DEUXIÈME PARTIE
A la séance du 28 Sept, au 11 Oct. 1915
Vénizelos dont les paroles à la séance du 21 sept.jU oct. furent saluées par la majorité de la Représentation Nationale, a quitté le pouvoir, le 22 sept. 15 oct. 1915, le roi Constantin n'ayant pas approuvé sa politique. C'est maintenant M. Zaïmis qui est à la tête du gouvernement. Au dehors l'attaque des Austro-Allemands contre les Serbes héroïques progresse péniblement ; Belgrade est prise et la Bulgarie mobilisée devient toujours plus menaçante. Les Alliés continuent à débarquer à Salonique. M. Zaïmis est monté à la tribune pour déclarer que son gouvernement observerait une politique de neutralité — mais de neutralité armée, se réservant d'en sortir au jour où l'exigeront les intérêts de la nation.
E. Vénizelos. — L'évolution suivie par les affaires publiques depuis sept mois, montre que nous sommes loin des bases de notre libre constitution parlementaire. Car, si vous reconnaissez encore à la souveraineté nationale le droit de diriger les affaires intérieures du pays, du moins en ce qui con-
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cerne ses rapports avec l'extérieur et sa politique nationale, nous nous trouvons devant une méconnaissance du vote de la Représentation Nationale, et de la véritable pensée du peuple grec, exprimée par les élections. (« Bravo ! Bravo ! »)
Mais ce n'est pas à cette question, Messieurs, que je consacrerai l'heure présente. La situation, j'ai eu l'honneur de l'expliquer à la Chambre, il y a huit jours, est critique plus peut-être qu'aucune de celles qu'a envisagées le pays depuis la renaissance nationale. Dans de pareilles conjonctures, il serait extrêmement téméraire de rechercher la solution de questions si épineuses, en usant les forces du pays à des luttes intérieures et en le rendant moins capable de considérer les périls du dehors.
Depuis que notre gouvernement s'est présenté à la Chambre, il y a huit jours, après le vote qu'elle a émis à ce moment, ce corps a cessé entièrement de représenter la souveraineté nationale, et se transforme en une simple réunion, un conseil, pourrais-je dire, de notables du peuple hellénique ; et pourtant, Messieurs, je pense remplir un impérieux devoir à l'égard du pays et de son gouvernement en me présentant à cette tribune, pour y expliquer toutes les hésitations et les inquiétudes que j'éprouverais au cas où la politique du Gouvernement mal définie par son honorable président s'éloignerait
essentiellement des bases sur lesquelles s'appuie la mienne.
De notre traité d'alliance avec la Serbie, il n'est pas dit un mot dans les déclarations du gouvernement. Je suis obligé, moi aussi, de ne pas toucher à cette question : je ferai mieux, même ; je la passerai sous silence, et supposerai qu'aucune alliance n'a été conclue avec la Serbie. Et je dirai : peut-on douter, Messieurs, un instant, que la base solide et inébranlable de notre politique nationale devait et doit être le maintien à tout prix de l'équilibre des forces établi par le traité de Bucarest ? Pour moi, j'ai pensé toujours et je pense que sur ce point, il ne peut pas y avoir deux avis dans le pays. Tous les gouvernements doivent avoir là-dessus des conceptions stables, entièrement concordantes, car c'est là la seule façon d'éviter des malentendus, qui, invétérés ailleurs, y ont sans doute provoqué la mobilisation à laquelle répond la nôtre.
Je suppose donc qu'un traité d'alliance n'ait jamais été conclu avec la Serbie. Et je vou9 demande : pouvons-nous permettre, la nation grecque peut-elle permettre à un des États des Balkans, la Bulgarie, d'entrer dans le conflit européen, et d'arriver par ses seules forces à détruire définitivement un de ces États, qui participent à l'équilibre et qui assurent ce dernier, en acquérant un accroissement formidable ?
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Guerre avec la Bulgarie.
On comprend, Messieurs, après deux guerres, le désir d'en éviter une troisième. Mais il faut en ce moment que le peuple envisage le problème courageusement. Le problème, comme je le comprends, ce n'est pas : faut-il ou ne faut-il pas faire la guerre? mais bien : quand commencerons-nous la guerre ? Car il nous est utile de faire la guerre, puisque malheureusement un des États balkaniques pousse ses revendications nationales vers tous les points de l'horizon, et je puis dire que ces revendications, il les dirige surtout vers nos frontières, car le territoire que nous voyons convoité par notre voisin et que nous possédons en Macédoine est plus grand et plus riche que celui qu'y possèdent les autres peuples Balkaniques.
On demande donc : Avec un tel voisin, peut-on croire que la guerre, la guerre contre la Grèce, la guerre entre la Grèce et la Bulgarie, soit évitable ? Si vous vous sentez obligés de répondre avec moi que la guerre est inévitable, que, si elle n'éclate pas aujourd'hui, elle éclatera demain ou après-demain, voici quel problème se pose à l'opinion publique : Faut-il, même si nous n'avions pas de traité avec la Serbie, laisser écraser complètement un État qui concourt au maintien de l'équilibre, laisser s'ac-
croître exagérément un adversaire qui tombera sur nous demain, quand nous n'aurons plus d'amis et d'alliés, pour nous anéantir ?
La guerre européenne
La réponse aux questions que pose l'impatience nationale, ne serait pas douteuse, je le reconnais, s'il n'y avait un argument tiré de la guerre européenne, argument non méprisable, sans doute. Ceux dont l'avis est opposé au mien reconnaissent qu'il ne fallait absolument pas permettre à la Bulgarie d'écraser la Serbie isolée et de se tourner ensuite contre nous, mais ils pensent que (la Bulgarie attaquant la Serbie de concert avec un des grands groupements des puissances européennes), notre intérêt est de renvoyer le jugement, de retarder le règlement de comptes avec un voisin qui croit avoir avec nous, en effet, des comptes à régler, à le retarder, dis-je, jusqu'à la fin de la guerre européenne.
Il faut que je vous fasse voir, Messieurs, que cet argument si grave ne doit pas nous faire hésiter sur la politique que nous devons suivre.
Je sais, que l'on a discuté plus d'une fois, non dans cette enceinte, mais au dehors, la question de savoir quoi sera le vainqueur final de la grande
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guerre européenne. On s'est demandé aussi, tout en méconnaissant souvent l'importance du problème, quel est celui qu'il est de notre intérêt de voir vainqueur dans cette grande lutte, dont le monde presque tout entier est le théâtre. A la première question, je ne suis naturellement pas en état de donner une réponse catégorique. Et je doute qu'il y ait sur la terre un homme capable de dire quelle sera l'issue de la guerre européenne. Mais les opinions que professent parmi nous certaines sphères militaires, des mieux qualifiées, il est vrai, pour avoir une opinion, mais composées d'hommes qui ont fait leurs études en Allemagne, qui naturellement ont appris, non seulement à estimer, mais aussi à admirer l'organisation allemande et l'état de préparation de l'Allemagne, à tous les points de vue, et surtout au point de vue militaire, les opinions de ces sphères militaires, dis-je, la propagande étrangère y aidant, propagande qui s'est servi comme d'un instrument d'une partie de presse grecque, ont fait prévaloir que la question de l'issue de la guerre européenne n'est nullement douteuse, et qu'elle ne peut se résoudre qu'en faveur de celui des deux groupements auquel appartient l'Allemagne.
J'ai dit tout à l'heure, Messieurs, que la préparation et l'organisation allemandes sont admirables. Mais cette organisation qui s'étend à tout, particu-
lièrement à la guerre, n'a pas réussi dans les premiers mois du conflit, quand l'Allemagne était en présence d'ennemis inégalement préparés, et pour quelques-uns, hélas ! pas préparés du tout, n'a pas réussi, dis-je, dans les premiers mois de la guerre à obtenir les résultats décisifs. Il n'est pas nécessaire d'être militaire pour juger la question dans ses grandes lignes : Des résultats immédiats et foudroyants n'ayant pas été obtenus de prime abord, le succès final ne peut donc, à tout le moins, qu'être tout à fait incertain pour le groupement auquel appartient le colosse germanique. L'autre groupement européen puise en effet dans des ressources en hommes et en argent doubles de celles auxquelles puisent les empires du centre. A mesure que le temps passe, le moyen s'offre à lui de compléter sa préparation, imparfaite au début, et la victoire de l'un des groupements que tel croyait certaine en devient d'autant plus douteuse.
Il fallait secourir la Serbie.
Mais voici, Messieurs, ce qui doit nous occuper en ce moment : l'issue étant douteuse, nous est-il aujourd'hui avantageux de régler les questions en suspens avec notre voisin, ou de les remettre à plus tard ? Assurément, nul ne dit que la Grèce, petit
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État qui dispose de faibles contingents militaires, pourra, en entrant dans le conflit européen, influer sur l'issue générale. Mais, Messieurs, la Grèce, si elle avait suivi la politique que je préconisais, ne se trouverait pas avoir à se mêler au conflit, et encore moins à pousser une expédition jusqu'au Danube. Il lui suffirait de demeurer les armes à la main, et de déclarer à la Bulgarie qu'elle ne lui permettrait pas d'attaquer la Serbie, sous peine de se voir elle-même contre-attaquée. Sur ce théâtre sudoriental de la guerre, le contingent que la Grèce pourrait mettre en ligne serait à considérer et pourrait exercer une action décisive. La Bulgarie, petit État, elle aussi, réussit, par sa participation qu'on escompte, à donner des avantages énormes à l'autre groupement européen sur le théâtre sud-oriental de la guerre ; eh bien ! de même, la Grèce, entrant dans le conflit pour empêcher la Bulgarie d'attaquer la Serbie, pourrait apporter un concours effectif, tout à fait décisif même, au point que (on peut en être sûr) même si nos alliés Serbes étaient contraints de reculer vers le nord, il serait impossible à nos adversaires d'envahir le sud, qui serait occupé par l'armée hellénique, par le reste de l'arm4e serbe en retraite et par les contingents étrangers accourus à notre aide. Cet envahissement ne serait pas possible à une armée considérable, ravitaillée par une seule
voie ferrée, au moment où nos forces seraient abondamment ravitaillées par la voie maritime de Salonique et Cavalla. J'ai la ferme confiance que, quelle que fût l'issue de la guerre sur les autres fronts, les négociations de paix trouveraient la Grèce en possession d'une partie du territoire bulgare, ou tout au moins ayant conservé l'intégrité du sien, et la Grèce prendrait place alors au Congrès de la Paix, soutenue par quatre grandes puissances alliées.
Mais, Messieurs, je crois nécessaire d'examiner la chose à un autre point de vue encore. J'ai dit que la presse et l'opinion publique ont agité la question de savoir lequel des deux groupements nous aurions intérêt à voir vainqueur dans cette grande guerre. La propagande étrangère a essayé de persuader au peuple hellénique . . .
Ch. Bozikis. — Laquelle des deux ?
E. Vénizelos. — ... que le pays a intérêt à voir vaincues les puissances occidentales, et le triomphe du groupement auquel appartenait la Turquie, auquel la Bulgarie appartient déjà. Nous en sommes venus, Messieurs, à voir saluer avec joie l'insuccès de l'expédition des Dardanelles. Cependant, l'âme nationale ne s'est jamais laissé tromper et il est impossible, qu'elle se trompe aujourd'hui, où la Bulgarie se joint délibérément à ce groupement. La victoire des puissances de l'En-
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tente, si la participation de la Bulgarie à la guerre entraînait la nôtre, la victoire de l'Entente servirait nos intérêts plus que ne peuvent l'imaginer et l'espérer, je ne dis pas des politiciens optimistes, mais, si je puis m'exprimer ainsi, des poètes en délire. La défaite du groupement auquel aurait appartenu la Bulgarie signifierait l'ensevelissement définitif des espérances d'hégémonie balkanique de cette puissance, sa limitation territoriale définitive à la péninsule, et signifierait en même temps l'extension de la Grèce jusqu'à l'Asie Mineure et dans l'intérieur de la Péninsule.
L'homme politique de Corfou doit, j'en suis sûr, se dire en lui-même : « Voyez un peu comme l'optimisme lui donne des ailes et quels points de vue il nous découvre ! » Mais mon devoir est de faire remarquer à l'honorable député de Corfou qu'il aurait pu rogner les ailes à mes espérances et à mes prévisions, si, au début de la guerre contre la Turquie, je lui avais dit (en admettant que je l'aie su) que nos frontières seraient transportées du Papapoulio au Nestos, et cela à bien plus juste titre que je ne puis aujourd'hui éveiller son scepticisme en lui disant que ces frontières pourraient bien être transportées du Nestos au Méandre et à l'Hermos.
Les promesses de V Allemagne.
Mais au contraire, quelles sont les conséquences d'une victoire du groupement dont la Turquie et la Bulgarie font partie, quels en seront les résultats pour nos intérêts nationaux ? La Turquie en sera plus forte, ce qui, autrefois, ne m'aurait pas inquiété, mais m'inquiète aujourd'hui que la Turquie est sous le régime germanique. Et cela ne peut que m'inquiéter extrêmement, car, vous le savez, le triomphe des néo-turcs serait la destruction des Hellènes d'Asie Mineure, le déracinement de l'hellénisme de Turquie. A ce triomphe serait lié l'écrasement de la Serbie, un des facteurs de l'équilibre balkanique ; à ce triomphe serait lié l'accroissement démesuré de la puissance bulgare. On dit, Messieurs, je le sais, que ce groupement, ou du moins celui de ses membres qui le dirige, nous assure que nous n'aurons rien à perdre, nous promet notre intégrité territoriale. Je sais aussi qu'il nous promet une extension dans l'Albanie méridionale, restreinte assurément, parce qu'il ne se trouve, je crois, personne dans cette enceinte qui soit disposé à voir la Grèce s'étendre au delà de la région où la culture grecque nous paraît pouvoir sûrement exercer une action civilisatrice. Si vous consultez la carte, vous verrez que cette région est petite, une fois occupé le
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nord de l'Épire. On a reconnu aussi que le territoire Doïran-Guevguéli qui constitue réellement la clef de nos frontières macédoniennes, doit revenir à la Grèce. J'ai entendu dire également à des personnalités irresponsables. . .
G. Pop. — Les premières affirmations avaient donc été faites sous le couvert d'une responsabilité?
E. Vémzelos. — C'est-à-dire que je les ai entendues de la bouche de personnages officiels et les autres de personnes qui n'occupent pas une place officielle. Donc, j'ai entendu dire qu'on nous promettait aussi Monastir, dont il n'a jamais en réalité été question, le Dodécanèse et Chypre. Mais laissons ces naïfs qui croyaient possible un changement dans les îles sans la volonté des puissances qui ont la maîtrise de la mer. Pour moi je serais heureux si, en suivant une autre politique que celle que j'ai préconisée, nous arrivions, je ne dis pas à prendre de nouvelles îles, mais à écarter tout danger de celles que nous possédons.
Le danger de la grande Bulgarie.
Quelques-uns disent : On nous promet l'intégrité de notre territoire, on nous promet même Doïran et Guevguéli, une petite extension dans l'Albanie méridionale ; pourquoi ne pas nous en contenter, évitant ainsi tout danger de guerre ? La réponse,
Messieurs, à une question pareille, n'est pas douteuse. L'intégrité du territoire grec est tout à fait menacée, dès l'instant où les rapports de la Grèce avec les États rivaux des Balkans, définis par le traité de Bucarest, seraient essentiellement modifiés. Il serait moins dangereux pour l'avenir national que la Grèce fût privée d'une faible portion de pays, pourvu qu'une limitation correspondante fût subie par les autres peuples. Mais aujourd'hui, la Grèce ne risque pas d'être diminuée, elle a chance même de recevoir quelques miettes au moment où à la table ouverte par la guerre européenne, un rival va recevoir une part formidable ; et je vous demande, Messieurs : Quand la Serbie aura disparu, quand la Bulgarie se sera exagérément accrue par l'adjonction de tout ou partie de la Macédoine serbe, par l'obtention d'un débouché sur l'Adriatique, je vous le demande, quelle sera la situation de la Grèce devant une Bulgarie ainsi modifiée ? Dans quelle situation sera le pays, demain ou dans deux ans, si n'ayant pas la promesse qu'on interdira à la Bulgarie de nous attaquer, nous la voyions prête à régler ses comptes avec nous ? Il nous faudra affronter alors, Messieurs, la guerre que nous voulons éviter aujourd'hui et cela, seuls, sans alliés, sans amis, en face d'une Bulgarie alliée de la Turquie, de l'Autriche et de l'Allemagne ! Je ne prétends pas
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par là que ses alliés prendront part à la guerre ; je dis seulement que, aussi au point de vue diplomatique, notre adversaire pourra s'appuyer sur trois puissances, et que c'est ainsi qu'il nous faudra envisager le conflit diplomatiquement et politiquement.
Il n'est pas question de savoir s'il faut ou non faire la guerre. Il est question de savoir quand nous pourrons affronter la guerre avec le maximum d'espoirs de succès, avec le minimum de craintes du danger et de la ruine. Pour moi, je ne puis m'empêcher de frissonner devant la situation qui serait créée à la Grèce, si mes prévisions se réalisaient, si, la Serbie écrasée aujourd'hui, nous trouvions à notre frontière nord un État incomparablement plus fort que nous. Je ne peux supposer que l'expérience politique du gouvernement actuel, que le patriotisme des membres qui le composent puissent se borner à étudier la situation uniquement pour la durée où il doivent vraisemblablement demeurer au pouvoir : pour la durée de la guerre. Il serait absolument indigne d'hommes aussi considérables que nos gouvernants actuels de ne pas regarder l'avenir, avenir rapproché du reste, avenir de demain peutêtre.
Indécision de la politique du gouvernement.
Messieurs, votre déclaration gouvernementale ne nous fournit pas les moyens de connaître quelle sera votre politique au cas d'une agression de la Bulgarie contre la Serbie. Je ne me plains pas de cette imprécision. Mais mon devoir est de poser en fait que peut-être le gouvernement actuel, dans l'évolution ultérieure des affaires, jugera bon de garder jusqu'au bout la neutralité (armée du reste), même si la Bulgarie en sort et attaque la Serbie.
Sur ce point je prie les membres du gouvernement de m'excuser si je leur adresse quelques conseils, que m'autorisent à donner, non pas seulement mon âge, mais aussi ce détail accessoire que je dois acquitter une dette envers deux des membres éminents du cabinet, l'honorable député de Corfou et l'honorable député de l'Achaïo-Elide ; j'espère que les autres membres m'excuseront, si je me crois permis, en payant ma dette, de risquer quelques avis.
Si l'on supposait que le gouvernement ne se sentît pas obligé à entrer dans le conflit, même au cas où la Bulgarie y entrerait, je lui dirais : Ne nous y trompons pas. Nous gardons assurément la neutralité, et j'ajouterais même que notre neutralité peut se montrer bienveillante à l'égard de l'un des groupements,
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sinon pour d'autres raisons, du moins à cause de notre alliance avec la Serbie. Mais si cette neutralité armée demeure intentionnellement et conformément aux tendances de l'âme hellénique, bienveillante à un parti, en fait les conséquences de cette attitude ne peuvent qu'être exclusivement profitables à l'autre groupement. Et, Messieurs, si nous n'avions pas le sincère désir de rester neutres (désir qui est, je n'en doute pas, celui du gouvernement) si nous voulions par exemple appuyer davantage un des groupements, nous ne pourrions mieux faire que nous ne faisons. J'entends par là que la Grèce, en demeurant neutre jusqu'au bout, rendrait au groupement austro-allemand un très grand service, un service en échange duquel il est raisonnable et naturel que nous recevions une récompense.
Nous rapprocher de l'un dvr> adversaires serait, a-t-on dit, nous exposer au ressentiment de l'autre. Et je réponds : oui, il pourrait nous garder rancune d'un rapprochement volontaire avec son ennemi. Mais si je dis à l'un des groupes belligérants : « Notre neutralité seule, sans que nous le fassions exprès, vous rend service. Payez-nous de ce service », l'autre groupe ne peut se fâcher. Il devrait exiger des compensations et dire : « Je ne cherche pas à vous aider. Mais enfin il se trouve qu'en fait ma neutralité vous sert. » Souvent un État, qui demeure
neutre, parce qu'il lui plaît ainsi, fait payer cependant sa neutralité à un autre à qui il se trouve qu'elle profite.
Les avantages seront concédés par la voie normale
Je vois ici une autre raison pour laquelle nous devons poursuivre ces avantages, de façon qu'ils nous soient consentis par la voie normale et sous la responsabilité des tractateurs, parce que la responsabilité de pareille entente et de ses conséquences éventuelles retomberait fort justement sur le gouvernement, et je sais que du moins le gouvernement actuel n'éluderait pas ces responsabilités et ne les laisserait pas retomber sur d'autres. Je dirai donc qu'en pareil cas il serait indiqué de conclure un accord avec le groupement dont, même sans le vouloir, nous servirions les intérêts par notre politique, d'abord pour apprendre quels sont les avantages que la Bulgarie peut tirer d'une participation à la guerre, et voir si mes inquiétudes et mes craintes sont ou non aussi fondées que je le crois ; ensuite pour délimiter plus nettement quels avantages nous pouvons escompter nous-mêmes, l'extension vers l'Albanie méridionale, la cession de Doïran-Guevguéli, que nous avons le devoir d'occuper à temp;?, sans attendre la fin de la guerre ; troisièmement,
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je demanderais que la garantie d'intégrité du territoire ne fût pas limitée à la durée de la guerre, pendant laquelle elle n'a qu'une minime importance, mais étendue à quelques années, dix ans par exemple, de façon qu'au lendemain du conflit européen, nous ne nous trouvions pas dans l'inquiétude d'une troisième guerre, d'un duel avec la Bulgarie, et que nous ayons le loisir de développer, d'organiser les ressources tirées de nos nouvelles acquisitions, et notre puissance militaire, assez pour affronter ce duel entre nous et la nation voisine, quoique privés d'amis et d'alliés. J'ajouterais qu'il serait juste et équitable (vu les services que nous rendrions en conservant jusqu'au bout la neutralité), de demander que l'Autriche et l'Allemagne imposent l'échange des populations des deux pays qui, après extension de tant de centaines de milliers de kilomètres, seraient limitrophes désormais, la population bulgare qui vit encore sur territoire grec devant être transportée en Bulgarie, et la population grecque qui survit encore, après tant de catastrophes, en Bulgarie, devant être transportée en Grèce. Ce serait, Messieurs, une des meilleures garanties pour que la situation dans les Balkans, telle que la laisserait la guerre présente, fût reconnue avec sincérité par les États intéressés et que du moins l'adversaire ne pût s'appuyer sur cet argu-
ment solide, qu'il lutte pour réaliser des aspirations, soi-disant justifiées par des raisons ethnologiques.
Permettez-moi de le dire, Messieurs, si cela non plus ne se produisait pas, si nous devions nous laisser porter par les événements, et arriver ainsi, à la fin de la guerre, à l'inévitable règlement de comptes avec la Bulgarie, alors que l'équilibre établi par le traité de Bucarest serait rompu, et la Bulgarie incomparablement plus forte que la Grèce, l'inquiétude produite dans l'âme nationale, l'effort tenté pour échapper à l'inévitable rencontre, rendraient la vie intenable dans ce pays.
Je ne veux pas, en une heure aussi solennelle, montrer de l'amertume envers qui que ce soit, et tiens à ce qu'on n'interprète pas mal mes paroles, quand je vous dis : voyez ce qu'était la Grèce quand le parti libéral la reçut, voyez comment il vous la transmet ; voyez à ne pas la transmettre vousmêmes un jour, amoindrie.
J'ai besoin encore de vous rappeler ceci : en février, j'émis l'opinion de notre participation à la guerre en échange de compensations en Asie Mineure et alors le principal argument qu'on opposa à ma politique, fut le péril bulgare. Le péril bulgare était considéré comme si grand, si terrible, si capable d'absorber toutes les pensées, toute l'activité de la nation, qu'on ne jugeait même pas per-
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mis de discuter une cession de deux mille kilomètres de territoire national en échange d'un territoire cinquante fois plus étendu en Asie Mineure : on assurait que nous devions toute notre attention aux Balkans, car, quelle que fût notre extension ailleurs, il serait toujours inquiétant de voir la Bulgarie s'accroître territorialeiment en face de nous. Et aujourd'hui, quand j'émets l'avis qu'il ne faut pas permettre à la Bulgarie de participer à la guerre et de s'assurer d'énormes avantages territoriaux, sans qu'aucune compensation nous soit accordée, aujourd'hui où, la Bulgarie étant opposée à quatre des grandes Puissances, le péril bulgare, en cas de victoire, s'évanouirait, où nous verrions la rivalité historique treize fois séculaire qui nous sépare, se terminer peut-être ou s'arrêter du moins pour longtemps au profit de l'hellénisme, aujourd'hui, dis-je, on doute de ma politique, et on oublie que le péril bulgare devrait être le pivot de notre activité !
Messieurs, j'ai terminé. J'ai dit ce que j'ai cru devoir dire. Je sens que j'ai ainsi rempli un devoir impérieux en cette période si critique de notre exis^ tence nationale. J'ai tenté de faire voir les terribles dangers d'une action politique différente de celle que je vous ai exposée il y a huit jours, j'ai tâché aussi de montrer comment une action politique, si
dangereuse suivant moi, pourrait avoir des résultats moins dangereux, sous certaines conditions. Je l'ai donc fait. Je n'ai pas besoin d'ajouter que nul plus que moi et mes amis ne demande à Dieu avec plus de ferveur, que les événements me donnent tort en me prouvant que mes prévisions étaient fausses, et que c'est vous qui aviez le mieux deviné. (Approbations et applaudissements prolongés sur les bancs et dans les tribunes.)