DANS LES ANNÉES QUI ONT PRÉCÉDÉ LA SÉPARATION
Ministère Waldeck-Rousseau.
On sait dans quelles conditions le ministère Waldeck-Rousseau fut formé, et que son arrivée au pouvoir marque une orientation définitive de la politique à gauche. Il en vint rapidement à envisager la nécessité d’une réglementation des congrégations en France. En appliquant à notre diplomatie orientale des principes analogues, il pouvait être amené à envisager la modification ou peutêtre la suppression de notre protectorat des intérêts catholiques en Orient. Il n’en fut rien, et Waldeck-Rousseau, s'inspirant des traditions léguées par Gambetta, se garda de faire une analogie aussi simpliste et de compromettre sans utilité linfluence française. De 1899 à 1907, le gouvernement se préoccupa d'assurer le prestige continu de la France.
C’est ainsi que dans plusieurs rapports adressés à M. de Lanessan, alors ministre de la Marine, le vice-amiral Fournier, commandant en chef l’escadre de la Méditerranée, rendait compte des excellentes relations qu’il entretenait en Orient avec les autorités religieuses.
ne
Il écrit de Beyrouth, le 7 novembre 1899, qu’il s'apprête à recevoir le patriarche maronite, que «son intention est d’appareiller pour Jaffa… et de se rendre à Jérusalem ». Le 11, il écrit qu’il a reçu 14 Visite du patriarche grec catholique, de tous les évêques, des délégués apostoliques et de l’archevèque de Beyrouth, qu’il se propose de faire une visite officielle aux établissements de Jérusalem et qu'il « espère pouvoir donner à cette visite tout l'éclat qu’elle comporte, selon le désir exprimé par le ministre des affaires étrangères ».
Il informe également les ministres que « la visite de l’escadre à Beyrouth laissera une trace profonde dans le souvenir de cette population si attachée à la France et qu’elle aura ainsi atteint le but qui avait motivé sa mission en Syrie ».
Cela indique clairement que l’amiral Fournier avait pleins pouvoirs et la complète approbation du gouvernement. Son interprétation des instructions données a paru bonne, puisqu'il n’a pas reçu de contre-ordre et qu’il pouvait, le 24, novembre, envoyer de Smyrne le rapport suivant :
Rapport de l’amiral Fournier.
« Notre consul général avait envoyé au-devant de moi le chancelier du consulat ; en arrivant à Jérusalem, je le trouvai lui-même, m’attendant, entouré de tous les supérieurs des établissements religieux français, du vicaire custodial, des vicaires généraux grecs et arméniens catholiques, venus pour me souhaiter la bienvenue. Seul, le patriarche de Jérusalem, M&r Piavi, ne s’était pas fait représenter, Le commandant des troupes, le
général Izzet Pacha, avait eu la gracieuseté de me fournir une escorte de gendarmes à cheval qui accompagna le cortège des vingt-deux voitures dans lesquelles avaient pris place les officiers de la mission jusqu’à la porte de Jaffa, où m'attendait le détachement.
« Cest précédé de tous les cawass, des consulats généraux de Jérusalem, ayant à mes côtés notre consul général en grande tenue, son personnel et l'amiral Roustan, que je me suis rendu directement, suivant l'usage, au Saint-Sépulcre, suivi de toute la mission et du détachement marchant au pas, en rangs, Sac au dos, au milieu d’une foule compacte profondément impressionnée par la vue de nos uniformes et la belle tenue militaire de nos marins. Tous les établissements français avaient arboré les couleurs nationales, et les cloches du Saint-Sépulcre sonnaient, honneur exceptionnel réservé généralement aux visites des souverains ; les écoles de filles et de garçons, conduites par les frères et les sœurs de la Doctrine chrétienne, entouraient la basilique où, quelques instants après, le R. P. Urbain, vicaire custodial, me souhaitait la bienvenue en termes aussi éloquents que patriotiques à l’adresse de la France, du gouvernement et de la marine française.
« À 11 heures, nous regagnions le couvent des franciscains de Cazanova, où la tradition veut que logent les missions officielles, tandis que nos hommes étaient conduits au magnifique établissement de Notre-Dame de France, dirigé par les Pères assomptionnistes, qui leur firent l'accueil le plus
empressé et le plus chaleureux.
« J’ai rendu visite dans l'après-midi, accompagné de notre consul général, de tous les commendants et des officiers de mon état-major, au gouverneur civil, Son Excellence Tewfik Bey, à Son Excellence le général Izzet Pacha, au R. P. Custode des Lieux Saints, le P. Aurellio d’Abuja, et enfin à Mer Piavi, patriarche latin de Jérusalem.
« Vous n’ignorez pas, Monsieur le Ministre, la sourde hostilité que manifeste à l’égard de la France ce prélat italien, dont les menées ténébreuses s’exercent ici contre notre influence. Comme auparavant à Beyrouth, alors qu’il était délégué apostolique du Saint-Siège en Syrie, contrairement à ce qu'avait fait Mer Hoyek, patriarche du Liban, qui malgré son mauvais état de santé n’avait pas hésité à quitter son palais d’'EÉden, pour venir saluer en ma personne, après un voyage long et pénible de six jours, le représentant du gouvernement français; M£' Piavi ne m’a même pas fait souhaiter la bienvenue à mon arrivée à Jérusalem par un de ses vicaires, alors que tous les représentants des ordres religieux placés sous sa dominance avaient tenu à le faire. Je n’ai manqué, au cours de l’entretien très froid que j'ai eu avec Iui, de m'appesantir sur la satisfaction que m'avait Justement causée de la part de ces derniers ce témoignage de déférence et de respectueuse sympathie vis-à-vis du chef de la mission françaisé, dont la visite à Jérusalem avait pour but d’être utile aux intérêts dont précisément Sa Béatitude avait la charge. Je vis, à son air embarrassé, qu’il ne se méprenait pas sur le contraste discret que je tenais ainsi à établir entre son attitude et celle du
CA bn:
clergé et des religieux de Jérusalem, et quand, m'accompagnant jusqu’à sa porte, au moment de mon départ, il voulut balbutier quelques protestations de dévouement pour la France, je m’inclinai sans répondre en prenant congé de lui. Je pense que la lecon a dû porter, car le surlendemain de ma visite il se faisait représenter par un de ses vicaires à la messe dite à Sainte-Anne, chez les Pères blancs, qui occupent, comme vous le savez, la concession française de Jérusalem.
« Notre consul général ne m’a pas caché que l’assistance prêtée à nos ordres religieux par Mgr Piavi était plus illusoire que réelle et que toutes ses sympathies allaient aux adversaires de notre politique. Il est donc profondément regrettable que notre diplomatie n’ait pu réussir à empêcher la nomination de ce patriarche à Jérusalem, où nous avons de si grands intérêts moraux et matériels, et il serait vivement à souhaiter que la ligne de conduite hostile à la France que poursuit systématiquement ce prélat, antipathique d’ailleurs à tout le monde depuis son arrivée en Syrie, pût être modifiée par un avertissement venu de Rome et réclamé au nom de notre protectorat religieux en Palestine...
« Suivant la coutume, j'ai fait saluer par le chef d'état-major de la deuxième division le patriarche grec orthodoxe et le patriarche arménien schismatique; ces prélats ont été sensibles à cette marque de courtoisie et m’en ont fait remercier par leurs vicaires généraux.
« Le jeudi 16 a eu lieu à Sainte-Anne, chez les Pères blancs d'Afrique, une grand’messe solennelle pour la prospérité de notre pays. Les supérieurs
des établissements français étaient présents, ainsi que la plupart de nos nationaux.
« Le samedi matin, je reprenais, avec la mission, | la route de Jaffa. Toutes nos écoles s'étaient donné | rendez-vous à la gare avec leurs musiques, ainsi
que les religieux des établissements au grand | complet. C’est au milieu des vivats nourris, et non sans une émotion partagée, que nous avons pris congé de ce personnel d'élite qui défend si vaillamment et avec tant d’abnégation la cause francase ch Palestine: = 34 7 a D
LS 0 Lt éme — Mt st
Ainsi l’amiral n'oublie rien de ce qui pouvait intéresser son gouvernement : l’affectueux enthousiasme des populations, l’envoi difficile d’un détachement à Jérusalem, la prévenance des autorités turques, l'humeur d’un prélat italien qui voudrait secrètement renier notre influence, les relations
7 véritablement amicales de nos officiers avec les religieux dévoués à notre cause, voilà un tableau saisissant de la situation en Orient, de la permanence de l’influence française et du prestige que notre pavillon n’a cessé d’exercer sur les populations de cette région.
Au besoin ces renseignements seraient complétés par les rapports parvenus à la rue Royale vers la même époque et qui tous concordent avec ceux de l'amiral Fournier, tels ceux du capitaine de frégate Jacquet, commandant le Condor, les 23 avril, 11 mai, 25 mai et 19 juillet 1900. Nous reproduisons ceux du capitaine de frégate Simon, commandant le Cassard, qui donnent de curieux détails.