‹ La Politique de l'incohérenceChapitre 4 sur 20 · À PA · texte numérisé non relu

À PA

Curieux rapport du capitaine de frégate Simon, 1900.

« En raison de l’heure à notre sortie du consulat, notre visite d’arrivée au Saint Sépulcre fut remise à l’après-midi. »

« Le consul général estimait, en effet, que s’il était utile et nécessaire de rehausser le prestige de la mission par notre présence à ses côtés le plus souvent, notre politique aux lieux saints exigeait que toute manifestation de notre part cessât à la porte des sanctuaires, à cause du caractère schisma- RS

Ainsi nos agents diplomatiques poussent ordinairement le zèle jusqu’à ne pas fréquenter les schismatiques. Le journal de bord du Cassard porte la trace des déférences multiples de la nouveille « mission. »

« ‘ . : . . ; ‘ : . = . : ” ; SAR 30 septembre. — Visite officielle de la mission au vali avec le consul général.

Messe consulaire à la custodie.

Présentation des officiers par le consul général au patriarche, au custode, aux Pères blancs et aux Frères dominicains.

2 oClobre. — Les officiers font visite aux Frères des Écoles chrétiennes, aux Dames réparatrices et aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul: pèlerinage de la mission à Bethléem.

3 octobre. — Visite au mont des Oliviers.

4 octobre. — Messe pontificale patronale tes Franciscains à la custodie.

Les officiers font visite au pensionnat hors ville des Dames de Saint-Joseph, aux Pères de Sion et à P’hôpital français.

La mission ne sort pas.

5 octobre. — Les officiers font visite au patriarche maronite, aux patriarches catholique, grec, arménien et aux Dames de Sion.

Chemin de croix prêché en français.

La mission ne sort pas.

6 octobre. — La mission assiste à une représentation enfantine chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul et est ensuite admise à visiter le trésor de la custodie.

7 octobre. — Messe solennelle patronale des Dominicains. La mission visite le Cénacle.et le Mont Sion avec les Pères assomptionnistes.

8 octobre. — La mission part pour visiter Jéricho et le Jourdain avec les officiers. Quatre hommes demandés par M. Blanchart accompagnent seulement la mission dans cette coûteuse excursion. Le reste du détachement est confié à la garde des Pères assomptionnistes.

9 octobre. — La mission rentre dans la nuit à Jérusalem.

10 octobre. — Repos.

11 Octobre. — Excursion de la mission à Saint- Jean de la Montagne.

Réception de la mission au couvent de Saint-Jean des Franciscains et au couvent des Dames de Sion.

12 oclobre. — Messe solennelle maronite en l'honneur de la Marine. Toute la mission y assiste et prend part à un déjeuner après la messe.

Nécessité de soutenir notre influence en Syrie.

Ces diverses manifestations répondent à une véritable nécessité, affirmée par ceux-là mêmes qui avaient la responsabilité de notre diplomatie en Orient. C’est ainsi que, dans une lettre adressée de Constantinople au contre-amiral Gaillard, alors sur les côtes de Syrie, M: Constans précisait la nécessité de soutenir notre influence dans cette région.

Lettre de M. Constans au contre-amiral Gaillard.

«€ Si j'ai demandé au gouvernement, disait-il, de montrer cette année notre pavillon sur les côtes de Syrie, c’est que dans ce Pays, qui naguère ne connaissait pas d'influence étrangère au dehors de la nôtre, la Russie et l'Allemagne Ont, dans ces derniers temps, mené une propagande dont les effets pourraient à la longue devenir désastreux pour nous ; il importe de faire voir que nous ne fermons pas les yeux sur la concurrence active de nos rivaux et que nous n’entendons pas abandonner sans lutte nos anciennes positions.

« Chaque année des bâtiments de guerre étrangers visitent des ports de Syrie; il est de notre devoir de montrer aux indigènes que notre Marine n'oublie pas de son côté le chemin de ce pays, et que la force dont on pourrait disposer à l’occasion n'est pas inférieure à celle de nos rivaux. »

L’amiral Gaïllard ne manqua pas de faire son profit de ces observations judicieuses. Il put constater que les appréhensions de l’ambassadeur n'étaient que trop justifiées. C’est ainsi qu’il écrivait, à la date du 23 février 1901 :

Rapport de l’amiral Gaïllard

« À bord du « Pothuau » à Kaïfa, le 23 février 1901.

Le Contre-Amiral Gaillard, commandant l’escadre légère, à Monsieur le Ministre de la Marine.

Nos concurrents enseignent encore le français à leurs élèves, mais plutôt pour la forme et dans la crainte que la brusque suppression d’un usage aussi ancien ne soit nuisible à leurs intérêts.

« Mais ilest facile de se rendre compte que ce n’est là qu’une mesure transitoire.

« L'heure viendra bientôt peut-être où, seule, la langue des maîtres sera admise, et notre souvenir aurait alors vite fait de disparaïtre chez les nouvelles générations.

« Les Allemands, en Caramanie et dans le nord de la Syrie, ne cherchent pas, m’a-t-on dit, à faire de propagande religieuse, mais ils travaillent activement à asseoir leur prépondérance par le commerce et l’industrie.

« Leurs Commis voyageurs inondent le pays, répandant surtout les tissus à bon marché et les

outils agricoles pendant que leur grande industrie de tapis d’Orfin fabrique aujourd’hui en quantité considérable des produits très appréciés et d’un prix modéré.

« Les Saléziens, les sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, les Frères des Ecoles chrétiennes yont des établissements misérables. Il serait de bonne politique de manifester notre influence en faisant aboutir les demandes d'autorisation qu’ils ont sollicitées pour faire bâtir des locaux plus convenables et que Constantinople laisse après sans réponse.

« Le bruit court parmi les ordres religieux que cette mauvaise volonté serait le résultat d’une promesse faite par le sultan à l'empereur d’Allemagne de ne plus accorder de firman de construction à des congrégations françaises.

« On dit en effet que l’empereur a été frappé pendant son voyage du nombre de maisons qui s’abritent sous notre pavillon. — »

Ce rapport intéressant montre l'utilité pratique des missions dontnosofficiers sontchargésen Orient. Hs collaborent efficacement, avec nos représentants consulaires, à discerner les efforts constants de nos concurrents et à signaler les dangers qui en résultent pour l'influence française. Notre flotte et nos équipages produisent sur les populations une impression profonde. Ils leur révèlent à la fois notre puissance et l'intérêt que nous portons aux choses de l'Orient. L’hospitalité qu’on réserve aux marins est particulièrement cordiale, et la sympa-

thie rapidement échangée provoque les confidences et les aveux.

D’aussi profitables résultats ne pouvaient manquer de retenir l’attention des hommes qui étaient alors au pouvoir. Aussi le ministère Waldeck- Rousseau avait compris la nécessité de continuer notre diplomatie traditionnelle, il n’avait jamais un seul instant envisagé la possibilité de la modifier sous l'influence des vicissitudes intérieures ; et il a constamment vu dans notre marine l’instrument tout désigné pour manifester notre puissance et notre intérêt aux populations catholiques de POrient.

Attitude des anticléricaux.

Aussi bien les anticléricaux les plus intransigeants ne pensèrent jamais à prendre sérieusement texte de cette attitude pour attaquer un ministère présidé par Waldeck-Rousseau, vice-présidé par M. Monis, et qui comprenait des républicains non ‘ moins éprouvés, tels que MM. Delcassé, de Lanessan et Millerand. La politique extérieure, dont le conseil tout entier avait la responsabilité, était au moins discutée avec un clair bon sens et une parfaite bonne foi.

Ministère Combes.

Avec l’arrivée au pouvoir du ministère Combes, la question religieuse entra dans une nouvelle phase. L'action anticléricale fut dirigée non plus contre les congrégations, mais contre l'influence catholique romaine elle-même résultant de l’ensei-

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gnement congréganiste. On pouvait s'attendre à ce que cette politique affectât le protectorat que la France exerçait sur les établissements d'Orient et vint modifier son attitude à leur égard. Or le compte rendu des missions accomplies à cette époque par nos escadres montre qu’il n’en fut rien, Quelques exemples en font foi.

Journal de bord du Ccontre-amiral Boutet.

Le contre-amiral Boutet, commandant le Bouvet. portait sur son journal de bord :

Erin: 1903. <> Mouillage du Gaidaro.

Onze heures, visite d’un évêque catholique (treize coups de canon).

14 juillet 1903, fête nationale. — Les bâtiments Kaiser-Frans-Joseph (autrichien) et Minerva (italien) prolongent leur séjour de deux jours pour pouvoir participer à notre fête nationale, ainsi qu'un stationnaire ottoman. Les officiers de la division assistent à la réception de la colonie française et à la messe traditionnelle à l’église de notre nation. »

L’amiral donnait, dans son rapport du 17 juillet, des détails concordants :

«FÊTE NATIONALE. — otre fête nationale a été célébrée à Smyrne avec un grand éclat. La division y à pris la part réglementaire (salves, pavois, etc..….); ne pouvant, faute de matériel électrique suffisant, procéder le soir à des illuminations, elle les a remplacées, autant qu’elle la pu, en exécutant des projections électriques et en consommant quelques artifices choisis de préférence parmi les plus anciens. -

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« Les navires de guerre présents sur rade se sont associés avec empressement à cette démonstration : c’étaientlecroiseur autrichien Xaiser-Franz Joseph, le contre-torpilleur italien Minerva (parti pour la Sude le lendemain matin, après avoir aimablement prolongé de deux jours sa relâche à Smyrne, afin de prendre part à notre fête) et le stationnaire ottoman Sureya ; bien qu’armé, ce dernier n’a été en mesure de hisser que le petit pavois, et encore grâce au prêt que nous lui avons fait d’un pavillon français.

« À terre, les quais et les principales rues étaient pavoisés et illuminés de façon à donner l’impression d’une ville française en fête. Il en est toujours ainsi, paraît-il, par une sorte de privilège dont, seule parmi les grandes puissances, la France se trouverait jouir à Smyrne.

« J'ai assisté, avec une partie des officiers de la division, à la réception de la colonie française par le consul général, qui a eu lieu dans la matinée, après la cérémonie traditionnelle à l'église de notre nation.

Ces faits indiquent clairement que le respect des traditions locales avait un résultat particulièrement heureux. L’éclat de notre fête nationale, l’empressement des navires étrangers à s’y associer, déférence manifestée pour les pratiques du culte, tout cela frappait à la fois les populations protégées et leur donnait une haute idée de notre puissance, de notre intérêt et de notre courtoisie.

Des circonstances analogues se renouvelèrent d'ailleurs l’année suivante. Nous extrayons, en effet, le passage suivant d’un rapport que le viceamiral Gourdon adressait de Smyrne au ministre de la marine, le r® juin 1904 :

Rapport du vice-amiral Gourdon.

«Sur l'avis de M. le consul général, j’ai rendu visite à Kirke (Liban) au patriarche maronite, Mer Hoyeck, qui représente, sinon le pouvoir administratif, au moins l'influence réelle qui se fait sentir dans tout le Liban, dont le gouvernement français garantit l’autonomie. J'ai reçu pendant ce voyage de nombreuses marques de reconnaissance de Ia part du patriarche, des autorités locales et des bâtiments. »

Comment le cabinet Combes, dont la politique anticléricale s’accentuait de jour en jour, a-t-il apprécié cette manifestation extérieure ? L’a-t-il blômée ? La preuve du contraire résulte de la lettre que M. Pelletan envoyait à l’amiral Gourdon le 12 juillet 1904 et qui était ainsi conçue :

Lettre de M. Pelletan à l’amiral Gourdon.

«Je m’empresse de vous informer que je communique au ministre des affaires étrangères votre intéressant rapport du 4 juillet sur la seconde partie de la tournée de l’escadre de ia Méditerranée dans le Levant. »

Cette correspondance montre clairement quelle

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était l'opinion intime du gouvernement sur notre protectorat d'Orient, au plus fort de la crise religieuse, au moment où les préoccupations d’anticléricalisme risquaient le plus gravement de modifier la tradition observée vis-à-vis des populations catholiques. Il ne se résout pas à critiquer les habitudes de courtoisie dont, à son grand honneur, notre marine ne s’est jamais départie. Ainsi le souci inévitable de la grandeur française tenait, dans une réserve nécessaire M. Combes et M. Pelletan qui incarnaient alors l’anticléricalisme le plus énergique et le plus agissant.

Personne aujourd’hui n’espérerait, ni surtout ne désirerait leur enlever un record désormais imbattable. Pourquoi des hommes dont l’ambition est autre se préoccuperaient-ils dès lors de les dépasser dans la laïcisation de notre politique extérieure ? Un pareil soin serait inutile pour eux, en même temps qu’il serait préjudiciable à la France.

Les années qui se sont écoulées de 1902 à 1909 furent profondément marquées par les polémiques religieuses; des excès de zèle auraient pu, à la rigueur, s'expliquer. Mais quand toute Pagitation eut abouti à une situation nouvelle et désormais fixée, quand la laïcisation intégrale de lPaction gouvernementale fut accomplie, alors notre protectorat des intérêts catholiques en Orient dut, de toute nécessité, prendre un caractère définitif. Les gouvernements au pouvoir après 1905 en prirent l'initiative et en gardent la responsabilité.

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