M. JULES BERNARD
vite rompue. De chaque côté du bureau, dans le vaste cabinet directorial de la rue Taitbout, ornementé de quelques œuvres rares, on a l'impression qu'il faut aller rapidement.
« Vous n'avez pas de dactylographes, de sténographes? » nous dit M. Jules Bernard, souriant'.
Et comme nous lui répondons que, malheureusement, nous n'avons sur nous- ni avec nous d'aussi aimables secrétaires, le distingué président des Chantiers de la Basse-Loire ponctue : « Ça ne fait rien, mais ne me faites dire que ce que j'aurai dit. »
Nous le rassurons avec empressement, conscience et scrupule devant être la règle du reporter le plus désireux de réclame ou de bruit et nous ne désirions m bruit ni réclame.
M, Jules Bernard nous a déclaré tout d'abord que nul, à vrai dire, ne pouvait, aujourd'hui, prévoir ce qui adviendra, post bellum, de l'orientation de la politique. Il estime que la question économique doit -être mise au premier plan des préoccupations de tous, non seulement après la paix victorieuse, mais actuellement, et que les nombreux problèmes que l'état de guerre a posés dureront après elle et exigeront pour être résolus un esprit méthodique, attentif aux faits, aux réalités, capable de promptes décisions.
M. Jules Bernard s*est exprimé ainsi :
Avant de songer à l'après-guerre, nous devons songer d'abord à la guerre à résoudre. Je vous dirai sur ce
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point mon avis. J'envisagerai immédiatement le problème dans son ensemble.
11 ne faut pas croire que, même vainqueurs, des charges formidables ne pèseront pas sur nous. Ces charges que nous sentons aujourd'hui, nous les sentirons davantage et quand ceux qui combattent pour assurer, avec tant d'héroïsme, la défense de la Patrie, reviendront à leurs foyers, ils demanderont quelques comptes des lourdes dépenses engagées pendant qu'ils étaient au front et dont ils subiront la répercussion.
Et cela pourrait m'amener à examiner ce que l'on a fait et si, même dans le trouble où nous a jetés une guerre atroce, tout a été fait qui devait être fait ou si des erreurs graves n'ont pas été commises que l'on aurait pu éviter.
Mais il ne convient pas d'émettre des critiques qui seraient considérées comme trop vives, parce que, peut-être, trop exactes. La guerre nous a entraînés à contracter des dettes qui seront supportées par tous et les poilus diront, qui les en blâmera? : « Vous deviez être ménagers de notre tranquillité d'après la victoire que nous payons de notre sang et de nos sacrifices. Vous auriez pu économiser. »
En effet, on ne s'est peut-être pas assez préoccupé de savoir comment on paierait les dépenses faites, et ce fut, j'en suis convaincu, une lourde erreur de donner tout son or à l'étranger pour les achats nécessités par le conflit actuel. Les affaires du pays doivent se régler comme on règle des affaires industrielles ou commerciales. La prodigalité, surtout quand il s'agit des deniers de l'État, doit être surveillée et réglée par un souci de prudence que le bon sens exige. Il faudra mettre de l'ordre dans la maison. C'est, ce sera la tâche urgente, indispensable.
Comment? Par quels moyens? Nous le verrons tout à l'heure.
Il faut, d'abord, résoudre la guerre, et pour la résoudre, nous devons assurer les moyens financiers
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pour pouvoir aller jusqu'au bout. Une question essentielle : nécessité dé se procurer l'or pour solder les achats que nous sommes forcés de faire au dehors. .
Il appartient au Gouvernement et au Parlement d'opérer la réquisition des titres étrangers, environ 14 milliards, la réquisition des obligations de chemins de fer, en les remplaçant par de la rente française : 18 milliards, d'exiger la vente des pierres précieuses, des diamants et des perles, dont je ne puis fixer le chiffre.
En dernier lieu, et du reste cela vient d'être fait pour les usines métallurgiques, j'estime qu'il faut contracter un emprunt en or à l'étranger, sur propriétés privées. L'or serait remis à l'État qui rendrait du papier en contre-partie. Cette forme d'emprunt, je viens de vous le dire, a déjà été contractée par des usines m.étallurgiques groupées, garantissant un emprunt en Amérique.
Mais si, d'une part, nous venons de pourvoir par des sommes énormes aux besoins de la défense nationale, nous sommes en droit, d'autre part, d'exiger que ceux qui ont des sommes à leur disposition pour répondre auxdits besoins soient parcimonieux de ce que nous pourrions appeler Vépargne publique et Vefforl du poyf^, et n'en usent que dans des mesures très limitées.
A mon sens, ces mesures consisteraient à réduire fortement ce que nous recevons de l'étranger (ce qui aurait dû être fait depuis le début), en empêchant l'importation des objets inutiles.
D'autre part, que ceux qui sont forcés de faire les achats de ce qui est absolument indispensable, ne puissent conclure leurs opérations qu'après visa des pouvoirs compétents, pour les règlements qu'ils seraient, eux, chargés de négocier, quant aux modalités de paiement et aux questions de change.
Je persiste à croire que le rationnement aurait dit
être fait plus tôt; personne ne s'en serait mal accommodé. On a faussé le prix du pain. Le blé a été payé très cher pour avoir du pain meilleur marché. Tl y a là une dette complémentaire. Qui la paiera? Nous et ceux du front. Ceux-ci diront : « Vous auriez pu économiser. Pourquoi ne pas l'avoir fait? »
Gela étant dit, nous arrivons à l'après-guerre.
Quels que soient les résultats du conflit actuel, nous devons faire notre possible pour que la productif vite du pays puisse, du fait de ses efforts, satisfaire d'abord à ses besoins pour importer le moins possible, et ensuite, du fait de son organisation, arriver à exporter. La contre-partie d'or qui nous rentrerait de ce fait nous permettra d'amortir, au fur et à mesure, les dettes contractées pendant la guerre.
Pour arriver à cette productivité maximum, je suis convaincu que, seuls, les grands groupements, les cartels permettront de tenir. Je sais que ce point de vue est assez contraire au tempérament français, qui est individualiste, qui veut conserver son « étiquette » plutôt par amour-propre que par intérêt. Je n'en considère pas moins urgente pour nous la nécessité de nous organiser en grands groupements et pour ce qui est, par exemple, des métallurgistes, de mettre tous nos efforts à réaliser l'entente.
Voulez-vous que je vous donne un exemple de l'utilité de cette organisation? Lorsque les usines métallurgiques situées en Alsace-Lorraine — • contrôlées en général par les grandes banques allemandes — redeviendront françaises, de même que les charbonnages et les mines, il faudra les remettre en exploitation. L'État ne peut se livrer à ce travail; il y aurait donc à se préoccuper de trouver les capitaux nécessaires et de mener à bien cette œuvre. Seul, un vaste syndicat des grands établissements et des grandes banques françaises sera capable d'accomplir cette tâche. Il verserait d'abord à l'État une somme à déterminer; le solde du montant de l'expropria-
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tion serait réglé par annuités portant intérêt, ce nombre d'annuités étant à fixer. L'État conserverait une première hypothèque sur tous les biens ainsi cédés jusqu'à complet paiement des dites annuités. Cette question, au reste, comporte des modalités que je ne puis qu'effleurer aujourd'hui. L'entente, vous disais-je, me paraît devoir s'imposer entre les métallurgistes, d'autant plus qu'au retour à la France de ces usines et charbonnages d'Alsace-Lorraine, il y aura dans notre pays un important surcroît de pro duction.
Je pourrais développer le même point de vue en ce qui concerne les textiles.
Une question se pose ici — après cession faite par le Gouvernement français au groupement industriel — c'est le partage des bénéfices. L'État pourrait demander que le partage des bénéfices soit fait de la façon suivante, après amortissement d'usage, intérêt au capital, réserves nécessaires :
Sur le superdividende :
1° Une participation à l'État;
2° Une participation au personnel ouvrier.
Pour cette participation au personnel ouvrier, il serait entendu qu'elle serait employée à un rachat annuel, par tirage au sort, et sur le cours moyen de l'année, d'un nombre d'actions correspondant à ces parts bénéficiaires attribuées aux ouvriers, et ce jusqu'à ce que ce nombre d'actions appartenant au groupement ouvrier atteigne un tant pour cent à fixer du capital émis. Ces actions seraient la propriété indivise des ouvriers travaillant dans les usines, charbonnages et mines du groupement, le dividende étant à partager ?
1° Au prorata du temps passé par les ouvriers dans lesdits usines, mines ou charbonnages;
20 Au prorata des situations qu'ils occupent;
30 Au prorata des journées de travail effectuées dans le courant de Tannée,
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Les ouvriers quittant les usines, mines ou charbonnages au bo.ut d'un temps de présence à déterminer, auraient droit, durant leur vie, à une part à fixer sur lesdits dividendes, proportionnelle également, bien entendu, au temps passé dans les usines.
Du fait de la propriété d'une partie du capital par les groupements ouvriers, ceux-ci auraient le droit de nommer des représentants aux assemblées, et dos places devraient leur être réservées au conseil en nombre proportionnel à la partie de capital qu'ils posséderaient.
Tel est, entre tant d'autres problèmes, celui qui me paraît mériter l'attention de tous ceux qui, après la guerre, mettront au premier plan de leurs soucis et de leurs préoccupations les meilleurs moyens d'assurer cette productivité maximum, dont je vous parlais tout à l'heure — et son rendement — . Pour l'agriculture, il faudra parer à la crise de la main-d'œuvre et pour cela faire appel au machinisme, appliquer, d'une manière intensive, la science à l'industrie, et développer activem.ent l'emploi de la motoculture, et viser à l'expprtation possible des produits de notre sol.
Je pourrais, sur la question des mines, m'étcndre à nouveau sur la nécessité, à mon avis, de la constitution des grands groupements. Je dépasserais de beaucoup les limites de l'enquête fort utile et point prématurée que vous avez entreprise. A ce sujet, laissez-moi vous dire que la loi minière de 1810 n'existe qu'en nom et point en fait, depuis plusieurs années surtout.
Il résulte de tout ce que je viens de vous dire que, après la guerre et, même aujourd'hui, les questions d'ordre économique et financier sont et seront urgentes à résoudre. Elles primeront, à mes yeux, toutes les autres — et à celles dont je vous ai entretenu, hâtezvous de joindre celle du charbon et de la marine marchande dont il convient, sans retard, de poursuivre
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le ^développement en achetant des bateauX; en en construisant.
Peut-on, pourra-t-on en France résoudre ces problèmes au mieux des intérêts vitaux du pays?
Je réponds énero^iquement par l'affirmative.
Une telle opinion, si documentée, si nourrie de faits précis porte en elle d'utiles enseignements. M. Jules Bernard ne se contentant pas de formules générales, indique des mesures économiques et financières dont une politique vraiment sociale ]3ourra s'inspirer. C'est le vœu que nous formons, vœu superflu, sans doute, car nous savons l'autorité dont jouit M. Jules Bernard.
Soulignons deux points dans cette déclaration cossue : l'idéa d'organiser de grands groupements cohérents e^ unis, et celle d'instituer une large participation des travailleurs aux bénéfices.
Si les moyens préconisés par le Président du Conseil d'administration des Chantiers de la Basse- Loire scellent l'entente entre le capital et le travail, il apparaîtra à tous que la question sociale pourra être menée à bonne fin.
D'ailleurs, plusieurs des vues qu'il a bien voulu nous exposer ont eu au Palais-Bourbon des défenseurs convaincus.
Une question venait sur nos lèvres quand nous avo'ns quitté M. Jules Bernard : « Pourquoi, monsieur le Président, ne faites-vous pas de politique et pourquoi n'êtes-vous pas à la Chambre ou au Sénat? »
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Nous n'avons pas osé le lui demander. Peut-être M. Jules Bernard nous eût-il répondu qu'au Parlement on n'a pas toujours le temps de travailler comme il travaille lui-même.
Et cependant?
« Réconcilions le capital et le travail. »
La^( politique », voilà qui apparaît de plus en plus certain, devra puiser quelques-unes de ses vertus dans l'expérience. Nos regards se tournent vers r horizon incertain sur lequel nos interlocuteurs se sont efforcés d'ouvrir une « fenêtre )).
M. Charles Gide, Professeur d'économie politique des plus distingués, dont les ouvrages sont devenus classiques, nous a déclaré :
En ce qui concerne la première question, permettez moi de m'abstenir, car je ne m'occupe pas de politique.
Quant à la seconde question, j'y répondrai affirmativement.
Après la guerre, le pays va se trouver partagé en deux catégories :
D'un côté, quelques millions de rentiers et pensionnés touchant cinq à six milliards de rentes
De l'autre, quelques millions de contribuables ayant à prélever ces milliards sur le produit de leur travail ou de leur capital.
Cette situation serait de nature à provoquer le plus grave conflit si, heureusement, ce ne devait être bien souvent les mêmes qui figureront dans les deux catégories, celle des créanciers et celle des débiteurs.
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Néanmoins, si on ne veut pas que cette énorme saignée sur la production nationale épuise la France, il faudra absolument trouver le moyen d'accroître cette production d'une valeur au moins égale à celle du prélèvement opéré, c'est-à-dire de cinq à six milliards.
Certes, il ne sera pas facile de demander ce supplément d'efforts à un pays qui se trouvera si appauvri en hommes et en capitaux. Cependant ce ne sera pas impossible, car il faut reconnaître qu'avant la guerre la France était loin de fournir, tant patrons qu'ouvriers, le maximum de son effort possible — et loin aussi de tirer le meilleur parti de nos ressources naturelles et coloniales. Elle pourra donc augmenter grandement sa production, si elle le veut.
Mais il faut qu'elle le veuille.
Jusqu'à présent, la population ouvrière ne îe voulait pas, parce qu'elle croyait que toute intensification de son travail n'aurait d'autre résultat que d'augmenter les profits du .patron et de priver de travail des camarades.
Et cette opinion, erronée si l'on regarde aux conséquences à venir, ne laissait pas que d'être assez fondée si l'on ne regarde qu'aux répercussions immédiates.
Le problème sera donc de changer cet état d'esprit, de réconcilier les ouvriers avec la nécessité pour chacun de donner le maximum d'efforts possibles — mais pour cela il ne suffira pas de faire appel au devoir civique et à l'intérêt national.
11 faudra que des institutions nouvelles garantissent à l'ouvrier un accroissement de rémunération proportionnelle à l'accroissement de productivité qu'on attend de lui.
Telle est ia question qui devra être mise au premier plan du programme des partis.
Il appartiendra à chacun de ces partis de chercher, pour la résoudre, les moyens les mieux appropriés
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à son programme et la seule rivalité qui devrait exister entre eux serait de montrer qui y réussira le mieux.
Nous sera-t-ii permis de dire que le vénéré maître es sciences économiques et sociales a trop de modestie quand il nous dit ne pas s'occuper de politique?
C'est aviver notre regret, car, dans les assemblées délibérantes et — risquons le mot en ces temps de néologismes de toutes racines — légiférantes, des économistes de la qualité de M. Charles Gide auraient vraisemblablement quelque poids. Au surplus, et d'aucuns le savent pertinemment, aujourd'hui plus que jamais, si la politique pure doit et peut exercer son influence sur les phénomènes issus de la nature des choses et sur les individus « vivant en société », il n'en est pas moins vrai qu'elle peut et doit subir un choc en retour par suite de l'observation de ces phénomènes et de ces individus.
Donc, celui qui analyse et synthétise d'après cette expérience, dirigée sans doute par certains principes, nés il y a longtemps dans le cerveau des hommes depuis plus de huit mille ans qu'il y a des hommes... et qui pensent, fait aussi et encore de la politique.
Admettons qu'il y ait celle-là... et l'autre, l'autre, expressément expérimentale, à propos de laquelle M. Charles Gide émet de judicieux avis. Sa déclaration, à la fois déductive et inductive, infère de l'état actuel des choses et des citoyens que le vouloir humain aura, plus que jamais, au lendemain de la tourmente, besoin de trouver dans l'observation des
problèmes de l'heure présente un ressaut d'énergie, un stimulant vigoureux pour regarder en face et résoudre les problèmes de demain.
Il y aura un état d'esprit à changer, une réconciliation à opérer. La guerre n'aura pas eu toutes les vertus de réparation après l'œuvre de destruction, si des conflits demeurent. Du moins, leur prévision est déjà une moitié de remède si chacun porte en soi, après comme avant, le souci premier de l'intérêt national.