M. CHARLES- BENOIST
Mais, après les rites d'introduction usuels en une demeure historique ou moderne, ou bien au hasard de la rencontre, poser à brûle-pourpoint à quelqu'un la question : « Que pensez-vous, monsieur, de la politique de demain et ne croyez-vous pas que...? « Poser cette question est parfois chose déhcate, surtout quand on franchit le sanctuaire d'un homme occupé comme l'est M. Charles-Benoist, robuste travailleur.
Rue de Tournon', non loin de la demeure où vécurent et s'aimèrent — ont raconté des mémoriahstes curieux — Hébert, dit le Père Duchesne et M"e Lenormand, la « Sibylle de l'Impératriè Joséphine », prés de la maison de M. Alexandre Ribot, à quelques pas du Luxembourg, se trouve le grand hôtel d'Entragues.
Là est le logis quiet, austère, de M. Charles-Benoist. Une femme charmante y habita avant lui et y mourut fort tard : M^'^^ d'Houdetot, l'amie de Jean- Jacques' Rousseau et de Saint-Lambert. En gravissant le spacieux escalier de pierre, ncTus évoquions un souvenir.
Chaque soir, avant de se coucher, la comtesse d'Houdetot pratiquait, sur ses vieux jours, un rite que M^^® Vigée-Lebrun nous rapporte en ses Souvenirs. Ayant aimé Saint-Lambert, ayant fermé ses yeux, gardant sa mémoire vivante qui ranimait les laves de sa jeunesse enfuie, elle frappait trois fois le plancher de sa pantoufle, en disant : Bonsoir, mon ami, comme si, par cet appel qui était un au-revoir gracieux, elle voulait ressusciter l'ombre de l'être ch.'ri et perdu... loved and losf.
Si M. Charles Benoist allait faire surgir, devant j nous, dans cette demeure historique et peuplée de ] souvenirs, une Constitution nouvelle, une solu- ; tion efficace aux problèmes d'aujourd'hui et d'après- ] guerre? \
Quelle aubaine pour nous 1 i
A notre première interrogation, le Député de | Paris, lorgnon figé sur un nez spirituel, barbiche en ;| avant, lève les bras et sourit : 1
■ — M 'interroger sur la politique de demain ! Mais ;| vous n'y pensez pas? Qui donc aujourd'hui peut avoir \ des données précises sur ce que sera l'après-guerre? ] Qui? Je fais les plus formelles réserves en ce qui j concerne la possibilité d'indiquer, dès maintenant, 1 des solutions pour des problèmes qui se poseront i après la guerre ou qui seront développés ou trans- 1 formés par elle. ',
^~ Mon Dieu, mon cher maître, nul n'est prophète j en son pays. C'est vrai. Et d'aucuns l'ont dit et 1 répété avant Henri-Robert. Mais un écrivain poli- ■ tique comme M. Charles-Benoist ne peut pas, croyons- \ nous, se désintéresser, à l'heure actuelle, de ce que ; sera . demain. Un maître en science politique ne • pourrait-il formuler son opinion après des parle- ' mentaires, des industriels, des savants, des socio- j logues? N'avez- vous pas écrit : l'art est long, la vie i est brève? Des hommes d'expérience et d'autorité i ont, croyons-nous, le loisir de profiter de cette | brièveté de la vie pour nous indiquer quelques j
M. CIIARLES-BENOIST :2o3
« directives )> pour plus tard, comme dit votre confrère, M. Paul Bourget? Croyez-vous à une orientation nouvelle des partis après la guerre et à la prédominance des questions économiques?
— Allons^ puisque vous insistez, je veux bien vous répondre, mais n'attendez pas de moi une déclaration qui passerait pour une prophétie dictée ex cathedra. Orientation nouvelle des partis? Laissons cela pour l'instant. Je crois à l'existence des partis. Il y en a eu. Il y en aura. C'est dans l'ordre. Mais toutes les questions, voyez-vous, se fondront dans les ques= tions sociales.
N'oubliez pas qu'avant la guerre, là où ne se posait pas la question de la forme constitutionnelle, les problèmes économiques et industriels étaient en train de primer tous les autres. Dès 1895, la vue de cette prédominance m'avait amené à défendre la théorie d'une représentation ' des intérêts économiques. Que prévoir, au milieu de la formidable guerre, d'où peut résulter, peut-être, la plus grande révolution sociale de tous les temps?
Pour donner une suite aux théories que j'esquissais, je suis gêné, car d'autres problèmes vont être posés, ceux d'hier ou d'avant-^ier vont prendre une forme nouvelle. Étudiant il y a plusieurs années la position de la question sociale, ses origines, son développement, la crise de l'État moderne, l'organisation du travail, j'ai cherché à établir que la crise que nous traversions alors était double, à la fois politique et économique ou sociale. Celle que nous traversons aujourd'hui est si complexe que, vraiment, il est fort difficile, impossible même de fournir des probabilités. Politiquement, économiquement, l'État moderne me paraissait devoir être construit d'en bas, fondé sur le nombre, fait pour
lui, mené par lui, et, en ce sens, démocratique; mais ni politiquement, ni économiquement, cet État n'était encore fait, ni fondé ni construit. Le vieux monde politique et économique n'était déjà plus, mais le nouveau, promis depuis un siècle, n'était pas encore ou s'ébaucliait à peine. Quelle sera, cette fois, la face de la terre? Nul ne peut le dire.
— Nul ne le sait, mais puisque la science politique se défend — et vous Favez dit — de tomber dans la métaphysique ou l'idéologie, puisqu'elle se base uniquement sur l'observation attentive des faits, n'estimez-vous pas que, d'ores et déjà, cette expérience des choses présentes peut faire entrevoir des problèmes futurs, et partant, nous inciter à en chercher la solution?
— Il y a connexité entre l'ordre politique et économique. Qui touche à l'un touche à l'autre et réciproquement. Aujourd'hui, comme hier, je considère qu'il ne faut demander aux livres comme à la vie que des faits et ces faits, il convient de les réclamer à l'observation directe ou indirecte, mais également scrupuleuse et sincère. Apporter en ces choses de la vie autant d'impartialité sereine qu'on en apporte aux choses de science, se placer, en ce moment, dans la position d'indifférence du naturaliste qui observe, arriver à se mettre en une sorte d'état de grâce intellectuelle est bien malaisé, à cette heure. Cependant si, fidèle à notre méthode, qui cherche à voir réel et complet, nous examinons le présent, toutes réserves faites, bien entendu, je crois que, dans l'ensemble, beaucoup de problèmes qui sollicitaient notre atten*
M. GHARLES-BENOIST
tion avant la guerre continueront après à se poser devant nous.
On a beaucoup critiqué le régime parlementaire; on m'a même considéré comme son adversaire. J'ai protesté et je protesterai. Malgré ses défauts, j'ai toujours été le défenseur de ce régime. J'ai cherché non à le détruire, mais à le construire. J'ai dit que ce régime n'était pas très bien adapté à une démocratie moderne, qu'il était une espèce de régime bourgeois, supposant une éducation bourgeoise, que dans une société démocratique nous avions des institutions aristocratiques, que ce régime il fallait, enfin, l'adapter à la démocratie.
— Par la représentation proportionnelle, peutêtre?
— Ah ! oui, la R. P. Vous m'avez déjà interrogé sur ce sujet en 1912. La R. P., notez bien, n'a jamais été considérée par moi comme possédant la solution totale de l'État moderne, mais comme un acheminement. Le malaise politique d'avant la guerre, les frictions entre les partis tenaient essentiellement à une rupture d'équilibre entre notre état social et notre régime. Où est, où sera la solution? Que faudra-t-il faire? Simplement chercher à établir l'harmonie et l'équilibre. La R. P, est un moyen.
— Groyez-vous qu'au lendemain de la guerre, la même question se posera?
— Je le crois. Il faudra bien qu'on la résolve.
Le régime parlementaire suppose et exige des
partis, Il y aura donc des partis. Or, la représentation
proportionnelle se prête mieux que tout autre système électoral à en constituer. Les partis sont les organes dont elle est la fonction. Elle les crée nécessairement où il n'y en a pas.
Il lui en faut pour qu'elle joue, et comme il lui en faut, s'il n'y en a point, elle en fait.
Pour que la terre de France fût représentée dans sa réalité vivante, outre ce qu'il faudrait encore et qui viendra plus tard, il faudrait la représentation proportionnelle par région ou, en attendant, par département. Je l'ai dit, à la tribune de la Chambre, avec Jaurès et d'autres de mes collègues.
Je suis persuadé que l'arrangement des institutions se fera peu à peu, et que tous comprendront, après la guerre surtout, la nécessité de mettre ces institutions en harmonie avec l'état social. Je n'ignore pas que la question de la décentralisation et du régionalisme est une question fort délicate. Elle se posera dem.ain, soyez-en sûr.
'— M. Paul-Meunier envisageait comme nécessaire, indispensable, dès aujourd'hui, une révision de la Constitution. Puisque vous n'avez cessé d'étudier la crise ou les crises de l'État moderne, n' estimezvous pas que cette révision s'impose et facilitera l'équilibre entre l'état social et le régime parlementaire? Vous avez, au reste, toujours été, croyonsnouSj partisan d'une revision de la Constitution?
— Parfaitement, nous répond M. Gharles-Benoist et, à la veille de la guerre, j'ai traité cette question devant mes électeurs. Gomment se fera cette revibion, selon quelles modalités, je ne puis vous l'indiquer aujourd'hui; mais elle be fera.