais besoin, pour se réaliser, de l'esprit d'initiative et de l'esprit d'entreprise des citoyens : or, ils ne l'exerceront que s'ils trouvent auprès des pouvoirs publics des encouragements et non des marques de défiance ou des menaces d'oppression.

C'est là une considération que je voudrais voir comprise par les partis, quels qu'ils soient, qui ont en vue l'essor de notre pays après cette longue et terrible guerre, et qui voudront le préparer par une politique vraiment réorganisatrice.

M. Eugène d'Eichtal redoute ou semble redouter «des mesures d'oppression» qu'inspirerait la « politique proprement dite ». Si le problème économique et social doit être mis, après la victoire, au premier plan du programme des partis, l'éminent Président de l'Académie des Sciences Morales n'aura pas lieu de craindre que ses appréhensions soient justifiées. Il sait, mieux que nous, que telle mesure fiscale qui, peu de mois avant la guerre, était qualifiée d' « inquisitoriale », est acceptée aujourd'hui comme nécessaire, indispensable, utile par conséquent, par ceux-là même qui la combattaient avec le plus de

vigueur. La guerre est une terrible leçon de choses, et si l'enseignement des faits donne — selon le mot de M. Edouard Herriot à la tribune de la Chambre — une certaine humilité, il fait franchir des barrières à ceux qui étaient de « l'autre côté de la barricade »; mais cela, n'est-ce pas, dans l'intérêt national.

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