‹ La politique de demainChapitre 9 sur 34 · M. LEON BOURGEOIS · texte numérisé non relu

M. LEON BOURGEOIS

demain du péril et soient définitivement incorporées dans l'organisation sociale de la France.

Il faut faire sortir du plus grand mal le plus grand bien possible. Il faut empêcher de se refermer les" yeux qui se sont ouverts tout à coup devant les profondeurs de l'abîme; il faut obtenir que, d'une façon durable, les intérêts particuliers, qui se sont sacrifiés aux nécessités patriotiques, acceptent de se sacrifier encore et d'une façon permanente, perpétuelle, à l'intérêt social; il faut que le lien, qui s'est si fortement serré, de la solidarité nationale, ne se desserre plus dans l'avenir.

Voilà pourquoi la nécessité de prévoir et de préparer la vie de demain hante, dans^ notre France, les esprits les plus éminents, les âmes les plus généreuses et les plus hautes.

Ce sont là des considérations qui, quoique générales, ont leur valeur. Une organisation sociale est reconnue indispensable après une guerre atroce qui aura, malgré les deuils et les destructions, dessillé bien des regards. Parmi d'autres questions à l'étude - — ^lesquelles le clairvoyant esprit de M. Léon Bourgeois apporte les lumières de son expérience, retenons celles-ci : Santé de la race, défense et protection de l'enfant, tutelle des orphelins, hygiène, apprentissage, réformes fiscales.

Il y a longtemps qu'au Musée Social et ailleurs le Ministre du Travail leur a accordé sa sollicitude attentive et vigilante. Plus que jamais elles sont et seront actuelles après la grande guerre; elles ont nécessité et nécessiteront des réformes auxquelles ne se dérobera pas le vouloir des individus, dont l'inté-

rêt, basé sur le principe — un peu abstrait parfois — de ce solidarisme cher à l'ancien Président du Conseil, doit se fondre dans l'intérêt national.

France d'abord, subordination de l'individu à la nation, nous entendrons souvent ces mots dont l'heure présente accuse la vertu.

Que de problèmes à résoudre ! Que de perspectives découvre le thème de cette Enquête ! Faut-il reculer? Faut-il avancer? Cherchons les Diogène. Eclaironsnous.

M. PAUL PAINLEVE

« La politique de demain devra être réformiste ».

Rue Séguier, dans un paisible quartier de la rive gauche, proche la Seine et non loin de la rue Gilles- Queux ou Gît-le-Gœur, où vécurent, dit-on, Gabrielle d'Estrées et la duchesse d'Etampes, se trouve l'ancien hôtel de Nevers qui abrita le chancelier d'Aguesseau.

C'est là qu'habite M. Paul Painlevé, membre de l'Institut, ancien Ministre de l'Instruction pubhque et des Inventions, Député de Paris (1). C'est un savant illustre, d'un haut caractère, et dont la compétence et le labeur magnifique, particulièrement utiles à la nation, n'ont point de détracteurs. Sa personnalité, au reste, est trop connue dans tous les milieux scientifiques et politiques pour que nous esquissions son portrait.

Qu'il nous suffise de rappeler quelques titres qui lui ont acquis depuis longtemps l'estime et l'admiration confiante de tous ceux qui savent ses travaux.

(1) M. Paul Painlevé n'était pas encore Président du Conseil et Ministre de la Guerre quand il nous a fait l'honneur en janvier 1917 de nous accorder cette interwiew. '

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son dévouement à la chose publique, l'intégrité de ses convictions et qui l'ont vu à l'œuvre ou qui, à ses côtés, ont participé à des luttes généreuses.

Professeur de Faculté à 23 ans, membre de l'Académie des Sciences à 35 ans. Professeur à la Sorbonne, à l'École Polytechnique, à l'Institut supérieur d'aéronautique, Député de la 1^® circonscription du V^ arrondissement, où il succéda à René Viviani, M. Paul Painlevé est fils de ses œuvres. Bien avant d'entrer au Parlement, il s'était mêlé à des luttes retentissantes où il apporta des convictions républicaines solides que rien n'altéra jamais. Défenseur de l'école laïque, il ne cessa point dans les réunions publiques ou à l'Institut de se passionner pour l'étude positive et approfondie de tous les problèmes qui intéressaient la grandeur de notre pays. Avec d'autres éminents esprits il a contribué à fortifier, à accroître cette grandeur. Dans quelle mesure, on le saura exactement plus tard. Plusieurs, au Parlement, dans la presse, à l'étranger, le savent déjà.

Il a été de ceux que préoccupa toujours la tâche militaire de la France : deux fois rapporteur du budget de la marine, il fut le conseiller écouté de ce ministère. Bien des réformes et des perfectionnements efïîcaces qui ont été réalisés depuis quelques années (qu'il s'agisse de l'artillerie navale, du cahbre des gros canons, des poudres, dont la production a été prodigieusement accrue, du recrutement de l'armée de mer, etc.) l'ont été conformément aux indications précises de ses rapports. Il proclama courageusement qu'à l'augmentation de l'armée active allemande il

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fallait répondre par l'augmentation de l'armée active française. Il formula des avis dont on a tenu compte. Les vues émises dans ses travaux ont été vérifiées par la guerre. N'oublions pas de signaler, en dehors des services rendus à l'aviation militaire, que M. Paul Painlevé appuya, avant août 1914, le projet de concentrer notre flotte dans la Méditerranée, d'utiliser les troupes indigènes et réclama l'incorporation à vingt ans qui, en donnant aux jeunes soldats une instruction militaire rapide, .nous a permis d'avoir 180.000 hommes de plus à la bataille de la Marne.

On n'ignore pas l'utilité de ses services comme ministre de l'Instruction publique et des Inventions (1).

Tel est l'homme, dont la bienveillante aménité est faite de simplicité et de franchise, et que nous sommes allé interroger :

— « C'est une question bien vaste, que vous me posez, nous répond M. Painlevé. Je suis votre enquête avec intérêt. Elle n'est pas prématurée, les adhésions que vous avez reçues vous le prouvent.

Et après quelques minutes de réflexion, l'éminent député de Paris, nous déclare :

— « Quelle que soit la durée des hostilités et des négociations, quelles que soient les conditions de la paix future, les problèmes économiques, après la guerre, domineront, écraseront tous les autres.

(1) On commence à connaître ceux qu'il a rendus comme Ministre de la Guerre et à y rendre l'hommage mérité.

Pour supporter les charges énormes qui pèseront sur elle, la France devra, avant tout, développer, multiplier, mettre en œuvre à plein rendement tous ses moyens de production. Produire, produire, produire, ce devra être le mot d'ordre de tout le pays, de toutes les classes. Féconder nos champs par les moyens de culture les plus scientifiques et les plus intensifs, suppléer par le machinisme agricole au manque de bras, — exploiter par les procédés les plus modernes et les plus féconds toutes nos richesses intérieures, nos mines, nos torrents, nos cours d'eau; adapter le prodigieux outillage créé par la guerre aux industries de la paix, à la fabrication des machines, des outils, des engrais, des matières colorantes; développer à son paroxysme l'exportation française à travers le monde entier, en profitant à la fois de la surproduction qu'engendreront le nouvel outillage et la puissance d'expansion que donneront à la France son héroïsme, sa gloire, les sympathies qui l'enveloppent dans tous les pays.

C'est là un programme d'activité évident, inévitable, qui s'imposera à tous les Français, à tous les partis, quels qu'ils soient. Quiconque sera capable d'y collaborer, aura le devoir de le faire, qu'il s'agisse d'hommes mûrs, de jeunes gens, de ces centaines de milliers de jeunes filles et de femmes qui, après la guerre, devront faire elles-mêmes leur existence.

Et, s'animant peu à peu, M. Painlevé ajoute :

— '.( Répétons-le : c'est ce problème de l'intense production nationale qui dominera tous les autres et en particulier le « problème fiscal )>. Si elle est réalisée le pays traversera, j'oserai presque dire allègrement, les années d'après la guerre. Dans le cas contraire, il ne se débattra que dans des difficultés presque inextricables.

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— Ne seriez-vous point, monsieur Painlevé, quelque peu pessimiste ?

— Je ne crois pas. Pour faire face aux dettes qui resteront à notre compte, « même dans les hypothèses les plus favorables », que pourrait le financier le plus habile et le plus démocrate, si la matière imposable était totalement insuffisante?

Et puisque tous les Français doivent être ainsi d'accord sur le but à atteindre, il faudra bien qu'ils s'accordent aussi sur les meilleurs moyens d'y parvenir.

— Les partis, hasardons-nous, auront peut-être ici un rôle efficace à remplir.

— Précisément. C'est ici que devra intervenir le rôle des partis. Leur disparition n'est ni possible ni désirable; leur existence correspond à la nature même des choses^ Tous les phénomènes du monde nous apparaissent comme une lutte, ou, si l'on veut, comme une sorte de transaction, constamment changeante, entre les forces de conservation qui veulent maintenir ce qui est et les forces d'évolution qui veulent le transformer.

La vie politique d'un grand peuple n'échappe pas à cette loi universelle. Ce qu'il faut souhaiter, c'est que de grands partis se forment, correspondant à des instincts profonds de la nation et non pas à des intérêts mesquins ou à des ambitions de personnes. C'est qu'il y ait, d'un côté, un parti « traditionnaliste » et d'un autre côté « un grand parti réformiste ».

— 11 est aisé de deviner où se recruteront les membres du parti traditionnaliste, les conservateurs sociaux auxquels un de vos collègues fait allusion. Mais le grand parti réformiste que vous apercevez à l'horizon comme nécessaire, où en puiserez-vous les éléments et quel en sera le cadre ?

— Ce parti réformiste s'appuiera à gauche sur les

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classes laborieuses et sur les organisations syndicalistes. C'en est flni, en effet, après les exemples de patriotisme qu'a multipliés cette guerre, des querelles verbales de dogmes entre les hommes de gauche : les questions de défense nationale ne sauraient plus creuser de fossé apparent entre ceux qui ont rivalisé d'héroïsme dans les tranchées.

— Est-ce que, dès aujourd'hui, vous ne pourriez pas esquisser le programme d'ensemble de ce parti réformiste?

— Ce programme, veut bien nous répondre M. Painlevé, devra être essentiellement et immédiatement « réalisateur ». Puisqu'il convient de développer au maximum toutes les richesses nationales, il faut que ce développement même leur laisse le caractère d'être « nationales ». Qu'il s'agisse de mines, de houille blanche, de grands trusts de fabrication, la nation ne saurait abdiquer ses droits régaliens. Ce fut de tout temps la pensée du parti républicain, mais cette pensée restait théorique et vague et trop indolente pour surmonter les résistances que rencontrait toute tentative de réalisation.

Aujourd'hui, nul ne me contredira, les circonstances sont bien différentes; les charges qui vont incomber à l'Etat ne lui permettent pas d'attendre, et il n'est pas un Français, de quelque opinion qu'il soit, qui ne le comprenne. L'aiguillon même de la nécessité donnera donc au parti réformiste la force de concevoir et de vouloir sans délai — et cette même nécessité fera plier les parti-pris qui, avant la guerre, eussent été implacables.

La guerre, qui aura été pour tous la leçon morale suprême, nous laissera à tous les devoirs suprêmes.

Une œuvre grandiose et magnifique sera à accomplir : faire jaillir la prospérité de tant de ruines dans une société plus juste, plus humaine parce que mieux outillée contre la matière et mieux consciente de la

M. PAUL PAINLEVE II

solidarité. A l'accomplissement d'une telle œuvre, le parti réformiste devra consacrer toute son activité, toute son énergie, tout son élan.

Il devra lutter pour faire triompher son idéal et ce seront à des luttes généreuses dans lesquelles il conviera ses adversairess à mettre au service du grand travail national leurs qualités d'invention, d'audace, d'initiative. Qu'il s'agisse des problèmes sociaux ou politiques, qu'il s'agisse de l'école, de l'atelier ou de l'éducation de ces milliers d'orphelins que laissera la guerre, le parti républicain saura concilier l'ardeur de ses convictions et le respect des convictions d'autrui.

Peu importent les étiquettes qui se substitueront à des étiquettes caduques, peu importe le reclassement profond qui se refera entre les hommes, si l'estime et le respect mutuel président aux luttes des grands partis.

Ces luttes pourront être passionnées et ardentes, c'est le bien public qui sortira de cette noble émulation.

L'attitude de ce savant illustre qui nous entretenait de la politique de demain était curieuse à observer; drapé dans sa robe de chambre, M. Painlevé se promenait dans son cabinet de travail, les mains derrière le dos, le visage méditatif, le regard comme lointain. Sa voix, au timbre légèrement assourdi, aux inflexions lentes et mesurées, était scandée de temps à autre par un geste énergique. .

« Leçon morale suprême... devoirs suprêmes... » M. Painlevé insista sur ces mots et nous, qui l'éeoutions, nous sentions bien que nous avions devant nous l'un de ces hommes de pensée et d'action en qui la France a confiance parce que, précisément, ils ne se dérobent à aucun de ces devoirs.

Des conseils éclairés, un exemple élevé, de grandes, de larges espérances, voilà l'impression salutaire qui se dégage d'une déclaration dont nul ne méconnaîtra l'autorité.

M. GEORGES DESPLAS

« La politique sera économique et sociale ».

Certains de ces problèmes, dont la solution deviendra plus urgente après la paix victorieuse, avaient, il y a plusieurs années, préoccupé nos législateurs. L'un d'entre eux, M. Georges Desplas, va nous le dire.

Ce n'est pas exclusivement la communauté de nos attaches pyrénéennes qui m'a conduit auprès du Député de la 2® circonscription du V^ arrondissement. Nous savions, de longue date, l'aménité de son accueil. M. Georges Desplas, méridional parisianisé, n'est pas rebelle à l'interwiew. Quel que soit le visiteur - — ou le solliciteur — sa barbe qui fut blonde s'éclaire d'un sourire aimable; la poignée de mains largement tendue vous signifie que vous en avez, au moins — ou au plus, pour vos trois minutes, comme au téléphone. — C'est déjà quelque chose. Si vous étiez timide en frappant le marteau de la rue de l'Arbalète, votre timidité tombe devant le maître de céans, dont la parole chantante et nuancée vous tiendra sous le charme.

Car M. Georges Desplas est un causeur réputé. Au Palais, avant et après le procès des Trente et

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d'Henri Rochefort, il était fort apprécié pour son éloquence courtoise, précise et châtiée.

Ancien Président du Conseil municipal, Président de la Gauche Radicale et de la Commission de Législation civile et criminelle, ~ fait rare dans les annales parlementaires, — Rapporteur dans la question, si épineuse, des Dommages de guerre, il avait à nos yeux des titres nombreux pour que nous allions le voir (1).

Et voici ce que, sous l'ancienne cloche de Sainte- Pélagie, souvenir historique, M. Georges Desplas nous a déclaré :

Notre orientation politique future sera sans doute déterminée, à la fois, par les conséquences de la guerre, et par les conditions dans lesquelles s'opérera le passage de l'état de guerre à l'état de paix.

La guerre, avec sa succession d'événements, qui débordent et dominent le génie et le vouloir humains, comporte, par là force même des choses, une Certaine part d'improvisation. Malgré le poids de lourdes responsabilités et la formidable importance des décisions à prendre, le gouvernement est relativement facile, grâce à l'effacement des intérêts individuels devant l'intérêt général, grâce à la discipline universellement acceptée, aussi bien à l'arrière qu'à l'avant, et à l'ardente bonne volonté de tous les citoyens, dont les énergies sont tendues vers un même but : la victoire.

Mais une fois celle-ci obtenue, et quand il s'agira de démonter en quelques semaines l'organisme complexe et gigantesque, progressivement constitué en

(1) M. Geotges Desplas a été Ministre des Travaux publics.

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trois ans, et de remettre en fonctionnement l'organisme normal quelque peu disloqué, des difficultés apparaîtront, moins angoissantes, mais plus nombreuses et aussi délicates que celles que nous avons à surmonter auJourd*hiii.

Il faudra faire en sorte que les millions d'homiiles qui, depuis de longs mois, vivent loin de leurs occupations professionnelles, ne retrouvent pas la misère installée à leur foyer et puissent immédiatement reprendre leur place à l'usine, à l'atelier, au bureau, sans que, cependant, les travailleurs occasionnels, qui les remplacent en ce moment, soient réduits au Chômage; il faudra assurer la transformation rapide des industries de guerre en industries de paix, fournir à ces dernières des facilités leur permettant de rétablir leur matériel en état de fonctionnement, et de trouver des matières premières : il faudra parer au déficit de la main-d'œuvre dans nos champs aussi bien que dans nos usines, — ramener les réfugiés dans les régions dévastées et promptement reconstituées, — prendre, en un mot, toutes les mesures nécessaires pour que la France, en déposant le glaive, puisse ressaisir l'outil, et, victorieuse dans la lutte militaire, se lancer sans perdre un instant, dans la lutte économique.

C'est sans hésitations, sans tâtonnements, sans retard, en vertu d'un plan arrêté à l'avance et d'une façon intelligemment automatique, que toutes Ces mesures devront être prises, au milieu des luttes d'intérêts qui, après avoir un moment sommeillé, se réveilleront avec plus d'âpreté.

S'il en était autrement, nous serions exposés à une crise économique, compliquée peut-être d'une crise sociale, et dont je n'ose prévoir les conséquences. Aussi, à l'heure présente, si les plus pessimistes ne gardent aucune crainte à propos de la guerre, quelques esprits clairvoyants ressentent quelques inquiétudes en songeant aux lendemains de là paix.

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Mais je crois qu'il faut écarter ces sombres perspectives — et j'ai foi dans le génie français qui, aux instants graves, a toujours déployé les qualités qu'exigeaient la nature et la gravité des circonstances. Par la collaboration étroite et confiante du Gouvernement et du Parlement, avec les concours de toutes les forces vives du pays, après, peut-être, quelques inévitables oscillations, l'équilibre nouveau se rétablira.

Cet équilibre sera-t-il différent de l'équilibre ancien, ou, en d'autres termes, notre évolution politique se produira-t-elle dans le même sens qu'avant la guerre, malgré les changements que celle-ci aura pu apporter dans les caractères et le brassage qu'elle aura entraîné dans les situations et les fortunes?

A cette question difficile, et dont la solution comporte des facteurs encore inconnus, j'estime qu'il faut répondre par l'affirmative, mais sous la réserve de quelques précisions.

Par la force même des choses, les questions économiques et sociales prendront dans nos préoccupations la place que tiennent aujourd'hui les questions militaires. Sous peine de perdre les profits matériels de notre victoire, c'est sur le terrain industriel et commercial que nous devrons nous efforcer d'en tirer parti et de la consolider, tout en nous protégeant contre la contre-offensive que l'ennemi lancera, sans doute, sur ce domaine, dans l'espoir d'y trouver une revanche. Pour accomplir l'œuvre de réparation et faire rentrer en France l'or qui en est sorti, il sera indispensable que notre pays devienne intensément producteur et trouve au dehors des débouchés pour sa production.

Économique et sociale, telle sera donc la politique que, sous la pression des circonstances et d'un patriotisme tragiquement fortifié, les hommes et les partis, n'oubliant peut-être pas toutes leurs rivalités, mais rivalisant surtout d'ardeur pour défendre les intérêts du pays, s'efforceront de réaliser.

M. GEORGES DESPLAS I^

Tous les esprits prévoyants ne comprenaient-ils pas, dès avant la guerre, la nécessité de cette politique?

Est-ce que les précédentes législatures n'avaient pas accompli une œuvre sociale, — dont elles peuvent s'enorgueillir, — et au moins amorcé une œuvre économique?

J'ai donc le droit de dire que c'est notre évolution d'avant-guerre qui se continuera après la paix, mais en changeant, non pas de sens, mais de caractère. Elle était lente et incertaine, elle deviendra rapide et assurée; d'un seul coup, elle aura fait en avant un bond d'un quart de siècle.

Au sortir de la lutte, la France présentera, sans doute, un autre aspect, mais ce ne sera pas une France nouvelle; et qu'il me soit permis de protester contre les allégations de ceux qui accablent de leur mépris le pays d'hier, oubliant que c'est lui qui a engendré le pays d'aujourd'hui et de demain.

De même que le mondain, l'artiste ou l'oisif d'hier sont aujourd'hui des soldats rudes et héroïques, et se révéleront demain comme des travailleurs laborieux, sans avoir pour cela changé de personnalité, mais seulement de costume — de même c'est sans effort et sous la pression des circonstances que notre République d'avant-guerre. République de paix et d'idéal, réveillée de son confiant repos, et se dressant pour se défendre, est devenue, sans cesser d'être elle-même, une République de bataille et de victoire, apparaîtra, la lutte finie, comme la République du travail.

11 serait superflu de commenter cette déclaratiofi substantielle. Soulignons l'esprit de labeur méthodique, volontaire, patient, indispensable que préconise M. Georges Desplas, dans cette étude prévue des problèmes économiques et sociaux que devra

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résoudre le Parlement. On l'a décrié parfois, ce Parlement trop méconnu et l'hommage que lui rend un de ses membres n'est point ici flatterie vaine ou intéressée. Il avait « au moins amorcé une œuvre économique »; le répertoire des travaux législatifs le prouve. D'où vient, alors, que la mise en pratique et la réalisation des réformes furent et demeurent si lentes, si pénibles?

De l'absence de méthodes sûres? De la multiplicité des groupes et des partis? De la complexité des programmes et des problèmes? Des rivalités et des querelles intestines?

^ Que sais-je? disait Michel de Montaigne. Nous savons qu'aujourd'hui est né d'hier... mais qu'aujourd'hui c'est la guerre avec toutes ses horreurs, ses héroïsmes, ses conséquences redoutables.

Au lendemain de 1870, un homme d'État allemand s'écriait : « Nous avons vaincu sur les champs de bataille de la guerre, nous vaincrons sur les champs de bataille du commerce et de l'industrie. »

Les loups d'outre-Rhin n'ont pas vaincu et ne vaincront pas par les armes; il faut parer dès aujourd'hui, par les efïorts coordonnés d'une méthode vigoureuse et rigoureusement poursuivie, à -la contreoffensive certaine dans le domaine économique.

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