‹ La politique de demainChapitre 11 sur 34 · M. FERDINAND BUISSON · texte numérisé non relu

M. FERDINAND BUISSON

« Vous posez là des questions d'après»deinain ».

M. Ferdinand Buisson n'était pas encore parti en Amérique quand nous l'avons interrogé. Aura-t-il, à son retour, les mêmes scrupules qu'il nous a confiés avant son voyage outre- Atlantique? Chi lo sa? M. Ferdinand Buisson, ancien député du 13^ arrondissement, a été mêlé à de nombreuses luttes politiques; c'est un cerveau merveilleusement organisé qui s'est occupé de tout.,, et même de sociologie. Lui demander son opinion sur la Politique de demain nous a presque rendu suspect d'hérésie à ses yeux.

Nous en sommes contrit et nous en serions humilié si nous ne pressentions pas que l'étonnement de M. Ferdinand Buisson doit être tout à fait dissipé, à cette heure, par les mille et un enseignements qu'il rapportera du pays de Washington. Notre candeur est soumise à une dure épreuve. Si les scrupules qui taraudent — ou taraudaient - — la conscience — toujours en émoi — de, M. Ferdinand Buisson avaient convaincu notre âme et persuadé notre esprit, nous aurions été arrêté à mi-côte et nous devrions brûler ces pages.

M. Buisson en aurait du chagrin, car il aime la

ténacité. Au demeurant, sa réponse constitue un programme, voire un ensemble de programmes dont l'amplitude et la portée correspondent — de près ou de loin — au dessein que nous nous étions proposé.

Cher monsieur,

Laissez-moi vous avouer l'étonnement que me causent vos deux questions.

Quoi ! vous voyez si loin devant vous? Vous en êtes déjà à « l'orientation de la politique après la guerre? »

Pour moi, il se pose tant de problèmes <( avant » celui-là ! Vous parlez de la fin de la guerre comme d'un de ces événements qui doivent se succéder normalement, simplement, sans qu'il y ait autre chose à faire que d'cTi envisager la date.

Mais la fin de la guerre, cela peut être, cela doit être tout un monde d'événements prévus et imprévus, connus et inconnus. Et comment décrire ce qui les suivra, sans avoir même l'idée de ce qu'ils auront été? La politique reprendra ses droits? C'est vrai, tôt ou tard. Mais quand? Comment? Dans quel état des esprits? Après quels drames? Et la politique qui finira par s'affirmer (après combien de mois?) ne dépendra-t-elle pas beaucoup du dénouement de toutes les crises que la France traverse avec l'héroïque résolution de les laisser pendantes et indécises jusqu'au jour où l'on pourra tout dire? Prenez-les l'une après l'autre: crise des loyers, crise de la vie chère, crise des salaires, crise du change, crise du travail et de la reprise du travail, crise de la dette nationale, à commencer par les veuves, les orphelins, les mutilés qui attendent, crise des indemnités, crise des impôts, à ne parler que de ceux qu'il faudra recouvrer immédiatement, tout cela passera, cher monsieur, avant la politique. Et la politique sera ce que la feront les solutions qu'il va falloir donner à ces problèmes ou

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improviser (car nous continuons à improviser toujours).

Il me semble donc que, pour avoir un avis sur la politique d'après-guerre, il faudrait commencer par dire en quel sens toutes ces questions préalables auront été tranchées. La politique ne sera pas la même si la France libérée et victorieuse résout ces innombrables difficultés par des méthodes régulières et pacifiques, ou si elle traverse une période d'agitations intérieures plus ou moins violentes.

Qu'il doive y avoir, en fln de compte, un « grand changement dans l'orientation de la politique », cela semble infiniment probable, mais lequel?

Et, par suite, pour votre deuxième question, rien de plus facile que de répondre : oui, les préoccupations économiques s'imposeront. Mais il y en a d'autres qui s'imposeront, peut-être, plus vite et plus fort, ce sont toutes celles qu'on est convenu d'embrasser sous le nom de « Question sociale ». Sans doute, tout le monde reconnaîtra que le problème de la production nationale est de capitale importance pour la vie même de ce pays. Mais les patrons et les ouvriers, le travail et le capital, la ploutocratie et le syndicalisme ont-ils trouvé, vont-ils conserver le secret de l'union sacrée pour livrer de plein cœur, en plein accord la bataille économique comme ils ont livré celle de la Marne et de Verdun?

Suivant la réponse, tout l'avenir change, au moins pour deux générations.

Je me trompe peut-être, mais j'ai Fimpression que ce sont les questions d'après-demain que vous posez. Ne pourrait-on pas commencer par celles de demain?

Il y a bien des choses judicieuses dans cette déclaration congrue. Mais l'étonnement du vénéré maître de la Faculté des Lettres, Président de la Ligue des

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Droits de l'homme, un des promoteurs de cette ]

« Société des Nations » — si attendue, dont l'idée j

apparaissait à quelques-uns aussi prématurée que \

notre enquête, nous surprend un tantinet. La pré- j

caution oratoire que nous avons prise en livrant au l

public les réponses recueillies par nous sur un sujet \

actuel, malgré tout, n'était pas tout à fait inutile, i

M. Ferdinand Buisson la justifie avec bienveillance. ;

Nul ne parle, croyons-nous, de la fin de la guerre |

« comme d'un de ces événements qui doivent se suc- j

céder normalement, simplement, sans qu'il y ait ]

autre chose à faire que d'en envisager la date? » ;

Si nous pouvions envisager cette date, la fixer j

même approximativement, il est probable que nous i

aurions d'autres questions à poser à M. Ferdinand- !

Buisson lui-même. La complexité des problèmes que i

la guerre dresse devant nos yeux, et que masquait la \

contemplation trop bénévole et béate de discussions {

et de querelles frivoles, se manifeste merveilleuse- ■

ment dans la réponse qu'il a consenti à nous faire; i

elle donne à notre enquête une raison raisonnante -

du plus haut prix. 1

Quelles que soient les conditions de la paix vie- |

torieuse, auxquelles demeure subordonnée la poH- ■

tique de demain, le problème économique se posera, ^

il se pose, d'ailleurs, aujourd'hui avec une acuité j

singuhère et Von aurait pu le prévoir — dans sa « triple synthèse signalée par M. Henry Bérenger :

besoins, ressources, conditions d'emploi. j

Laissons de côté, pour l'heure, les différentes <

c( crises » qui sont nées de nos besoins immédiats ^

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que la victoire ne diminuera pas instantanément; retenons les conseils qu'on nous donne, les avertissements qu'on nous signifie. M. d'Eichtal estime qu'on n'a pas tiré peut-être des richesses naturelles dont notre pays est si abondamment pourvu tout le profit, toute l'utilisation rationnelle qu'il était, qu'il est possible d'en tirer. Des efîorts sérieux ont été cependant tentés dans certaines régions. Les nécessités de la guerre nous ont imposé et nous imposeront longtemps encore l'économie de nos ressources. Cette économie, cette loi de la maison ( oikoii-nomos ) , cette administration organisée de la cité d'aujourd'hui et de demain, comment ne pas songer à l'appliquer en regardant, d'abord, chez nous, en accroissant, si nous osons nous exprimer ainsi, les dons naturels d'une contrée

Que les dieux complaisants formaienl pour être heureuse,

selon le vers connu d'André Chénier.

Renoncer à cette tâche, l'accomplir à moitié, quelque raison bureaucratique que l'on puisse donner des temporisations et des retards, ne sera plus qualifié désormais de faiblesse et d'indolence. Veuillent les Immortels, qui inspirent les actions des Ephémères que nous sommes, ne point permettre à M. Lebureau, présent ou futur, d'entraver cette œuvre, nationale au premier chef.

M. DEBIERRE

La politique devra être résolument démocratique ».

M. Debierre, membre de la Commission sénatoriale de l'armée, représente au Luxembourg le département du Nord. C'est un e&prit généreux, actif, qui tient une place importante dans le parti républicain. Il est d'avis qu'en dehors du règlement des questions économiques et financières qui solliciteront l'attention des Français de tous les partis et de toutes les classes, la « philosophie » du parti républicain devra rester à la base de l'action politique. Elle a été parfois perdue de vue, Cette philosophie.

La guerre nous la fera-t-elle réapprendre?

Espérons-le.

La politique de l'avenir dans notre pays, nous dit M. Debierre, dépendra beaucoup des résultats de la guerre. Les conditions de paix pourraient avoir — qui ne le pressent? — sur l'orientation de la politique eh France de profondes incidences.

La grande question des productions nationales, en tout état de cause, destinées à refouler la réemprise du commerce bôche; celle de la main-d'œuvre; la

répercussion sociale formidable que vont produire la cherté de la vie et un impôt destiné à couvrir un budget annuel de 12 à 14 milliards, pèseront lourdement — est-il besoin de le dire ! — sur l'orientation politique du pays.

Il m'apparaît que les questions économiques et financières (notre système de crédit est tout entier à renouveler) prendront la place prépondérante dans l'action des partis politiques après-guerre.

Cela ne veut pas dire qu'à la base de l'action politique des partis ne devra pas rester la philosophie du parti républicain. Au contraire. Il nous faudra plus que jamais chercher à réaliser un gouvernement de démocratie républicaine, reviser la Constitution boiteuse de 1875 qui nous régit et qui s'est montrée dans son application si désastreuse pour la conduite de la guerre, et ne pas oublier que « l'Union sacrée » n'a été que duperie pour les Républicains.

Le poids des événements présents ou futurs, la solution des problèmes sociaux que la réalité dressera devant nous, ne supprimeront point, aux yeux de M. Debierre, les cloisons, parfois étanches, qui, avant la guerre, ont séparé les partis politiques. Il y aura encore des partis et le plus important, le parti républicain, devra demeurer fidèle à son programme traditionnel.

Une semblable réflexion a sa valeur en nos temps « d'union sacrée » où le « mot » n'a pas « toujours » fait éclore « la chose ».

Mais gardons-nous, dans un commentaire aussi succinct qu'il soit, de pencher vers ce que l'on pourrait considérer comme une « dispute byzantine ».

M. DEBIERRK 35 ]

D'autre part, nous sommes sûr, si nous accordi*)ns \

à l'importante déclaration de M. Debierre tout le i

développement qu'elle mériterait et qu'elle suggère, ] malgré tout, que nous ferions quelque peine à

Me Henri-Robert. i

Et ce serait dommage. î

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