M. CHARLES-BENOIST 20J
— En dehors de ces considérations générales, vous plaîrai il, touchant surtout les questions sociales que vous estimez devoir dominer toutes les autres, économiques, industrielles ou politiques, d'en préciser quelques-unes comme devant exiger une solution im médiate après la guerre?
— Les problèmes ne manqueront pas, 11 y aura du travail pour tout le monde.
Il faudra, avant tout, refaire la France, redonner du sang, des forces à ce peuple qui se sacrifie si noblement, repeupler notre pays qui se saigne aux quatre veines pour la défense du droit. Oui, il faudra se préoccuper de cette question de la repopulation, de la natalité française et, en première ligne, protéger cette race, l'armer ■ contre le redoutable fléau de l'alcoolisme. On n'a rien fait, on ne fait presque rien contre l'alcoolisme. Il faut agir, il faudra lutter de toutes nos forces et enrayer le mal.
D'autre part, en raison de l'énorme développement des charges financières qui pèsent et pèseront sur elle après la guerre, la France ne pourra pas payer avec les seules ressources de son bas de laine. Il faudra donc développer la production nationale et cela nous entraînera vers d'autres conditions et d'autres arrangements sociaux. Produire, il faudra produire. Nous avons, malheureusement, un système des plus arriérés, en fait d'outillage national. Il y a eu de lourdes erreurs de conceptions. On vous l'a déjà dit, je croiSc Je n'y insisterai pas. Mais que l'on sache que la première condition pour gagner de l'argent, pour produire, pour exporter au dehors, c'est d'en fournir les moyens, d'améliorer, dé développer, d'étendre les transports, l'outillage, et cœtera, et cœtera. Les personnalités que vous avez interrogées vous ont indiqué d'utiles réformes sur ce point.
2oB LA POLITIQUE DE DEMAIN 1
— Un mot encore, cher maître. Gomment conce- 1 vez-vous l'intervention de l'État en ces sortes de ] problèmes ? î
Et M. Gharles-Benoist, souriant, nous répond : i
— La question est brûlante... et bien vaste.., Permettez-moi de la réserver.
Ayant déjà abusé de la bonne grâce de notre \ éminent interlocuteur, nous n'avons pas insisté; j nous l'avons remercié sincèrement des indications j intéressantes qu'il avait consenti à nous fournir, l Mais en descendant l'escalier de l'hôtel d'Entragues ^ l'ombre de M°*® d'Houdetot s'était évanouie. Les 1 trois petits coups de la pantoufle ne retentiront ] plus. Attendons néanmoins les réformes promises, j désirées par M. Gharles-Benoist. Nous n'aurons pas \ loisir de méditer sur elles en un asile aussi char- i mant. |
M. CHARLES GRUET
« Des réformes — mais pas de caporalisme économique- »
Un de nos administrateurs les plus distingués, M. Charles Gruet, maire de Bordeaux, cité maritime, dont le développement s'accroît de jour en jour, a bien voulu nous donner son opinion autorisée sur l'ample matière de la politique de demain.
R s'est exprimé ainsi :
J'ai déjà eu roccasion de le dire : bien téméraire serait celui qui aurait la prétention de prévoir ce que sera l'orientation politique après la guerre.
Tout au plus pourrait-on tourner ses regards vers les tranchées pour y chercher une réponse à votre première question. L'influence des diverses générations de combattants qui luttent aujourd'hui sur tous les fronts se fera, sans doute, sentir dans le mouvement politique qui suivra la paix. La mentalité de beaucoup d'entre eux se sera modifiée aux dures épreuves de la guerre. Le mélange de ce qu'il est convenu d'appeler les classes sociales aura provoqué des rapprochements, fait tomber bien des préventions. Les périls partagés, les douleurs, les angoisses, les joies même vécues en commun auront créé une véritable fraternité qui, le danger passé, ne disparaîtra pas totalement,
Il en restera toujours assez, je le souhaite, mieux encore, je l'espère, pour éviter des déchirements et imposer à chacun l'obligation de se dévouer exclusivement au relèvement de toutes les ruines accumulées pendant les années de guerre. Nul ne se soustraira à l'effort à réaliser.
Nous nous sommes vraiment trop méconnus jadis, trop dénigrés nous-mêmes. Ce que nos incomparables soldats : bourgeois, artisans, ouvriers, paysans, confondus dans l'accomplissement du plus sublime des devoirs, associés dans le même idéal de liberté, d'indépendance et de justice, réalisent stoïques dans la boue des tranchées ou pleins d'entrain sur le champ de bataille, ils le réaliseront, la paix venue, avec la même ardeur, dans la lutte économique qui en sera la suite.
Oui, la question économique s'imposera avec une telle force qu'elle dominera toutes les discussions, absorbera toutes nos pensées. Voudrions-nous nous y soustraire pour porter notre attention vers d'autres sujets que nous y serions constamment ramenés par les plus pressantes exigences.
A quel chiffre de milliards s'élèvera, en Europe seulement, la dette des belligérants? Impossible d'envisager cette question sans éprouver une sorte de vertige. Il faudra pourtant bien y faire face.
Les méthodes d'avant-guerre, les bases sur lesquelles reposait naguère notre édifice financier — simple budget de cinq milliards — paraîtront bien faibles pour supporter pareilles charges. Problème formidable dont la solution serait vainement recherchée dans les leçons du passé !
Ce passé n'offre rien, en effet qui puisse, même de fort loin, se comparer à ce que nous contemplons aujourd'hui, ou nous servir d'exemple. Il faudra donc recourir à de nouvelles formules. Certains principes considérés, hier encore, comme intangibles ne seront-ils pas modifiés sinon même abandonnés
M. CHARLES GRUET 211
parce que impuissants ou surannés? Les prévisions des économistes les plus clairvoyants ou les plus avertis sont tellement dépassées !
Quoi. qu'il en soit, toutes ces richesses anéanties nécessiteront la création de nouvelles richesses. Nous devrons en puiser les principaux éléments dans le sol si fertile de notre pays, dans l'exploitation intensifiée des ressources de toutes sortes qu'il recèle, véritables trésors dont beaucoup sont encore inutilisés, et enfin dans notre superbe empire colonial.
Pour mettre en valeur cet immense et somptueux patrimoine la tâche est considérable; elle ne doit pas être "au-dessus de nos forces si les pouvoirs publics savent par de sages mesures législatives susciter, encourager des initiatives qui ne feront pas défaut au triple point de vue maritime, commercial, industriel, à la condition expresse que ces mesures soient empreintes d'un esprit largement libéral et dépouillées de toute préoccupation formaliste ou tracassière. L'ingérence administrative devra se faire sentir le moins possible partout où les grands intérêts de l'État ne seront pas en question.
Il faut tout redouter d'une réglementation outrancière dont nous avons déjà trop souffert et d'une discipline — le mot a été prononcé devant moi par un homme public placé dans une situation très élevée et dont je regrette de ne pouvoir citet le nom — qui refrénerait de très utiles audaces. L'intérêt est, d'ailleurs, le plus sûr régulateur de toute entreprise. N'allons pas, dans cet ordre d'idées, chercher nos exemples en Allemagne, notre mentalité est par trop différente.
Non, le génie français ne s'accommodera jamais de cette sorte de caporalisme économique, laissons-lui, au contraire, la pleine liberté de son essor; il saura, tout seul, accomplir les plus grandes choses.
Il suffit d'arrêter un instant sa pensée sur ces graves et redoutables problèmes pour rester convaincu
que leur solution heureuse ne peut être obtenue qu'en groupant en un seul faisceau toutes les volontés' toutes les intelligences.
Nous aurons donc à nous faire confiance les uns les autres, à concerter nos efforts; à accepter certains sacrifices dans le noble but de replacer au rang qui lui appartient notre chère et douce France, infiniment grandis devant la conscience universelle par la beauté de sa cause et ses héroïques exploits.
Toutes les prévisions, économiques et financières, se trouvent et se trouveront dépassées. Résultat : un effort immense et continu pour le relèvement et la prospérité du pays. L'honorable M. Gruet semble souhaiter que la « fraternité des tranchées » subsiste après la guerre. Ne risquons nulle prophétie sur ce thème. Quand on entend le Maire d'une grande ville, qui a, pour le moins, autant charge d'âmes qu'un législateur et .plus de responsabilités immédiates, émettre le vœu que, pour la direction des affaires publiques, l'ingérence administrative se marque d'une manière un peu moins zélée, tatillonne, indiscrète et paperassière aussi, évidemment, on devine qu^il a de justes, de sérieuses raisons pour formuler ce souhait.
M. Charles Gruet n'est pas seul à juger ainsi.
Mais ne nous avait-on pas parlé — il y a bien longtemps — d'une réforme administrative qui devait même, au regard de certains, précéder cette réforme électorale qui fît éclore au Palais Bourbon tant de débats brumeux et tumultueux, tant de votes contradictoires et obscurs?
M. CHARLES GRUET 21 J
« Il faut commencer par le commencement », disait M. Paul-Meunier à propos de la revision de la Constitution. Chaque promoteur ou partisan d'une réforme répétera le même axiome.
Mais par où commencer ? Où est le commencement? La table rase est impossible. Nos plus farouches destructeurs d'avant la guerre le reconnaissaient euxmêmes. Les murs de l'édifice sont soHdement bâtis. Il y a quelques cloisons à abattre, quelques pièces à aérer. Oui, il faut un peu de lumière, beaucoup même, d'après M. Jean Cruppi. Continuons à ouvrir les fenêtres. ^
M. JEAN CRUPPI
« Assez de programmes et de catalogues —
Une maison nouvelle
dans la France rajeunie. »
M. Jean Gruppi, Député de la Haute-Garonne, est un de nos parlementaires les plus distingués. — L'épithète ici. n'est point banale. — Ancien Ministre, il a quitté la magistrature, où il occupait une des plus hautes fonctions, pour la politique.
Apporte-t-il, dans là déclaration courageuse qu'il a consenti à nous faire, l'argumentation précise et convaincante d'un avocat général qui en appelle au pays et non plus à la Cour de Cassation des querelles déprimantes qui divisaient les partis politiques et paralysaient leur action? Elle embrasse le problème dans sa généralité la plus étendue. Elle donne à réfléchir.
Au Palais et à la Chambre M, Jean Gruppi est considéré comme un orateur éloquent. C'est un esprit cultivé, familiarisé avec les questions d'art et de littérature. Il a voyagé hors des frontières de la « douce France ». Les impressions diverses qu'il a rapportées de ses voyages à travers l'Europe ont-elles influé sur son opinion touchant la politique
2l6 LA POLITIQUE DE DEMAIN
d'hier el de demain? Nous n'oserions l'affirmer en toute certitude. Mais il nous semble bien que le diagnostic de M. Jean Gruppi porte la marque d'un de ces « Examens de conscience », que commandent souvent, en même temps qu'un grand désir de sincérité, le contact « intelligent », la compréhension affinée des hommes et des institutions des autres pays. L'honorable et très accueillant Député de la Haute- Garonne nous a confié ses inquiétudes, ses scrupules et ses espoirs. Ils sont lourds de pensée :
La politique de demain !... je sais ce que je voudrais qu'elle fût; mais, ce qu'elle sera, que sais-je? Il y y, à son sujet, des symptômes heureux; il en est de détestables, tels que la croissance de ralcoolismo, fléau contre lequel on ne lutte pas.
Dans le choc des passions que la guerre a surexcitées (les belles et les autres), il faudra que les belles l'emportent, prolongeant au delà de la victoire l'union des volontés pour l'organisation de notre pays dans le travail et dans la paix.
Les années qui se sont écoulées depuis le début de la guerre ont dévoré plus d'un siècle d'histoire, et, quand l'humanité, au jour incertain de la paix, s'éveillera du cauchemar tragique, les survivants verront devant eux un monde nouveau. C'est alors que la France devra, pour être digne de la haute place que ses enfants lui conquièrent, triompher d'abord d'elle-même, renoncer à d'anciennes erreurs, a de vaines querelles. -
Ainsi, allons-nous voir les Français, qui ont tant souffert de la division religieuse, reprendre le combat séculaire, faisant obstinément du problème divin, du problème de l'âme et de la destinée, le champ clos des partis, de la dispute du pouvoir?
M. JEAN CRUPPI 217
Les partis politiques vont-ils s'enliser toujours dans les vieilles ornières, la querelle des groupes, dans ces médiocres jeux de l'intérêt et du hasard, où s'exercent des ambitions mesquines et de forts appétits?
S'il en était ainsi, pourquoi seraient morts les héros !
Lorsque la Chambre actuelle (qui s'applique très noblement à une tâche pour laquelle le peuple ne l'avait pas élue) aura accompli son mandat, il faudra qu'une Assemblée, issue d'un scrutin large et que je voudrais régional, s'applique à guérir nos blessures, à faire une maison nouvelle à la France rajeunie. Puissent les hommes d'expérience, de valeur et de compétence, qui ne manquent pas dans notre pays, accourir vers cette Assemblée et s'efforcer d'y prendre place, au lieu de se tenir trop nombreux à l'écart, en critiques impuissants et moroses.
Puisse cette Assemblée extraire d'elle-même un gouvernement stable et collaborer avec lui pour l'exécution courageuse d'un programme précis dicté par l'intérêt national.
Sans doute, il faut qu'une nation vivant'e ait des partis vivants et divisés. Mais il ne faut pas que les miettes d'un pouvoir dispersé tombent aux mains des servants de multiples chapelles où le culte du moi est le seul en honneur.
Il faut que la liberté soit créatrice d'ordre, de prévoyance, de discipline consentie.
J'admets qu'après la guerre les problèmes économiques domineront les autres, et même les écraseront, comme vous l'a dit Painlevé.
Relever les industries ruinées, en multiplier de nouvelles, fonder le travail national sur les bases d'une forte éducation technique, mettre en valeur la terre négligée, utiliser les forces naturelles, réformernos banques, notre diplomatie commerciale, poursuivre avec nos alliés des ententes fécondes; sortir
2lB LA POLITIQUE DE DEMAIN
en tout des mots, aller enfin droit aux réalités, à l'action : c'est un programme nécessaire. Jusqu'à ce jour, on a, dans les choses essentielles, surtout écrit et discouru; on a inscrit sur le papier le bilan de tous les systèmes, leur doit et leur avoir; et on a ainsi composé, avec talent et de bonne foi, une sorte de répertoire colossal de tout le bien qu'il faudrait faire et du mal qu'on n'a pas toujours évité.
Maintenant, assez de programmes et de catalogues i Que la France après la guerre aille au travail comme elle va au feu.
Donc, j'admets que, du point de vue économique, notre devise soit : produire, produire avec plus d'intensité... Mais, cela n'est pas tout, et ce n'est même pas l'essentiel. D'abord, on ne veut pas, je pense, que la France s'égare, à la suite de l'Allemagne, dans le Walhalla économique des Bernhardi, des Otto Tannenberg, dans le cauchemar de la ;c quantité », dans l'effort d'un matérialisme brutal, d'une production sans mesure, de l'enrichissement proposé 1 comme but à l'existence humaine. ■
N'oublions jamais qu'au point de vue intellectuel, j et même commercial, dans cette lutte moderne entre j la « quantité » et la « qualité » que Ferrero a finement \ décrite, notre pays représente la qualité. \
Et c'est surtout en qualité morale, intellectuelle i et sociale que la France, après la guerre, aura le i devoir d'exceller, de se surpasser elle-même. -•
Voyez d'ailleurs comment les choses ont tourné. -^ Lentement, progressivement, depuis l'agression len- ^ tement enrayée qui faillit être triomphante, la lutte : des nations a revêtu son véritable caractère. Elle } apparaît aujourd'hui comme un problème moral, le | plus vaste et le plus douloureux qui se soit posé ^ devant la conscience humaine. La ligue des peuples | de l'Entente, malgré tant d'intérêts, de conflits l matériels mis en jeu, est pourtant, avant tout, de i structure idéaliste. Au delà de ses revendications è
M. JEAN CRtJPH Cttg
légitimes, des restitutions et des réparations nécessaires, son objectif, hautement proclamé, est de créer entre les nations, pour la justice et pour la paix, dans l'Europe et le monde, une société fondée sur les principes de la démocratie.
Et ainsi, la démocratie, discutée, menacée, au début de la guerre, dans la période des succès allemands, apparaît aujourd'hui intangible et proposée à l'humanité meurtrie, comme le but, le port et la garantie nécessaire. Cela crée de grands devoirs à la démocratie française. Parmi des erreurs et des fautes, elle a donné de beaux exemples d'héroïsme et d'union : elle doit en donner de plus beaux au monde.
Son objectif suprême, après la lutte, consistera, autant qu'à produire et à échanger des marchandises, à aborder les problèmes de l'éducation, de la justice, de l'organisation sociale dans un esprit nouveau, plus idéaliste dans le but et plus pratique dans les moyens. Ainsi, dans les problèmes de la paix victorieuse, le plus grand, le plus pressant à résoudre sera le problème moral.
Les partis politiques ont vécu dans la rétrospective, disait M. de Monzie. Sera-ce continuer les mêmes errements que reprendre les luttes « religieuses )) d'autrefois? On a confondu religion et politique. Les cloisons qui les séparaient n'ont pas été toujours étanches. A qui la faute? Si, demain, le régime républicain est attaqué par des adversaires qui n'ont sans doute pas désarmé, M. Jean Gruppi, nous l'imaginons, ne sera pas des derniers à se joindre au « Bloc » dont parlait M. Milliès-Lacroix.
Querelles des groupes, tractations des petites chapelles, appétits mesquins, ambitions trop per-
sonnelles, tout cela a, en effet, trop longtemps figé sur place ceux qu'un membre de l'Institut appela,
des « politiciens », !
Voilà pourquoi, sans doute, tant d'esprits éminents, j qui auraient pu être si utiles, n'ont pas voulu s'égarer j dans l'arène. Il faut nettoyer, purifier les « écuries l d'Augias », pense M. Jean Gruppi, qui nous fait 1 entendre des conseils fort judicieux. Et nous n'igno- ; ions pas qu'en ce qui concerne principalement | « l'élargissement du scrutin », le Député de la Haute- Garonne est depuis longtemps acquis à cette idée. \
L'esprit nouveau qu'il réclame dépasse celui que ;
préconisait Spuller. Un objectif plus idéaliste dans J
le but, plus pratique dans les moyens. On ne saurait j
mieux synthétiser l'inspiration — nécessaire — de la j
politique de demain. 1
Dans quelle mesure, avec quel esprit les partis ]
extrêmes sont-ils appelés à entreprendre cette |
tâche de « réformation »? !
Que pensent les syndicalistes du thème de cette j
enquête? Nous l'avons demandé à quelques-uns ! des plus notoires. Tous n'ont pu nous répondre.
Au reste, on connaît leur opinion. Le problème les i
intéresse.- Ils en discutent avec moins d'âpreté ^j
qu'auparavant, avec vigueur toujours et avec un j
souci visible et fort légitime d'améliorations et de !
réformes, J
M. TINTIQNAC
« La lutte de classes s'intensifiera. »
M. Tintignac, ancien Secrétaire général de l'Association générale des P. T. T., se défend, apparemment, de parler au nom de cette Association importante, qui fut parfois en délicatesse avec le gouvernement de M. Clemenceau. Il ne parle — dit-il — qu'en son nom personnel. Son avis n'en est pas moins fort digne d'attention; il accuse peut-être des symptômes qui ne paraîtront pas tous heureux à M. Jean Cruppi.
Il est toujours délicat et un peu vain d'augurer de l'avenir, surtout de l'avenir politique. L'expérience nous montre que les hommes les plus documentés, les cerveaux les mieux organisés, n'ont pas été à. l'abri de lourdes erreurs, lorsqu'ils ont voulu prédire les conséquences des grands bouleversements.
Parmi les grands hommes de la Révolution quel est celui qui eût seulement pu supposer que la France se plierait à l'autocratie de Napoléon?
Je répondrai donc à votre demande avec d'autant plus de circonspection que mon peu de connaissance des hommes et des choses ne me permet pas de porter un jugement autorisé.
Je viens d'abandonner le Secrétariat général de l'Association générale des Agents des P. T. T. que j'ai tenu pendant près de quatre ans. Je puis donc
parler en mon nom personnel et vous donner une opinion tirée des enseignements et des indications ] que j'ai recueillis pendant l'accomplissement de mon i mandat. ]
Faut-il prévoir, après la guerre, un changement ^ profond dans l'orientation de la politique? |
Encore faudrait-il s'entendre et déterminer dans I quel sens elle était orientée avant la guerre. i
En fait je crois bien que son vice capital était ^ justement de manquer d'orientation. Les grands { courants étaient mal définis, les directives étaient ^ incertaines, les programmes incohérents et l'harmonie | manquait même parmi les représentants des grands l partis. I
On peut admettre néanmoins que le navire marchait ' au gré des vents, lentement, dans la voie démocra- i tique. i
Le pays continuera-t-il de s'accommoder de cette ^ marche lente au retour des poilus? ]
'Je le crois d'autant moins que la guerre, malgré ses l horreurs, aura porté ses leçons. )
Le peuple qui aura largement payé de son sang j réclamera le droit et la liberté de vivre dans la paix ■ du travail; il sera impatient d'obtenir la place qui j lui revient. 1
Il est vraisemblable qu'il exigera à brève échéance j une meilleure organisation du travail et la participa- i tion aux bénéfices; l'application des lois sur l'hygiène, j un relèvement des retraites, la protection des familles \ nombreuses, la réglementation, ou la taxation des ] loyers, etc.. )
Sans doute aussi se rendra-t-il compte qu'il n'a \ pas fallu trois ans de caserne pour faire des soldats. ■
Quand il sera renseigné sur l'acharnement mis .; par le Sénat à défendre le capitalisme, il jugera peut- I être que cette institution a fait son temps. ]
La lutte de la libre pensée contre le cléricalisme I ne me paraît pas close. ]
M. TINTIGNAC 2û3
Même si cette idée paraît subversive, je crois que la lutte de classes s'intensiflera et remplacera cette union sacrée factice que l'on invoque en se déchirant.
Au fond, la politique de demain me paraît devoir se ramener à une guerre ardente au régime capitaliste.
En répondant à votre première question j'ai également répondu en partie à la seconde.
Non seulement il y a lieu de supposer que la question économique devra être mise au premier plan du programme des partis; mais encore je ne crois pas qu'il puisse en être autrement.
La situation du budget, la rénovation économique, la reprise du travail et des affaires, les questions de salaires, les loyers, et j'en passe,, poseront des problèmes d'une urgence inéluctable qu'il serait dangereux d'écarter.
Il ne me paraît pas douteux que la politique pure passe au second plan. Je suis d'avis qu'il faut le souhaiter.
Les organisations ouvrières se sont déjà engagées dans la voie des réformes économiques; les grands partis les y suivent ou les combattent selon qu'ils servent la démocratie ou la réaction. •
Le mouvement est parti, je ne crois pas qu'on réussisse à l'enrayer.
M. Tintignac sera-t-il bon prophète en nous disant que la lutte de classes reprendra, après la guerre, avec plus de vigueur? Les précédentes déclarations que nous avons enregistrées fidèlement nous laissaient entrevoir, sinon la prolongation durable de l'union sacrée, du moins une coopération possible du capital et du travail.
M. Tintignac parle un langage franc et dépourvu d'ambiguité. Il est bien loin de refléter le mol opti-
misme dont parlait M. Léon Bérard. Mais plusieurs l des réformes qu'il réclame énergiquement et qu'on i attend avec lui, sont reconnues nécessaires par 1 plusieurs de nos législateurs, de nos savants, de nos"^ sociologues? l
xVlors, peut-être pourra~t-on s'entendre et M. Tin- i tignac qui à l'A. G. des P. T. T. fit preuve de fer- s nieté, de décision et de bon vouloir abaissera la barri- i cade, de son plein gré. ;
Espérons-le. Quoiqu'il advienne, l'avertissement 1 qu'il nous donne est un avertissement dicté par de ^ bonnes raisons que M. Tintignac ne nous expose ] pas sans avoir réfléchi. î
M. E. QUILLENÏ
« Plus de politique de personnes.
Plus de coteries. »
M. E. Quillent est Conseil judiciaire de l'Union des Syndicats ouvriers du département de la Seine. Il fait partie de la Confédération Générale du Travail. Il nous dit quelques vérités un peu rudes. Mais nous savons qu'il faut être parfois brutal afin d'être sincère.
Et M. Quillent est sincère. Le son de cloche qu'il nous fait entendre n'est point précisément le signe annonciateur de temps « douillets », si nos législateurs n'abordent pas résolument une politique vigoureuse de réalisations immédiates.
Selon moi, après la guerre, un chaRgement important s'imposera dans l'orientation de la politique non seulement de notre pays, mais des autres nations, qualifiées civilisées; autrement^ les gouvernements» quelle que soit leur forme, peuvent s'attendre à de graves difficultés.
On a demandé au prolétariat de tous les pays en conflit des sacrifices incommensurables, qu'ils ont consentis — dans une certaine mesure, il faut l'avouer, parce qu'ils ne pouvaient s'y soustraire — surtout
parce qu'il était proclamé de toutes parts qu'on luttait ici et là pour le droit, la justice, le bien des peuples, et pour la paix définitive entre les nations.
Partout on a fait planer l'Union sacrée au-dessus de Tabnégation qu'on exigeait de chacun, et, il faut le reconnaître, c'est particulièrement au bas de l'échelle sociale que le pacte a été le plus scrupuleusement respecté.
Si les gouvernants de toutes étiquettes oubliaient après la guerre ce qu'ils doivent aux peuples, il est peu probable que ceux-ci se résigneraient à supporter dans la paix tout le poids des désastres qu'ils ont tout fait pour éviter.
Il Taudra donc qu'à la politique de personnes et de coteries, qui a tant contribué à discréditer le parleinentarisme de notre pays, fassent place l'étude sincère et la réalisation rapide des questions économiques.
Ces réformes réelles, qui doivent améliorer le sort de ceux qui produisent tontes richesses, coûteront cher, dira-t-on? A cela les travailleurs répondront que tant de milliards furent trouvés pour tuer qu'on peut, sans peine, avec un peu de bon vouloir, trouver les millions nécessaires pour rendre la vie meilleure à ceux que la mort aura épargnés.
Si les hommes qui assument la responsabilité de gouverner veulent rester sourds et aveugles aux maux encore aggravés dont souffrent les prolétaires, s'ils ne voient dans leur fonction que l'honneur et les jouissances qui en découlent et aussi les profits qu'ils savent trop souvent en retirer, c'est la guerre sociale plus acerbe que jamais qui, au lieu de la paix douce et féconde, à laquelle nous aspirons avec une si fébrile impatience, viendra faire suite au massacre international.
Oui, il faut que les législateurs comprennent qu'ils ne pourront différer les lois promises, depuis si longtemps. Chez nous, spécialement, il faut que le Sénat se décide à travailler plus courageusement et cesse
M. E. QUILLENT 22^
de garder par devers lui les projets que couvrent des années et des années de poussière.
Il faudra aussi que ceux qui sont chargés d'exécuter les lois décorées du titré de protection ouvrière cessent de fermer les yeux.
Il faudra que la justice devienne une réalité. Demander que dans notre société régnent désormais la justice, la liberté, l'égalité, l'humanité, n'est-ce pas exigence d'utopiste, de fou? Peut-être.
Alors n'attendons pas la paix.
Il y a bien des observations, dans cette opinion vivement exprimée, qui s'accordent avec celles qu'ont formulées devant nous nos précédents interlocuteurs. M. Quillent nous paraît découvrir beaucoup de défiance envers nos législateurs. Nous ne dirons pas si cette défiance est complètement justifiée. M. Quillent, à coup sûr, est allé un peu loin dans l'exagération pour montrer la sincérité de ses craintes et de ses espoirs. S'il confronte les témoignages que nous avons recueillis touchant la politique de demain, peut-être verra-tril que si ses espérances et ses appréhensions sont souvent partagées — même par ceux qui se trouvent dans l'arsenal des lois, — il y a ici et là un désir nettement exprimé de réformes utiles et un appel, que M. Quillent ne sera pas le dernier à écouter, au bon vouloir de chacun pour la régénération ou la reconstruction de la France à laquelle collaboreront vigoureusement et généreusement ceux qui pensent comme ceux qui travaillent, les salariés comme les patrons, l'individu comme l'État. Est-ce là un rêve témé-
raire? Et peut-on dire que nous allons, avec le concours de tous, vers la Quatrième République, vers la Démocratie Nationale, dont Albert Milhaud nous a parlé?
Il est permis de le supposer.