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sociales. Elle ne sacrifle ni aux illusions décevantes d'une réaction, ni au funeste esprit de la lutte des classes.
Je sais bien qu'il y eut avant la guerre une singulière communauté d'opinions entre monarchistes et anarchistes pour juger sommairement la démocratie.
Elle était, nous criait-on sur des airs variés, incapable de la conduite d'une guerre. Vous souvenez-vous du conseil charitable qu'on nous donnait : « Faites un roi, sinon faites la paix. «
Nous avons fait, nous faisons la guerre du droit contre la force, et nous souhaitons, nous voulons — enfin — faire la République. 11 convient de rétablir la France dans son cadre, c'est-à-dire d'asseoir solidement la paix française sur les rives de « notre Rhin », puis il faudra établir la République dans son esprit. ,
Car elle est à créer tout entière, la République t une et indivsible » qui saura concilier l'implacable loi du Salut public (pas de factions contre la nation) avec les aspirations régionales, aménager la société moderne, issue de la Révolution, par le compromis continu entre la tradition respectable et l'évolution nécessaire.
Quelles seront ses fondations immédiates?
J'essaierai de les déterminer tout à l'heure.
Ce qu'il importe de considérer aujourd'hui, ce sont les faits nouveaux que la guerre a fait surgir; c'est à ces réalités qu'il convient d'appliquer une observation attentive, si Ton veut dégager un enseignement utile et tirer des leçons salutaires.
Notre rayon de vision s'est étendu. D'abord, nous nous sommes rendus compte depuis la victoire de la Marne que la France était plus grande que nous ne pouvions le croire.
D'un seul coup la France a repris son élan militaire; d'un seul coup, elle a brisé aux portes de Paris le militarisme prussien.
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S'il n'avait pas été brisé par les armées de la République, la Russie, les Balkans ne pouvaient résister. Et savez-vous quelle est l'idée qu'il faut graver dans l'esprit de tous les Français, non pour qu'ils en conçoivent un fol orgueil, mais pour qu'ils prennent résolument conscience de leur force, c'est que ce soili eux qui ont sauvé l'Europe. La France a été une première fois la mère de la civilisation; une deuxième fois, elle en est la tutrice.
La victoire de Ja Marne efface tout, après les défaites glorieuses de Vercingétorix, après Valmy.
Malgré les fautes, malgré la lutte, parfois fratricide des partis, malgré l'aveuglement pacifique, la France peut et doit être fî ère du Parlement. Vous l'avez dit, Je crois, et vous avez rendu un hommage mérité au labeur des commissions parlementaires. Le Sénat, en particulier, qui comprend l'élite de la République, a été admirable de vigilance. On lui reprochait jadis de la lenteur et de l'indolence. Il s'est montré depuis août 1914 un grand agent de propulsion; par ses deux grandes commissions, il a été un véritable comité de Salut public de direction et de contrôle.
J'en parle librement, n'étant pas un parlementaire. De plus, il nous appartient d'insister sur ce point : la race française s'est montrée militaire et les notions de liberté reprennent la même vertu qu'en 1793. N'oublions pas aujourd'hui, n'oublions pas demain que le gouvernement représentatif a apporté à la nation son esprit de vigilance^
Il n'est donc pas vrai qu'une République ne puisse pas jouer un grand rôle mondial, puisque la nôtre a su faire preuve à la fois de puissance militaire efficace et de puissance politique non moins efïlcace.
Pour reprendre le mot de Gambetta, nous voulons faire demain une politique expérimentale.
La France économique qui, avant la guerre, jouait un rôle si modeste, s'est révélée capable d'improvi-
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sation et d'initiative par son adaptation presque immédiate à l'industrie de guerre. Sous le coup de la nécessité, elle a fait une triple manifestation militaire, diplomatique, économique.
Seulement, il s'agit aujourd'hui, il s'agira demain de permettre à la France de se mouvoir dans le monde moderne. Or, la guerre prouve par son extension qu'il ne suffît plus de jouer un rôle en Europe, mais un rôle mondial, à défaut de quoi on est acculé à devenir une puissance de second ordre. Si îîous voulons qu'elle soit ce qu'elle fut dans le passé, il faut ne pas compter sur son importance strictement européenne, mais sur son territoire et sa population en France et hors de France. Elle doit être la grande France, la plus grande France. Elle a été obligée de faire appel à ses enfants d'au delà des mers. Il falla:;t, en 1789, sept jours à un gouvernement du roi pour venir à Paris, il en faut deux, aujourd'hui, à un gouverneur d'Algérie.
Nos colonies se trouvent dans cette condition nouvelle qu'elles deviendront des provinces lointaines. Il faudra leur donner un statut (point d'autonomie ni de sous-préfectures, mais une cohésion morale). Par échange de services, les colonies nous fourniront des matières premières, de la main-d'œuvre et des contingents militaires. En outre, le problème de la natalité — qui exige un effort immédiat, mais qui ne doit pas nous entraîner au pessimisme — pourra trouver là une solution.
La France a vécu dans un cadre de pensée qui l'avait rendue douillette. Parmi les leçons que nous devrons tirer de la guerre, il faut retenir cette expansion coloniale dont je vous iparle et ^râce à laquelle, à mon avis, les Français iront non au malthusianisme mais à l'extension, si nous savons conserver la grande tradition de la Révolution française, notre tradition historique. L'histoire, en effet, pleine d'enseignements, nous prouve que la race française a toujours cherché son expansion.
Il faudra, là-bas, poursuivre résolument une œuvre d'assimilation par la meilleure école qu'il y aura demain, celle de l'enseignement technique, et faire pré= valoir sur tous ces gens-là, en écartant toute oligarchie financière quelle qu'elle soit, l'esprit tutélaire de la démocratie française.
Cela nous met très loin des partis d'hier. Je demeure persuadé qu'ils disparaîtront, ou plutôt se rénoveront. Mais ce qui ne disparaîtra pas, ce sont les grandes familles politiques de la France, les grandes écoles politiques traditionnelles de notre pays. Trois survivront avec leurs trois méthodes d'organisation. La guerre peut amplifier ou rétrécir le socialisme, mais elle ne fera pas disparaître l'idéal des internationalistes; elle ne supprimera pas non plus les doctrines de l'É^iise. Quant aux partis républicains, quel que soit leur avenir, leur idéal restera celui de la démocratie républicaine et de la tradition républicaine.
Le radicalisme, par exemple, subsistera, car il est une des formes essentielles de la pensée politique dans le monde; il est une réalité concrète. Depuis 1789, les raisons de l'expérience se sont refusées à supprimer les trois concepts : famille, propriété, patrie.
Donc, le radicalisme aura sa place à côté du socialisme qui est la négation de la famille, de la propriété, de la patrie (1). Il serait aisé, pour affermir cette conviction, de considérer l'influence littéraire de Voltaire, de Rousseau, de Michelet, de Victor Hugo. Le radicalisme est dans la pensée dp nos grands écrivains, c'est un fait indéniable.
Les partis — quelle que soit leur étiquette, quel que soit leur titre — auront devant eux, en dehors des questions de méthodes et de principes, à résoudre cette question économique, dont vos correspondants
(1) Albert Milhaud sait mieux que nous que des socialistes convaincus ont ardemment défendu la patrie en danger.
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VOUS ont déjà entretenu. Gréons des richesses, d'abord; mettons en valeur nos matières premières de la métropole et des colonies, faisons des bateaux, développons, construisons des lignes ferrées, augmentons les moyens de circulation et par des moyens d'exemples, atta= chons-nous à provoquer la fondation d'une maind'œuvre dans tout notre territoire colonial.
Alors, subsidiairement, il faudra provoquer l'exportation pour laquelle nous devrons demander une grande admission à la paix. Et il ne s'agit pas, dans cette exportation nécessaire à la prospérité, à la grandeur de la France, de l'influence unique de l'industrie, de l'agriculture, du commerce, mais encore de celle — plus importante, plus digne d'encouragements qu'on ne croit — de nos artistes, de nos écrivains, de nos intellectuels.
Ce sont là des vues restreintes et dont l'avenir peut étendre les limites. Je vous les soumets dans le ferme espoir de voir se réaliser en France une République intéarrale et une démocratie nationale
Quant aux fondations — dont je vous parlais plus haut — pour cette République « Une et Indivisible >>, je les vois — en dehors des faits nouveaux surgis de rétat de guerre — dans quelques réformes que je résume :
Revision de la Constitution {!), déterminant la compétence et la durée du Gouvernement, assurant Tefficacité du contrôle, précisant la séparation des pouvoir?, délimitant ies attributions du Parlement.
Réforme électorale, corrigeant l'abus du système électif et donnant au suffrage universel une expression vraiment nationale.
Une réforme administrative, judiciaire et fiscale^ assouplissant des organismes scléreux et donnant à
(1) Nous renvoyons le lecteur à la thèse soutenue plus haut par M, Paul=Meunier.
la démocratie les artères jeunes où coulera son sang généreux.
Un enseignement national, laïque, préservant l'unité morale de la nation et le génie de la France de l'emprise des philosophies et des religions étrangères.
Un immense effort (Tasslslance en faveur de toutes les victimes de la gUerrCj in-^piré non par l'esprit de parti, meis par le souci de la solidarité française.
Une large politique économique et soriale qui tende par l'effort du syndicalisme organisé et la coopération des classes au relèvement de la nation mutilée et à la reconstitution de la fortune du pays.
En un mol. il s'agira aujourd'hui de travailler énergiquement à Vinstauration positive de la dcmovralie nationale, à la constit'^tion de l'Élarl réptiblicain dans le cadre agrandi de la patrie.
Albert Milhaud s'exprime ici en historien et en politique. En donnant au problème toute son ampleur, il expose nettement un programme d'action républicaine que l'on ne jugera point irréalisable et qu'on se gardera de confondre avec la République de Platon, V Utopie de, Thomas Morus, ou la République du Soleil de Campanella.
On comprend mieux, à le lire et à l'entendre, la nécessité, accrue par les leçons de la guerre, de se rendre un compte précis de toutes les données des problèmes politiques, économiques et sociaux qui sollicitent la pensée des citoyens d'une démocratie nationale.
On affirmait communément avant la guerre qu'une démocratie ne pouvait pas avoir de politique extérieure. Et M. Marcel Sembat avait écrit sur ce
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thème un livre de « boutades aimables » (1). Albert Milhaud était bon prophète en soutenant le contraire. Il insiste avec raison sur ce point.
Réahser une politique expérimentale a appuyée sur des bases inexpugnables », selon le mot d'Edgard Ouinet, tel est l'objectif vers lequel, au dire d'Albert Milhaud, devront se tourner résolument les cerveaux des serviteurs éprouvés d'une démocratie qui a interjeté appel devant le monde entier des criti ues faciles dont on cherchait à l'ac-abler.
(1) Le mot est, croyons-nous, de notre excellent confrère M. Robert de Jouvenel.