‹ La politique de la GrèceChapitre 6 sur 11 · TROISIÈME PARTIE : A la séance du 21 Oct., 3 Nov · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE : A la séance du 21 Oct., 3 Nov

C'est toujours M. Zaïmis qui gouverne, appliquant sa politique de « neutralité armée ». Cependant les Bulgares ont attaqué la Serbie qui se bat vaillamment d'autre part contre V Austro-Allemagne. Le débarquement des Alliés continue à Salonique.

A la Chambre, le général Yannakitsas, ministre de la guerre, a présenté un projet de loi tendant à augmenter la solde des officiers, projet violemment attaqué par le député de Larissa, M. Vlachos, qui, « à un moment où les femmes et les enfants des mobilisés ont faim » considère cette initiative du ministre comme « impudente », mot malheureux qu'il rétracte aussitôt qu'il l'a prononcé. Le Président de la Chambre donne communication de cette rétractation au général Yannakitsas ; celui-ci, néanmoins, d'une main tremblante de colère, rassemble ses feuillets et déclare que, sa place n'étant plus au Parlement, il quitte la salle.

La séance est suspendue au milieu d'un grand tumulte ; à la reprise, dix minutes plus tard, lorsque le Conseil des ministres, y compris le général Yannakitsas fait sa rentrée, et qu'il a repris ses places au banc du Gouvernement, Vênizelos demande la parole.

E. Vénizelos. — Je désirerais savoir avant de prendre la parole, si Monsieur le ministre de la

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guerre voulait la demander avant moi. (Le ministre fait signe que non.)

Monsieur le ministre de la guerre ne croit pas nécessaire de demander la parole. Et moi, Messieurs, je pense que la Chambre ne pourra pas continuer ses travaux, tant que siégera au banc des ministres Monsieur le général Yannakitsas. (Applaudissements et bravos dans l'auditoire.)

Ph. Moskhoulas. — Vive Yannakitsas1 ! (Applaudissements à droite.)

E. Vénizelos. — Messieurs, pendant la discussion du projet de loi sur l'indemnité et le supplément de solde à accorder aux officiers en cas de mobilisation, un incident regrettable a été provoqué par Monsieur Vlakhos, député de Larissa. Après avoir parlé du projet comme il avait le droit de le faire, il a prononcé en terminant un mot assurément fort peu parlementaire, j'ajouterais volontiers fort peu correct. Mais à peine le député eut-il prononcé le mot, qu'il se rendit compte de l'impression qu'il avait produite, non pas sur une partie de la Chambre, mais sur la Chambre tout entière et ^n particulier sur ses amis ; il s'est empressé de déclarer que le terme lui avait échappé, qu'il le rétractait

i. Le général Yannakitsas s'était particulièrement distingué au cours des guerres balkaniques, à la tête de la fameuse Division de Fer.

et qu'en outre il s'en excusait. Monsieur le président de la Chambre s'empressa de déclarer à Monsieur le ministre de la guerre, indigné à juste titre, que l'expression ayant été reprise, l'incident était clos. Et j'aurais admis à la rigueur que Monsieur le ministre de la guerre, dans son indignation, n'ayant pas compris exactement ce qui venait de se passer, demandât satisfaction.

Mais, au contraire, Monsieur le ministre de la guerre oublie qu'il se trouve devant la représentation nationale, et se rappelant ce que j'ai dit il y a quelques jours, quand je qualifiai la Chambre d'assemblée de notables, en un moment de deuil national profond, s'est conduit envers la Chambre autrement qu'il aurait dû faire. Une intention insultante, Messieurs, peut se trouver non seulement dans les paroles, mais aussi dans un geste, dans l'attitude même, et je ne sache pas de plus grande injure à l'égard de la représentation nationale que celle dont s'est rendu coupable Monsieur le ministre de la guerre, en quittant cette enceinte, transporté de fureur, et disant que sa place n'était plus ici. Pourquoi ? Eh quoi ! parce que des circonstances d'importance exceptionnelle impriment aux affaires une marche qui n'est pas absolument constitutionnelle, vous pensez pouvoir vous conduire ainsi à l'égard de la Représentation nationale ? Et vous êtes cou-

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pable deux fois, d'abord parce que vous avez été député et que vous devez avoir un vif sentiment de la dignité de cette Chambre, puis encore parce que vous ne l'êtes plus aujourd'hui, et que vous êtes simplement revêtu de l'uniforme de général. Pour moi, Messieurs, je dois déclarer que, si Monsieur le ministre de la guerre n'exprime pas son regret de l'incident qu'il a provoqué dans un moment d'indignation, justifiée je l'avoue, puisqu'il n'avait pas pu comprendre à temps qu'on lui donnait satisfaction, si Monsieur le ministre de la guerre n'exprime pas ses regrets et n'ajoute pas qu'il n'a pas eu la moindre intention injurieuse envers la Chambre, nous ne pouvons pas régulièrement poursuivre nos travaux.

Al. Zaimis (Président du Conseil). — De la part du gouvernement je vais lire à la Chambre la déclaration qui suit : L'opinion du gouvernement est que Monsieur le ministre de la guerre en disant littéralement, à la suite des paroles injurieuses prononcées par Monsieur le député de Larissa, que sa place n'était pas à la Chambre, et en quittant la salle des séances, n'a porté aucune atteinte à la dignité du Parlement. L'approbation de cette manière de voir par vous est une question de confiance pour le gouvernement. (Applaudissements.)

E. Venizelos. — Je regrette, Messieurs, de ne pouvoir considérer la déclaration que vient de lire

Monsieur le président du Conseil, comme satisfaisante pour la Chambre. Il ne s'agit pas de voir quelle est ici l'opinion du gouvernement et l'opinion du Parlement. Je pense, Messieurs, étant donnée la manière dont j'ai posé la question, en invitant Monsieur le ministre de la guerre à déclarer qu'il regrettait l'incident qu'il avait provoqué dans un moment de légitime indignation, et qu'il n'avait aucune intention, même lointaine d'insulter la Chambre, je pense que, étant donnée la manière dont j'ai posé la question, Monsieur le ministre de la guerre, et le gouvernement avec lui, devait nous fournir cette satisfaction élémentaire. Monsieur le ministre de la guerre, en se conduisant comme il l'a fait, puis en refusant de fournir satisfaction, a cru se trouver, non devant la Chambre, mais à la caserne, devant de simples soldats. (Applaudissements.) Messieurs, nous avons montré et nous continuons à montrer à chaque instant jusqu'à quel point peut arriver notre patriotique abnégation, nous avons montré tout notre zèle à voter les mesures législatives que le gouvernement a jugé nécessaires dans les circonstances présentes, nous sommes allé jusqu'à voter de nous-mêmes des mesures que les circonstances ne rendaient pas indispensables. Mais, Messieurs, vous exagérez singulièrement la patience que vous pouvez rencontrer chez

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les membres de la représentation nationale, si, non contents de vous conduire comme vous avez fait, vous allez jusqu'à refuser la satisfaction, si raisonnable, que nous vous avons demandée.

Je n'ai pas besoin de m'étendre davantage. Une proposition sera faite, dans laquelle la Chambre déclarant insuffisante la satisfaction que lui donnait la déclaration du président du Conseil, et exprimant ses regrets de l'incident provoqué par Monsieur le ministre de la guerre, passe à l'ordre du jour.

A. Zaimis (président du Conseil). — Je dois déclarer à la Chambre que le gouvernement a posé la question de confiance.

E. Vémzelos. — Messieurs les députés, l'honorable député de l'Attique1 n'était pas qualifié pour reconstituer l'incident devant la Chambre, parce qu'il n'était pas présent ; et mon devoir est de le reconstituer à nouveau. Il s'est produit comme je l'ai exposé tout à l'heure. La phrase qu'on a lue, n'était pas, si j'ai bien entendu, celle qu'a prononcée Monsieur Vlakos, et Monsieur le député m'a accusé à tort.

i. Il s'agit de M. Rhallis, député de l'Attique, ministre, qui était monté à la tribune, pour défendre le gouvernement et déclarer que l'insulte au général Yannakitsas atteignait tous les ministres.

D. Rhallis. — Vous l'avez mal entendue. Je n'étais pas présent, mais les sténographes étaient là, je ne vous ai pas accusé, je vous ai dit seulement d'une façon nette et catégorique qu'au milieu du tumulte vous vous êtes rendu un compte inexact de l'incident.

E. Venizelos. — Au moment où la phrase a été prononcée devant la Chambre, il n'y avait pas de tumulte. Mon opinion et celle de tous ceux qui ont entendu est que Monsieur Vlakhos, qui représente le peuple de Larissa et n'a pas qualité pour représenter davantage à la Chambre, que Monsieur Vlakhos a dit à Monsieur le ministre de la guerre qu'il pouvait comme député connaître les besoins du peuple, alors que Monsieur Yannakitsas, qui n'est pas député, ne peut pas les connaître.

D. Rhallis. — Monsieur Vlakhos a dit que le ministre ne représentait personne.

E. Venizelos. — Il a dit qu'il ne représentait pas le peuple. Il n'a pas dénié à Monsieur le ministre le droit de représenter ici le gouvernement du roi. Et ce n'est pas cette phrase du député qui a provoqué l'incident. L'incident a été provoqué par le mot si malheureux que Monsieur le député de Larissa, avant même que la Chambre eût exprimé encore sa désapprobation générale, s'est hâté de reprendre, et beaucoup de mes collègues l'ont égale-

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ment entendu quand il a ajouté qu'il faisait ses excuses.

Plusieurs députés. — Oui ! Oui I

K. Spyridis. — Je l'ai entendu.

Khr. Vasilakakis. — Je l'ai entendu aussi.

E. Vémzelos. — Il n'était pas besoin de témoins pour que nous soyons sûrs que les faits se sont passés comme je les ai exposés. Au moment où nous sommes rentré dans la salle, un pareil incident ne pouvait pas passer inaperçu. J'ai pris la parole et j'ai expliqué ce qui s'était passé. Si Monsieur le ministre voulait faire répéter la rétractation, il n'avait qu'à le faire savoir.

St. Dragoumis. — Il l'a fait savoir en disant : Je voudrais bien l'entendre aussi. Monsieur le ministre a demandé à l'entendre, mais ne l'a pas entendue.

E. Vémzelos. — Ce n'est pas la faute de la Chambre, si Monsieur le ministre n'a pas entendu, et la Chambre ne devait pas être traitée de cette manière outrageante, sous prétexte qu'il n'avait pas entendu. Messieurs, il faut que les faits soient clairement établis devant vous, parce qu'il faut qu'ils soient établis clairement aussi devant le peuple grec. Si nous cherchons des motifs, des prétextes de dissensions, nous les trouverons à chaque instant. Il y a l'énorme question extérieure, qui creuse entre nous

un abîme, vous le savez. Mais si nous voulons siu cet incident provoquer une dissension et une crise, il faut que le peuple hellène sache que sur vous en retombe toute la responsabilité. (Applaudissements prolongés dans la salle.) Que demandions-nous, je veux dire : que demandait la Chambre ? Que Monsieur le ministre exprimât son regret, de l'incident provoqué par une parole discourtoise qui, aussitôt prononcée, l'a indigné au point que, hors de lui, il a quitté la salle.

La majorité collabore avec le gouvernement mais n'approuve pas sa politique.

L'honorable député de l'Attique a voulu donner à l'incident une signification plus générale. Il a dit du moins qu'il fallait lui donner une signification plus générale, parce que le gouvernement, jusqu'à présent, pensait jouir delà confiance delà Chambre, et que celle-ci, non contente de collaborer avec lui sur les questions extérieures, avait en lui une confiance réelle. Pour moi, je suis stupéfait de voir que Monsieur le député de l'Attique, membre du gouvernement, ait mis si longtemps à s'apercevoir que la Chambre collabore purement et simplement, et collabore avec zèle à prendre les mesures législatives, que les circonstances rendent nécessaires,

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mais qu'elle ne va pas jusqu'à approuver la politique du gouvernement. Je suis heureux de voir que le malentendu, si tard soit-il, est éclairci : si le scrutin avait montré que la majorité n'est pas du côté du gouvernement, il eût été prouvé ainsi, (chose navrante) que vous vous trompiez au point de penser que non seulement nous collaborons avec vous, mais que nous approuvons votre politique, et que, connaissant l'erreur où vous vous trouviez, nous aurions rallié votre camp avec la ferme confiance que votre politique convient aux circonstances. Je me réjouis que l'occasion se soit présentée de tirer de cette erreur, non le peuple hellène, car il ne s'y est pas laissé prendre, mais le gouvernement. Donc, puisque je m'y sens invité, je proclame que non seulement vous n'avez pas la confiance du parti libéral, non seulement il n'a pas cessé de reconnaître que la politique que je préconise était la seule qui convînt aux circonstances, mais que l'heure présente est une heure de deuil, et de deuil affreux, parce que nous voyons où vous entraînez le pays. (Applaudissements prolongés dans la salle.) Messieurs, depuis le jour où votre politique s'est plus clairement définie, en particulier depuis le moment où la Bulgarie a attaqué la Serbie, nous sommes remplis d'une profonde douleur, en pensant quel avenir se prépare pour la nation. Nous en sommes

convaincus, en permettant comme nous faisons (ou plutôt comme nous avons fait, car l'événement peutêtre appartient déjà au passé) en permettant, dis-je, à un État (notre rival depuis treize siècles dans la péninsule balkanique), d'écraser notre ami et allié, de détruire l'équilibre établi par le traité de Bucarest, et de créer une grande Bulgarie, vous laissez s'établir ( un état de choses nouveau, qui, dans un très court i délai assurément, sinon pendant la guerre puisqu'il existe peut-être des garanties, du moins après elle ! et fort peu de temps après, vous laissez, dis-je, quand il faudra affronter une lutte qui est inévitable puisque notre rival vise à l'hégémonie balkanique, vous laissez s'accumuler pour l'heure de cette lutte les circonstances les plus funestes. Car la question a été présentée à tort au peuple comme un débat entre partisans de la guerre et partisans de la paix. Il ne s'agit pas de décider s'il est mieux de vivre en paix avec les autres peuples balkaniques, mais bien s'il faut nous battre avec eux.

La guerre avec la Bulgarie est inévitable.

Messieurs, je suis un des plus grands amis de la paix ; j'ai été autrefois disposé à de durs sacrifices pour la consolidation d'une paix durable entre les peuples balkaniques, j'ai fait mon possible pour éla-

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borer au moyen d'un partage pacifique, une confédération. Malgré les durs sacrifices auxquels nous étions alors disposés, nous n'avons pas réussi à obtenir ce partage sans guerre : l'attitude de notre rival, jusqu'au dernier moment, indiquait assez qu'il n'abandonnerait point ses prétentions d'hégémonie exclusive dans les Balkans ; que nous sommes arrivés à la deuxième guerre et aux protestations écrites qui ont accompagné la signature du traité de Bucarest ; donc, pour quiconque ne veut pas être aveugle, la guerre entre la Bulgarie et la Grèce est inévitable, et elle est à nos portes. La nation rivale ne se contentera pas, Messieurs, d'occuper une grande partie du pays allié et de l'annexer. Elle ne cache nullement ses vues et ses prétentions sur le pays que nous avons occupé dans la guerre de 1912. Ses prétentions s'étendent jusqu'à l'Aliacmon, et presque jusqu'aux anciennes frontières de la Grèce. Et quand nous voyons préparée, par la politique que vous avez suivie, cette catastrophe, quand nous voyons que nous allons affronter dans deux, trois, quatre ans, peut-être avant que nous fêtions le dixième anniversaire de l'indépendance nationale, la rencontre, le duel à vrai dire, entre la Bulgarie, alors formidablement accrue, et nous désormais sans alliés, sans amis, on s'explique bien pourquoi ces jours-ci sont pour nous des jours de deuil atroce.

G. Notaras. — Ainsi le roi veut la ruine du peuple grec, mon cher collègue ?

E. Vénizelos. — Je remercie l'honorable député de l'Argolide et de la Corinthie de cette interruption. J'aurais évité de prononcer le nom du roi, si je n'y avais pas été incité, mais il m'est impossible, puisqu'on m'y invite, de ne pas discuter également ce point, malgré toute la déférence qu'exige, dans sa lettre et son esprit, notre constitution libérale.

Vous avez prononcé une phrase essentiellement antiparlementaire. Le roi, dans un État constitutionnel n'a pas de politique. Seuls de petits politiciens peuvent s'abriter au besoin derrière lui. (Applaudissements prolongés et bravos sur les bancs et dans les loges.) Seuls, de petits politiciens peuvent continuer la lutte contre des adversaires plus forts qu'eux en se cachant derrière le pouvoir royal irresponsable, en l'invoquant pour étayer leur programme. (Approbations et nouveaux applaudissements.)

Si ces hommes, Messieurs, pensent ce qu'ils disent, si véritablement ils croient que dans un État constitutionnel il y a place pour une politique royale, non seulement provisoire, et qui provoque un changement de gouvernement, de manière qu'il y ait appel devant le peuple, mais durable, pour l'exercice d'une politique irresponsable, ils prouvent qu'ils

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ne sont pas dignes d'être représentants du peuple grec. (Nouvelles approbations, tonnerre d'applaudisdissements.) Monsieur le député m'a demandé : le roi veut-il la ruine du peuple grec ? Non, Messieurs. Il n'est venu, il ne vient à l'esprit de personne que le roi d'un pays puisse vouloir la ruine de son pays. Il y a une telle sottise, même à le penser, qu'il était déplacé, je peux le dire, de me poser la question. Mais je vous le demande : savez-vous que ce mode de gouvernement suppose, non pas une royauté constitutionnelle, non pas la république présidée par un roi sous laquelle nous vivons depuis un demi-siècle, mais une constitution monarchique, conformément à laquelle le sort du pays est remis aux mains d'un seul ? Si vous savez cela, votre devoir est de persuader le peuple, et de demander en temps voulu et d'une façon légale, le changement du gouvernement. Mais vous savez que si vous faites cette tentative, elle demeurera sans fruit. Le peuple grec sait que la seule constitution, sous laquelle il puisse vivre et progresser, c'est la royauté constitutionnelle, la république avec un roi. (Applaudissements et approbation.)

Mais puisqu'une fois le nom du roi a été prononcé à la Chambre, je suis obligé de m'expliquer mieux, et vous dis que j'admets le différend de la Couronne, légal au point de vue constitutionnel,

avec l'opinion du gouvernement responsable, quand la Couronne pense que le gouvernement responsable n'est pas en harmonie avec l'opinion publique. C'est dans ces conditions qu'a eu lieu le changement de gouvernement en février 19 15.

S. Deliyannis. — Et voilà la raison pour laquelle le gouvernement demande la confiance de la Chambre ?

E. Vénizelos. — C'est dans cet esprit que s'est produit le différend entre la Couronne et le gouvernement en février 19 15, mais le différend eut pour point de départ un vote populaire. Si vous pensez que la Couronne est autorisée, d'après notre constitution libérale, à ne pas prendre en considération le résultat de libres élections, libres du moins dans le sens de l'opposition, non pas libres en ce qui concerne les moyens employés par le gouvernement pendant la période électorale, si vous pensez que la Couronne a le droit, même après qu'appel a été fait au peuple et que le peuple s'est prononcé, de ne pas se conformer à sa volonté, et de procéder à une dissolution nouvelle, soi-disant pour demander une nouvelle consultation populaire, cela signifie que, à vos yeux, la constitution libérale grecque, sous laquelle nous avons vécu un demi-siècle, est moins encore que le chiffon, auquel on a comparé un traité international.

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K. Koumoundouros. — Quel programme aviezvous aux élections ? (Tumulte.)

E. Vénizelos. — Je n'ai pas entendu ce qu'a dit Monsieur le député.

Quelques députés. — Ne répondez pas I

K. Koumoundouros. — Qui a dit de ne pas répondre ? (Nouveau tumulte).

E. Vénizelos. — La question, Messieurs, ne se pose pas entre vous et nous comme une question de patriotisme. Personne n'a le droit de contester le patriotisme d'autrui. La question se pose comme une question de politique, de politique juste et sensée. Si vous me dites que vous avez pour vous l'opinion du prince irresponsable, vous commettez un impair au point de vue constitutionnel, et j'ajouterai que, au point de vue de la meilleure politique à appliquer, cela n'a pas d'importance. Je sais que le roi des Hellènes est un général éminent, que c'est un remarquable spécialiste dans l'art militaire, mais vous me permettrez, Messieurs, avec tout le respect dû à la personne du prince, de dire que le roi des Hellènes n'a jamais trouvé dans la Constitution l'occasion d'exercer l'autorité comme homme politique responsable, pour avoir au moins l'expérience exigée.

K. Koumoudouros. — Cependant sa politique s'est révélée la bonne. (Protestations et tumulte.)

E. Vémzelos. — Pourrais-je apprendre, Monsieur le président, ce qu'a dit l'honorable député : Je n'ai pas entendu.

K. Koumoundouros. — J'ai dit à Monsieur le député... (Tumulte.)

Plusieurs députés. — Chapeau bas ! Otez votre chapeau.

E. Vémzelos. — Malheureusement, je n'ai pas entendu cette fois encore.

Mais, Messieurs, vous me demanderez peut-être, ce que je pense de la politique que nous suivions, moi qui suis venu dans la mesure de mes forces, contribuer à l'œuvre que vous avez entreprise en envisageant les difficultés extérieures. L'explication, Messieurs, je l'ai fournie, quand j'ai eu l'occasion de parler devant la Chambre dans une séance précédente. Considérant que nous nous trouvions absolument loin des bases de la Constitution, considérant que la Couronne avait pris en main la direction des affaires du pays, et qu'elle vous avait trouvés prêts à ratifier cette politique, j'ai essayé d'abord de vous éclairer dans mon discours à la Chambre, lors de la séance précédente, mais je n'y ai pas réussi, et comme je n'avais aucun moyen de détourner l'application de cette politique, que vous avez introduite auprès de la Couronne et à la Chambre. . .

S. Delyannis. — Posez la question de confiance.

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L'opposition systématique est sans but.

E. Vénizelos. — Je n'avais pas d'autre moyen : évidemment, l'opinion de la Chambre n'était pas prise en considération, puisqu'elle s'était manifestée à la veille de notre démission ; évidemment l'opinion du pays n'était pas prise en considération, puisqu'elle s'était manifestée trois mois avant. Qu'aurais- je obtenu en essayant de réagir contre votre politique, si j'avais réussi à représenter encore la majorité à la Chambre, en manifestant sa méfiance ? Quel service aurais-je rendu ? Est-ce que le lendemain, le gouvernement aurait été changé ? Est-ce que j'aurais été appelé le lendemain, comme ayant pour moi l'opinion manifestée par la représentation nationale, à appliquer ma politique, approuvée trois mois avant par le peuple hellène ?

Quelques députés. — Le peuple ne l'a pas approuvée. (Tumulte.)

E. Vénizelos. — Peut-être est-il d'autant plus indiqué de s'abstenir d'interruptions, que ceux qui interrompent ne sont pas entendus, et provoquent simplement du tumulte.

Quel service aurais-je rendu en refusant de vous aider dans votre besogne législative, qui vous était absolument nécessaire ? On a supposé, Messieurs, que la politique du parti libéral, consistant à sup-

porter l'état de choses présent, avait pour motif ceci, que le parti libéral ne voulait pas affronter de nouvelles élections. Cette hypothèse était mal fondée, puisque le pouvoir exécutif conservait intact le droit de faire procéder à ces élections, au moment où il l'aurait cru le plus utile à ses intérêts politiques. Comment aurais-je empêché, en acceptant d'aider à l'achèvement d'un indispensable labeur législatif, comment vous aurais-je empêché de procéder aux élections quand vous l'auriez jugé opportun ? Mais si j'avais brusqué les choses à l'aide d'un vote de défiance à l'égard du gouvernement, j'aurais, sans motif, assumé des responsabilités que ne voulait pas assumer le parti libéral. Vous auriez pu, pour procéder à des élections, réaliser la démobilisation, que peut-être les affaires extérieures ne permettaient pas, et si cette démobilisation eût présenté un danger pour l'intégrité du territoire, il était à penser que non pas vous, certes, mais l'opinion publique en aurait rejeté la responsabilité, sinon entièrement, du moins en grande partie sur l'opposition représentée par le parti libéral, dont le vote de défiance eût à contre-temps provoqué les élections. Vous voyez donc la raison pour laquelle le parti des libéraux a accompli la collaboration avec vous, jusqu'à aujourd'hui, et était disposé à continuer si vous-mêmes n'étiez pas disposés comme vous l'êtes

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ce soir, à faire cesser cette collaboration. Mais entre ce point et l'hypothèse (admise à tort par Monsieur le ministre de la Justice), d'après laquelle le parti libéral approuvait la politique admise par le gouvernement et l'appuyait de son entière confiance, il y a une distance que nous ne pouvons franchir. Le gouvernement prenant prétexte ce soir de l'incident qui a été soulevé, a cherché à rompre cette collaboration. Nous ne pouvons faire autrement que d'accepter cette rupture, car il ne nous était pas possible en tolérant la marche de la machine gouvernementale, contraire à la Constitution, de tolérer en même temps que la représentation nationale, revêtue de la souveraineté populaire (dont suivant notre Constitution découle toute autorité) reçût l'expression de quelque mépris que ce fût de la part du pouvoir exécutif. En demandant ce soir le règlement de la question, j'ai montré combien le parti libéral était disposé à ne pas vous créer des difficultés, sans motif impérieux, quoique (comme je l'ai expliqué) votre politique nous conduise à une catastrophe nationale. J'ai expliqué que le parti libéral ne veut pas vous créer de difficultés. Mais si vous pensez que nous acceptions que la représentation nationale cesse, par ses votes, de régler les destinées de la nation, et commence à tolérer les injures et les humiliations du pouvoir exécutif, vous êtes dans l'erreur. Puisque

nous sommes bien loin des bases de notre Constitution libérale, puisque nous ne regardons même pas la Chambre comme collaboratrice, comme elle n'est pas décidée à subir vos mépris, vous feriez bien de suspendre ouvertement l'action de notre constitution parlementaire. Votre responsabilité sera moindre si vous avez le courage de proposer à la Couronne la promulgation d'un décret aux termes duquel la Constitution est suspendue au moins pour la durée de la guerre. Chacun saurait ainsi où se trouvent les responsabilités et par suite nous ne nous trouverions pas en présence de cette confusion de conceptions sur le gouvernement, comme celle sur laquelle la Chambre est appelée à exprimer un avis, qui peut motiver un appel auprès du peuple souverain. Et après que celui-ci s'est prononcé^ la Chambre sortie des élections est obligée de collaborer avec ceux sur lesquels le peuple a prononcé son désaveu, pour qu'ils aient le droit d'humilier et d'avilir la représentation nationale !

E. Vénizelos. — Je suis obligé de prendre de nouveau la parole, car mou devoir est de répondre aux honorables membres du gouvernement sur les questions traitées à la tribune après mon premier discours1. Je répondrai aussi à plusieurs points des discours de l'honorable député de Corfou et de mon honorable compatriote.

Sur ce qu'a dit l'honorable député de l'Achaïe et de l'Elide, je n'aurai à répondre que très peu de choses.

Je commencerai par le dernier discours de Monsieur le député de Corfou. 11 a affirmé que les événements démontraient l'erreur de ma politique et en février et en décembre.

L'honorable député de Corfou, voulant démontrer combien ma politique fut erronée en février,

i. Au cours de la séance, les députés de Corfou et d'Achaïe- Elide, M. Théotokis et M. Gounaris, actuellement ministres, avaient une fois encore présenté la défense de leurs idées qui, prétendaient-ils, sauvaient la Grèce: la Grèce devait observer une neutralité armée ; quant au traité gréco-serbe il était inopérant; enfin le roi avait agi constitutionnellement en prononçant à deux reprises la dissolution de la Chambre. Ainsi a Grèce est aujourd'hui sauvée, avait dit M. Théotokis, quant là l'avenir, nul ne le peut prévoir.

vous a dit que suivant moi l'attaque des alliés contre Gallipoli serait menée à bonne fin en quelques jours, et que j'étais certain du succès de l'entreprise. Cependant, Monsieur le député de Corfou eut l'occasion d'apprendre que, outre les deux Mémoires au roi1 publiés, il y en avait un troisième, et une fois arrivé au pouvoir, il devait nécessairement demander à connaître le troisième Mémoire. S'il l'avait lu, il aurait vu que nulle part je n'ai osé (je n'ai jamais voulu m'y décider) exprimer un avis sur le succès de l'expédition des Dardanelles, entreprise avec des effectifs si réduits.

G. Theotokis. — Une question : si une division avait été écrasée, en auriez-vous envoyé une autre ?

E. Vénizelos. — Je n'y étais pas obligé.

G. Theotokis. — Vous vous disiez allié, mais en ajoutant qu'une division suffirait ?

E. Vémzelos. — Oui, allié avec la clause formelle d'une participation à la guerre avec un contingent déterminé.

G. Theotokis. — Cela n'est pas possible.

E. Véistzelos. — C'est exact.

D. Gounaris. — La proposition fut-elle acceptée ?

i. Voir le texte in extenso de ces Mémoires dans l'excellent livre du Dr C. Kérofilas : E. Vénizélos ; sa vie, son œuvre, 3' édit, de l'Imprimerie de l'Est. 76, rue de Rennes, Paris.

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E. Vénizelos. — L'honorable député de l'Achaïe et de l'Elide me demande « La proposition fut-elle acceptée ? » Je lui réponds que non, car on n'avait pas encore approuvé ma proposition à propos du chef irresponsable.

D. Gounaris. — Je vous demande : y eut-il une raison pour qu'elle fût étudiée par ceux à qui on demandait leur collaboration et comment fut-elle reçue ?

Aucune objection ne fut présentée à la politique de février.

E. Vénizelos. — Assurément, j'avais été précédemment sondé et je sais que cette participation était possible ; mais j'ignore sous quelles conditions. Après le deuxième conseil de la Couronne, qui eut lieu en présence du prince, et où tout le monde, sauf l'honorable député de Corfou, conseilla ma politique, lui-même en fit à peu près autant, puisque, disait-il, il n'était pas d'accord avec cette politique, mais reconnaissait que ses idées, désormais désuètes, n'étaient plus en harmonie avec l'opinion publique. . .

G. Theotokis. — J'ai dit alors, appliquant comme toujours la même méthode, celle de l'absolue sincérité, et après avoir longuement exposé mes

idées, j'ai dit que ces idées n'étaient pas admises par la majorité du peuple hellène. Telles furent mes paroles, et mon devoir était de les exposer à la Couronne qui avait voulu connaître mon avis.

E. Venizelos. — Vous avez dit que vos idées étaient désuètes, et que la majorité du peuple hellène ne les acceptait pas. Et je prétends qu'après vos déclarations vous ne disiez rien autre à la Couronne que ceci : « Je vous conseille, moi aussi de suivre la politique de l'élu de la majorité. Je suis seul à différer d'avis avec Monsieur Venizelos, et je ne peux appliquer ma politique, parce que le peuple ne veut pas la suivre. » Et je soutiens qu'à ce moment, où vous n'osiez pas reprendre le gouvernement avec une politique opposée, vous avez dit en fait à la Couronne : « Ne croyez pas que je puisse former un cabinet, parce que je suis une politique qui n'est pas approuvée par le peuple hellène. »

G. Theotokis. — Évidemment, je conservais les idées que je soutiens toujours. Que pouvais-je dire à la Couronne ?

E. Venizelos. — Je ne vous accuse pas de cela. Vous disiez que vous étiez en désaccord avec ma politique, mais que vous n'osiez pas appliquer une politique opposée, à laquelle vous saviez le peuple hellène hostile. Après le deuxième conseil, pensant que réellement il convenait d'appliquer la mienne

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à nouveau, puisqu'elle réunissait les suffrages de tous ceux qui ont gouverné la Grèce, y compris celui de l'honorable député de Corfou, je fis appeler les représentants des trois puissances de l'Entente, et leur dis : « Il y a eu aujourd'hui une deuxième séance de la Couronne. Il est à croire que ma politique sera adoptée. Le roi a remis sa réponse à demain. Dans ces conditions, je ne peux faire faire une démarche à nos ambassadeurs accrédités auprès des cours des puissances de l'Entente, tant que je n'ai pas encore le consentement du roi. Mais je vous avertis pour que vous prépariez vos gouvernements, et, si j'obtiens demain le consentement royal, je pourrai m'adresser à nos ambassadeurs, qui trouveront ainsi le terrain préparé.

Les conditions d'une participation de la Grèce aux Dardanelles.

D. Gounaris. — A propos des sondages pratiqués auprès des gouvernements en question, avezvous eu l'occasion de voir au ministère quelles avaient été les réponses ? Je veux dire les propositions ont-elles été acceptées sous la forme que vous leur aviez donnée ?

E. Vénizelos. — J'ai donné ma démission un samedi ; je ne crois pas que les réponses des Puissances aient eu le temps d'arriver.

D. Gounaris. — Vous êtes resté jusqu'au mercredi.

E. Vénizelos. — Je ne me souviens pas. Mais, si vous avez meilleure mémoire, rappelez-le moi.

D. Gounaris. — Voici quelles furent les réponses : Une des puissances répondit que nous devions à son avis, participer à l'expédition avec tous nos effectifs ; l'autre dit que la proposition ne lui plaisait pas beaucoup, parce que notre participation à la lutte n'était pas approuvée par l'opinion publique, puisque cette lutte avait pour but la prise de la capitale d'un État alors limitrophe.

E. Vénizelos. — Je ne sais si telles furent les réponses des puissances. Je sais que l'une des puissances n'était pas alors favorablement disposée à la participation de la Grèce à l'expédition, mais je savais que les deux autres qui poursuivaient cette expédition étaient disposées favorablement et se chargeaient de persuader la troisième. Si nous avions vu nos propositions rejetées, cela aurait voulu dire que notre participation à la lutte n'aurait pas lieu.

Vous n'en aviez que moins le droit d'assumer la charge, bien que composant une minorité, une petite minorité, de gouverner la Grèce et de faire procéder à des élections pour écarter un projet qui ne pouvait aboutir. Mais vous n'avez pas le droit de me dire que ce plan était condamné à l'insuccès. Je

LA POLITIQUE DE LA GRECE — û

130 A LA SÉANCE DU 21 OCT. /3 NOV. l9l5

vous ai rappelé que notre participation à la lutte avec de très faibles contingents aurait si sûrement été acceptée que, même après que j'eus quitté le pouvoir, on insinua qu'on accepterait une participation purement navale, qu'on accepterait la participation de la Grèce avec sa seule et faible flotte.

D. Gounaris. — Cela est bien postérieur.

E. Vémzelos. — Ce n'est pas postérieur. Je me rappelle bien que dans les premiers jours qui suivirent la formation de votre cabinet (il n'y avait pas plus de deux ou trois jours, d'une semaine si vous voulez, que j'avais quitté le pouvoir) vous avez reçu de Londres un télégramme d'une personnalité officielle, qui était notre ambassadeur à Londres et qui vous transmettait une communication confidentielle du Ministre du Commerce, aujourd'hui Ministre des munitions, de Lloyd George, vous communiquant ce qui s'était passé au conseil des Ministres.

Je regrette que cette communication vous ait paru sans intérêt comme n'émanant pas du Ministre des affaires étrangères.

D. Gounaris. — Vous ne vous rappelez pas ce qui s'est passé sous votre gouvernement, et vous vous rappelez ce que nous avons fait, ce que vous n'avez jamais appris.

E. Vémzelos. — Vous me dites que la proposition de participation de la Grèce n'avait pas été

acceptée. Et je vous dis : si elle n'avait pas été acceptée, vous étiez encore plus impardonnable d'avoir pris la responsabilité du gouvernement. Vous avez négocié plus tard une participation grecque purement navale. Et cela montre combien était digne de foi l'information du Ministre du Commerce, Lloyd George, que vous aviez considérée comme sans intérêt, parce que n'émanant pas de sir Edward Grey.

D. Gounaris. — Je vous ai demandé si la proposition dont vous parlez a été acceptée, parce que cette proposition est toujours présentée comme quelque chose qui, (provenant de là-bas ou d'ici), fut accepté là-bas.

Et le débat a montré que c'est là-bas qu'il y a eu

des oppositions, là-bas qu'il y a eu des difficultés.

Je vous prierai d'admettre cette explication ; je ne

peux accorder aucune valeur à votre argument : si

l'on avait alors considéré que la proposition ne pou-

: vait être acceptée, je n'aurais pas dû accepter de vous

remplacer ; à l'époque où je vous ai remplacé, nous

nous trouvions devant une politique qui entendait

j réaliser précisément ce que vous aviez proposé. C'est

i cela, à mon avis, que la Grèce devait éviter, et tout

i effort tendant à le réaliser, devait nécessairement

i être combattu par moi.

E. Vémzelos. — Vous n'avez cependant pas le I droit de venir me dire que ce que je tentais était I irréalisable.

132 A LA SÉANCE DU 21 0CT./3 NOV. l9l5

D. Gounaris. — Je n'ai pas dit irréalisable. J'ai dit qu'il n'y avait eu aucune proposition émanant d'ici.

E. Vénizelos. — C'était une proposition émanant d'ici.

A cette époque, je le répète, Monsieur le député de Corfou, si vous aviez bien voulu lire mon Mémoire, vous y auriez vu que la tentative, en cas de succès, eût été entièrement conforme à ma politique et nous donnait les résultats prévus par nous, c'està-dire les concessions en Asie Mineure ; et si, disaisje, la tentative échoue, on l'abandonnera, et la division que nous aurons envoyée avec les contingents européens sera transportée en Macédoine, si le péril bulgare, que vous exagériez alors, se présente. G. Theotokis. — Cela même n'était pas sûr.

Les Dardanelles auraient été forcées.

L'action au point de vue politique.

E. Vénizelos. — Monsieur le député de Corfou, vous ne savez peut-être pas que si l'expédition contre les Dardanelles, entamée par la flotte anglaise, avait été appuyée, ne fût-ce que par une division d'armée de terre, elle aurait réussi. (Applaudissements). Ceux qui ne veulent pas connaître les faits sont libres de le nier. Mais l'honorable député de

Corfou, dans toute ma politique de février, ne croyait voir, semble-t-il que ceci, qu'en participant à la guerre avec une unique division, je m'imaginais donner à l'expédition de nos alliés un poids et une importance assez grands pour amener stratégiquement un succès certain. L'honorable député de Corfou, malgré toute son expérience politique, n'a pas réussi à distinguer dans la politique que j'avais alors choisie, un but plus large, il n'a pas réussi à distinguer que, si je sortais de la neutralité avec cette mince participation militaire, la Bulgarie, d'après toutes les vraisemblances, en serait sortie, et aussi la Roumanie, et aussi l'Italie, qui en est sortie peu après. (Tonnerre d'applaudissements). Que les choses soient bien comme je dis, un fait le démontre, qui est venu à notre connaissance à tous, ce fait que, le lendemain, le président du Conseil de Bulgarie, qui était avec Genadief le seul politicien soutenant en Bulgarie une politique austro-germanophile, Radoslavof, monta au palais, et demanda au roi, (jugeant que nous allions sortir de la neutralité, sur ce qu'on avait écrit après le deuxième conseil de la Couronne) de signer le décret de mobilisation bulgare, et c'est le jour suivant que, quand il sut que notre tentative avait échoué, la crise ministérielle bulgare fut écartée.

G. Theotokis. — Ceci démontre que le succès

134 A LA SÉANCE DU 21 0CT./3 NOV. l9l5

était impossible avec une seule division, car, si ce que vous dites s'était passé, nous ne pouvions pas admettre que, devant cette mobilisation, nous nous contenterions d'une division unique.

E. Vénizelos. — Non. J'aurais fait alors moi aussi une mobilisation générale. Monsieur le député de Corfou, je pense que, dans une discussion sur des questions de cette importance, on ne peut apporter de tels arguments. Supposé admise notre participation avec une division et par suite la Bulgarie sortant de la neutralité, et marchant sur Constantinople avec tous ses effectifs, comment serions-nous demeurés avec une seule division mobilisée et participant de cette manière infime aux opérations militaires ? Il était naturel, au moment où nous aurions eu les Bulgares et les Roumains avec nous, de mettre toutes nos forces en ligne, et d'occuper les territoires qu'on nous concédait. (Rumeurs à gauche.)

Le Président (énergiquement) . — Je vous prie de ne pas interrompre.

E. Vénizelos. — Je ne comprends donc pas quel sens peut avoir l'observation de l'honorable député de Corfou sur notre participation à la lutte avec toutes nos forces.

G. Theotokis. — Elle en a un. J'ai dit, (vous m'avez interrompu précisément pour me le rappeler) qu'il s'agissait d'une division, et j'ai dit alors qu'un

État qui prend part à une guerre, ne peut se contenter d'une seule division, parce que l'anéantissement de cette division aurait pour conséquence l'envoi d'une deuxième, d'une troisième. Et je vais vous donner un exemple.

E. Vémzelos. — N'évitez pas la question. Et je vous demande : pourquoi, en envoyant une division, aurions-nous été obligés de mobiliser nous aussi ?

G. Theotokis. — Pour vous démontrer, que l'envoi d'une division ne pouvait jamais suffire.

E. Vénizelos. — Je vais vous répondre. En ce qui concerne notre participation avec une division, je ne peux admettre votre théorie, à savoir qu'un État ne peut participer à une guerre (faite par des alliés) avec des contingents limités. Sur le deuxième point, est-ce-que je pensais qu'il n'était pas utile à la Grèce de combattre même avec tous ses effectifs, pour fonder ce grand État qu'il s'agissait de fonder, conformément à mes plans ? Est-ce que je croyais que, tous ces grands résultats, la Grèce y arriverait sûrement avec une division unique ? Si j'avais proposé notre participation à la lutte avec une seule division, c'est que je ne pouvais employer une fraction plus importante de notre armée à cette expédition, puisque la situation de la Bulgarie n'était pas définie. Mais, la Bulgarie entraînée dans la lutte, comme elle l'aurait été vraisemblablement, nous y aurions assurément participé nous aussi avec toutes nos forces.

136 A LA SÉANCE DU 21 OCT. /3 NOV. l9l5

Voilà ce que j'avais à dire de l'expédition des Dardanelles, dont a parlé l'honorable député de Corfou.

Le sens du vote du 31 mars.

Mais l'honorable député de Corfou a touché aussi la question des élections du 3i mars. Et il a demandé quelle intention a manifesté le peuple dans ces élections. S'est-il expliqué sur l'expédition des Dardanelles ? » Non, assurément, il ne s'agissait plus de cela. Mais dans les élections, il est un point sur lequel le peuple s'est prononcé : connaissant ma politique intérieure et extérieure, dans ses grandes lignes, ma politique orientée non pas vers votre groupe, mais vers le groupe opposé, vers le respect dû aux obligations de notre traité d'alliance, le peuple répondait à la question posée par la Couronne, qu'il voulait de nouveau confier ses destinées, pendant la durée de la guerre, au parti libéral. (Applaudissements répétés.)

Le Ministre vous a dit que, ayant quitté les affaires, je n'avais pas exposé de programme au peuple, et que la commission qui dirige les travaux du parti libéral ne pouvait suppléer ma personnalité. Mais, précisément parce que je ne prenais pas part à la lutte électorale d'une manière effective et immédiate, parlant et parcourant les différentes provinces pour exprimer mes idées, pensez-vous que l'approbation

de ma politique, connue du peuple avant ma retraite, n'est pas encore plus digne d'attention, puisqu'elle se produit avec cette circonstance que je ne me mêlais pas à la lutte électorale ?

Le député de Patras a dit (je ne crois pas avoir à répondre à cela, car je ne peux pas répondre à tout) que la conjoncture qui s'est produite après les élections était imprévue.

D. Gounaris. — J'ai dit que notre conduite politique était adaptée aux circonstances.

E. Vémzelos. — Mais si le peuple hellène a dit qu'il accordait sa confiance au chef des libéraux, il connaissait sa politique dans les grandes lignes, politique extérieure et intérieure, pour l'application de laquelle il lui confiait le gouvernement du pays. Ne pensez-vous pas que c'était là d'une façon implicite mais précise, manifester que c'est moi qui représentais l'opinion dominante et non vous qu'il n'a point approuvé.

D. Gounaris. — Cela excluait-il un désaccord possible avec l'opinion du peuple, au moment où s'est produit un fait nouveau ?

E. Vémzelos. — Ne pensez-vous pas que c'était déchirer la Constitution, que, au cours d'une lutte mondiale, alors qu'on décide de la participation ou non-participation de la Grèce, Monsieur le député de Patras, de conseiller à la Couronne, la pre-

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mière fois d'éloigner l'élu de la majorité et de faire appel au peuple, de laisser ainsi s'écouler en vain cinq mois et demi, puis après le verdict populaire, de conseiller à la Couronne, vous tous qui faites partie du cabinet actuel, de ne plus faire état de ce verdict, mais de procéder soi-disant à une autre consultation, de manière à gagner encore, ou, pour mieux dire à gaspiller, cinq ou six mois, en arrivant peut-être ainsi jusqu'à la fin de la guerre, avant d'avoir décidé si nous y prendrions part ? Ne pensez-vous pas, dis-je, que c'est mettre en pièces la Constitution, ou est-ce cela que vous croyez le respect scrupuleux de cette Constitution ? (Applaudissements prolongés à gauche.)

D. Gounaris. — Sans aucun doute.

E. Vénizelos. — Je regrette amèrement que nous soyons si radicalement opposés sur ce point-là aussi, qui est si essentiel.

Mais, Monsieur le député de Corfou et Monsieur le député de l'Attique ont parlé aussi de la question des concessions que j'étais disposé à faire à la Bulgarie en janvier i()i5, pour obtenir sa collaboration dans la lutte contre la Turquie. Et d'abord, je dois faire remarquer à tous les deux, qu'il ne leur est pas permis de n'avoir pas une exacte connaissance des propositions que j'avais faites, puisque j'avais eu la précaution de les consigner dans des écrits officiels, qui

ont été publiés. Je pense donc, puisqu'ils avaient mes Mémoires sous les yeux, qu'il ne leur était pas permis de prendre leuis renseignements dans les journaux, lesquels ont dit inexactement que j'avais proposé la cession de toute la Macédoine Orientale.

E. Vénizelos. — Puisque vous ne l'admettez pas, je réponds alors à Monsieur le député de Corfou.

G. Theotokis. — Je n'ai pas dit cela non plus.

E. Vénizelos. — Fort bien. Il s'agissait donc uniquement des trois kasas de Kavalla, Drama, et Sary-Chaban. Il s'agissait donc d'une acquisition d'environ deux mille kilomètres carrés. Mais dans quels termes, et sous quelles conditions proposaiton cette concession à la Bulgarie ?

D. Rhallys. — En comprenant également Serrés, combien cela faisait-il ?

E. Vénizelos. — Je ne sais pas exactement. Mais M. Dellios peut, je crois, nous donner ce renseignement.

L. Dellios. — Je ne sais combien de kilomètres, mais stratégiquement. . .

E. Vénizelos. — Laissons la question stratégique. Pouvez-vous me donner le renseignement ? Si vous ne pouvez pas, je vais vous le donner. Gela fait environ sept mille cinq cents kilomètres carrés. La Macédoine orientale tout entière n'est pas aussi

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étendue que la Crète. De ce territoire, je proposais la cession de trois kazas, représentant environ 2.000 kilomètres carrés, aux termes et conditions que voici : D'abord on nous donnerait les kazas de Doiran et de Guévgueli, soit mille à douze cents kilomètres carrés, étendue égale à la moitié environ du territoire cédé en Macédoine Orientale, et, au point de vue de la richesse, de moindre valeur assurément, mais d'importance stratégique plus grande.

Voilà les concessions que je demandais en retour dans les Balkans. Mais en outre, nos concessions à la Bulgarie non seulement achetaient sa neutralité, mais nous assuraient sa collaboration effective contre la Turquie ; la Bulgarie attaquant du côté de la Thrace, nous, du côté de l'Asie Mineure, la ruine de la Turquie en eût été accélérée. Notre cession de deux mille kilomètres de terrain comportait encore cette condition que les puissances de la Triple Entente reconnaîtraient aux concessions qu'elles nous avaient promises (concessions territoriales importantes) toute l'ampleur que je leur avais donnée dans mon Mémoire au roi. J'ai le devoir d'affirmer que vos accords sur l'étendue des concessions eurent lieu bien après que j'eus quitté le pouvoir. Vous dites qu'ils se sont produits, avant que l'Italie se fût mêlée à la guerre, mais je suis convaincu que c'est au mo-

ment où l'accord de l'Entente avec l'Italie au sujet de sa participation à la guerre avait déjà fait un grand pas. Et si l'Italie n'était pas sortie encore de sa neutralité, vous ne pouvez pas prétendre qu'elle en soit sortie sans un accord préalable dont la conclusion devait demander deux ou trois mois. J'ajoute que le territoire cédé n'eût pas été aussi vaste que sous mon gouvernement.

D. Gounaris. — On a déclaré que c'était le même.

E. Vénizelos. — Parce que, après les puissances de l'Entente, il s'agissait d'une participation à la lutte parvenue à un stade bien postérieur, et au moyen de la flotte seulement et non pas même d'une division.

D. Gounaris. — La déclaration eut lieu avant que nous eussions fait aucune proposition. On nous demanda de faire de nous-mêmes une proposition plus générale. Avant que nous eussions procédé à aucune démarche, arriva la déclaration qui devait servir de point de départ. Les propositions qui nous furent faites étaient les mêmes.

E. Vénizelos. — Si les propositions qu'on vous a faites beaucoup plus tard, lorsque assurément avait commencé l'entente avec l'Italie, si ces propositions qui comprenaient le vilayet d'Aidin . . .

D. Gounaris. — Le vilayet aussi ?

142 A LA SÉANCE DU 21 OCT./3 NOV. l9l5

E. Vénizelos. — Si vous voulez vous rendre compte de l'étendue vraisemblable d'une cession de Smyrne et d'une grande partie de son hinterland, dont vous parlez, il faut vous rappeler qu'à ce hinterland appartiennent naturellement l'Hermos et le Méandre, dont les vallées arrivent jusqu'à une distance de 275 kilomètres dans l'intérieur de l'Asie Mineure. . .

D. Gounaris. — Permettez. . .

E. Vénizelos. — Je n'accepte plus d'interruptions. Mais quelle signification...

D. Gounaris. — Eh bien, moi, je ne réponds plus !

Politique, non de concessions, mais d'extension.

E. Vénizelos. — C'est une manière de parler ; je ne demande pas de réponse.

Je cherchais à obtenir le consentement de la Couronne à des concessions déterminées, qui atteignaient profondément l'âme nationale, et je le faisais dans des conditions déterminées, dont la principale était que ce sacrifice, si douloureux pour nous, nous permettrait d'obtenir la cession de vastes territoires en Asie Mineure. Vous pouvez prétendre que nous ne les aurions pas obtenus, mais vous ne pouvez juger ma politique sur ce point que par l'extension que je

donnais aux compensations qu'on nous aurait faites en Asie Mineure, que je regardais comme une condition sine qua non de nos concessions à la Bulgarie. Vous ne pouvez nier que les concessions consenties par les puissances, en Asie Mineure, auraient pris sous mon gouvernement une extension plus grande, alors que, pour en obtenir l'élargissement, j'étais disposé à faire dans la Macédoine orientale des concessions au profit de la Bulgarie, de manière à nous assurer sa participation à elle aussi dans la lutte pour nos alliés.

Mais en outre, je demandais en compensation de ces sacrifices la nomination d'une commission internationale, qui procéderait à l'échange des populations, après qu'on aurait tracé les limites des deux États, Grèce et Bulgarie ; et le rachat par la Bulgarie des biens de tous ceux qui demeurant sur les territoires cédés désireraient émigrer en nouvelle Grèce, je veux dire la Grande Grèce, celle que tendait à créer ma politique, que vous n'avez pas suivie.

Je pense, Messieurs, que, quand vous venez parler des concessions que j'étais disposé à faire à la Bulgarie, le respect de ceux qui vous écoutent et de la Chambre, même si vous la considériez simplement comme un conseil de notables, vous impose l'obligation d'exposer les faits comme ils se sont passés. Il n'est pas permis à Monsieur le député de Corfou

i44 A LA SÉANCE DU 21 OCT. /3 NOV. l9l5

de dire que, puisque nous étions disposés à céder Cavalla, Drama, et Sary-Chaban, il faut être aveugle pour ne pas comprendre que la Bulgarie en les recevant, et en recevant de la Serbie toutes les possessions serbes en Macédoine, deviendrait ainsi exagérément puissante et dangereuse pour nous. La Serbie, en effet, ne devait céder à la Bulgarie que la zone dite incontestée qui avait été formellement reconnue comme devant revenir à la Bulgarie, dans le traité de Bucarest conclu antérieurement à la guerre. La zone dite incontestée avait une superficie d'environ 10.000 kilomètres carrés. Si vous y ajoutez les 2.000 kilomètres carrés que nous cédions dans la Macédoine Orientale, que vous ajoutiez encore i./joo kilomètres carrés que la Bulgarie aurait reçus en Thrace sur la ligne Ainos-Midia, vous trouvez pour la Bulgarie une extension d'environ 25.000 kilomètres carrés, ce qui lui donnait une superficie de i/io.000 kilomètres carrés. Et comment pouvez- vous soutenir que la Bulgarie en serait devenue dangereuse en face de la Grèce, qui, par son extension en Asie Mineure aurait atteint une superficie totale de 25o.ooo kilomètres carrés ?

La question politique. — Politique et diplomatie.

J'ai payé ma dette à Monsieur le député de Corfou. Je retourne à mon compatriote, Monsieur le Mi-

nistre de la Justice. Il m'a accusé de manquer de sincérité, et, en recevant le gouvernement qui se présentait à la Chambre, de n'avoir pas eu le courage de lui avouer que je n'avais pas confiance en lui. J'aurais dû le déclarer, dit-il, le Gouvernement aurait su ce qu'il avait à faire. Il m'accuse presque de l'avoir induit en erreur et par suite d'avoir toute la responsabilité, puisque c'est moi qui l'ai si longtemps laissé demeurer au pouvoir. Je me rappelle bien, que le jour même où le gouvernement se présenta devant la Chambre, je pris la parole, sans occuper longuement, il est vrai, l'attention du Parlement, et j'expliquai très clairement mon opinion dans mon discours, en indiquant pourquoi je collaborerais avec elle. Je suppose que mes paroles exprimaient tout autre chose que la confiance dans la politique du gouvernement, que je considérais comme désastreuse pour la Grèce. Le gouvernement avait le droit, en apprenant cela de l'homme à qui la Chambre avait donné son suffrage, de demander un vote de confiance. Mais le gouvernement a jugé à bon droit que ce qui améliorait la situation, c'était notre collaboration, et non notre confiance en lui. Si quelqu'un a tort, ce n'est pas moi. Moi, je n'ai pas caché mon opinion sur sa politique.

Mais, mon honorable compatriote m'a accusé encore d'être anticonstitutionnel et antiparlementaire,

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sous prétexte que je veux rejeter les responsabilités sur le roi. Sur ce point-là aussi, je me suis clairement expliqué. Je n'aurais pas insisté davantage, mais la j question est si grave qu'il n'est pas inutile que je répète que la responsabilité des événements existe, incarnée alors (en février) en Monsieur le député de Patras, et aujourd'hui en vous. Ce n'est pas la Chambre qui est responsable, ni personne autre que vous. Appelé il y a une vingtaine de jours par le roi, vous ne lui avez pas dit que vous ne vous croyiez pas désigné pour le gouvernement du pays, conformément au sens de notre constitution parlementaire, et qu'on ne devait donc pas vous le confier, alors que la veille, la majorité de la Chambre avait exprimé sa confiance au gouvernement des libéraux. Si vous aviez exprimé ainsi vos idées, nécessairement le chef suprême se serait tourné vers le chef des libéraux. Si les événements ne se sont pas déroulés conformément à l'opinion exacte que j'en avais, la responsabilité en retombe sur ceux qui ont donné de tels conseils au roi.

D. Rhallis. — La véritable explication est, je crois, différente.

E. Vémzelos. — Non, elle n'est pas différente. Et je vais répondre à mon ancien confrère, Monsieur Alexakis, qui m'a accusé d'irrespect envers la Couronne, pour lui dire que j'ai parlé clairement.

J'ai dit, répondant à Monsieur le député d'Argolide et Corinthie, qui a mêlé le nom du roi aux débats : le roi est, je le sais, un stratège distingué, mais vous me permettrez de remarquer que jamais la Constitution n'a donné au roi l'occasion d'exercer une autorité executive responsable, qui lui permît d'acquérir l'expérience nécessaire à l'exercice d'un pouvoir responsable.

D. Rhallys. — Le sens que vous avez donné est entièrement démenti par la responsabilité du gouvernement ici présent.

E. Vénizelos. — Pourquoi ?

D. Rhallis. — Parce que vous attribuez à l'inexpérience parlementaire du roi la situation actuelle et ses conséquences.

E. Vénizelos. — J'ai répondu à Monsieur le député, qui. . .

D. Rhallis. — Vous vous trouvez devant une contradiction ; je vous ai félicité de nous avoir reconnu la responsabilité pour aujourd'hui et pour l'avenir ; mais cette responsabilité, vous la limitez, puisque, paraît-il, nous ne la prenons que parce que le roi, dans son inexpérience parlementaire ne pouvait exercer ses privilèges comme il faut.

E. Vénizelos. — Je dois vous convaincre, sinon je serai obligé de douter que vous me suiviez quand je parle, je dois vous convaincre de votre

148 A LA SÉANCE DU 21 OCT./3 NOV. l9l5

erreur. Le nom du roi a été prononcé au cours de l'interruption d'un député qui me demandait si ma politique était meilleure que celle du roi, et si le roi ne veut pas le bien de la Grèce. Et je dis en réponse : nous voulons tous le bien de la Grèce. La question est de savoir qui juge le plus sainement. Je dis que c'est moi qui juge le plus sainement. L'opinion du roi, je ne veux pas que vous me la rappeliez, parce que c'est antiparlementaire.

Mais j'ai malheureusement oublié quelques détails, que je donne ici à l'honorable député de Corfou, et je suis obligé de le quitter provisoirement, pour compléter ma réponse à mon honorable collègue.

Monsieur le député de Corfou a dit que j'avais de nouveau mentionné notre traité avec la Serbie. Je n'ai pas mentionné ce soir ce traité, je n'en ai même nullement fait mention dans le discours que j'ai prononcé quand le gouvernement s'est présenté pour la première fois à la Chambre. Je vous ai dit : Supposez que nous n'ayons même pas de traité avec la Serbie ; et examinons, s'il vous plaît, ce que notre intérêt nous commanderait. Mais je ne puis laisser sans réponse l'inexactitude que vous avez commise. Vous avez demandé pourquoi, sachant que le traité avec la Serbie nous y contraignait, j'avais refusé en janvier 1910, d'aller au secours de cette nation. La

chose n'est pas exacte : dès le jour où la guerre européenne s'est présentée, je m'entendis avec la Serbie, sur le concours que, en appliquant de bonne foi le traité, nous pouvions lui donner. Et j'ai dit que nous ne pouvions envoyer une expédition jusqu'au Danube, parce que alors les Bulgares nous prenaient de flanc, et que c'était la ruine de tous deux. Ce n'était pas là refuser de remplir nos obligations, mais les remplir dans l'intérêt commun.

G. Theotokis. — C'est exactement ce que nous disons aujourd'hui.

E. Vénizelos. — J'ai également le devoir de vous rappeler ceci : j'ai dit autrefois à la Chambre, au milieu des interruptions, qu'il était inexact que la Serbie nous eût jamais dans des circonstances analogues refusé son aide. Je n'ai pas besoin de revenir sur ce point, les débats sont trop récents. Mais vous me dites que j'ai reconnu également que nous n'étions obligés de secourir la Serbie que si elle disposait de i5o.ooo hommes dans sa lutte contre la Bulgarie, et que les i5o.ooo hommes manquaient, le complément d'effectif demandé aux puissances n'ayant pas été envoyé à temps par elles. Mais si vous tenez à ce que nous parlions de cela, je réponds que nous avons demandé si l'on nous donnerait i5o.ooo Anglo-Français, qu'on nous les a promis, mais que nous avons déclaré aussitôt après, que pour

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le moment nous n'acceptions pas l'offre. Il faut noter encore que la Serbie a opposé à la Bulgarie 1 20.000 hommes, de sorte qu'il ne manquait que 3o.ooo hommes pour que la clause jouât. Mais je n'aurais rien dit là-dessus, si je n'avais à protester hautement contre vous, et à exprimer mon étonnement à voir qu'un homme politique aussi expérimenté, aussi en vue que vous, pouvait monter à la tribune et m'accuser d'avoir provoqué le débarquement de l'armée franco-anglaise à Salonique. J'ai eu l'occasion d'expliquer autrefois à la Chambre dans quelles circonstances avait eu l'eu le débarquement des troupes franco-anglaises à Salonique, et même de vous lire une correspondance officielle sur ce point, et cette correspondance officielle a prouvé que le débarquement des troupes franco-anglaises à Salonique était sans aucun lien avec la question que nous avions préliminairement posée aux puissances sur leur disposition à envoyer un contingent de i5o.ooo hommes qui s'unirait à l'armée contre la Bulgarie.

Nous serions à Sofia !

Mais, Monsieur le député de Corfou me demande : Mais enfin, sont-ils arrivés ces i5o.ooo hommes, pour que vous les ayez au moins comme réserve au

cas où vous participeriez à la guerre ? Voici de nouveau, notez-le, la même méthode de polémique contre moi. Quoique la politique proposée par moi n'ait pu être appliquée par suite de l'intervention de ces messieurs qui composent le gouvernement, c'est contre moi qu'on dirige l'accusation. Je n'ai pu appliquer ma politique et les puissances n'étaient pas obligées de nous envoyer les i5o.ooo hommes : pourquoi donc vous plaindre à moi que ce contingent ne soit pas arrivé encore ? Monsieur le député de Corfou dit : vous voyez ce qui nous serait arrivé, si, avec un pareil retard dans l'arrivée des renforts de nos alliés, nous avions pris part à la guerre ? Monsieur le député de Corfou a le droit de dire cela, mais je l'assure que le seul risque que nous courions, était de nous trouver à peu de distance de Sofia, si les Bulgares avaient attaqué les Serbes avec le même contingent. (Applaudissements prolongés.) Si la Bulgarie avait dirigé contre nous une portion suffisante de ses effectifs, alors les Serbes auraient été soulagés dans une large mesure de la pression bulgare et par suite capables d'envisager une attaque plus effective vers le Nord, et il n'était pas possible que nous eussions devant nous des forces bulgares supérieures ni même égales à celles de la Grèce, puisque les Bulgares auraient été obligés de défendre leur frontière roumaine, et de

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disposer sur leur frontière serbe, ne fût-ce que dans une position défensive, une partie de leur armée.

Assurément, en essayant comme vous le faites depuis si longtemps déjà, de jeter le découragement dans l'âme du peuple hellène, en essayant de ruiner, si possible, le moral du peuple et de l'armée, assurément vous pouvez me dire aujourd'hui que l'armée grecque ne pouvait affronter l'armée bulgare, mais j'ai le droit de soutenir avec confiance, que si votre intervention ne nous avait pas encombrés, si les choses s'étaient passées suivant le plan tracé par moi, si nous avions eu une direction commune au point de vue extérieur, comme en 19 12, même avec vos protestations intérieures et vos craintes, si nous avions eu, (et nous l'aurions eue en effet) une proclamation du roi victorieux à l'armée grecque, conviée par lui à des combats nouveaux et malheureusement inévitables, assurément, pour ne rien dire de plus, nous aurions eu le droit d'envisager avec confiance l'issue de la lutte dans laquelle nous nous serions trouvés, devant les Bulgares, à forces égales. Même des forces bulgares numériquement supérieures auraient pu être abattues par l'armée grecque qui, à peine deux ans plus tôt, avait vaincu sur le champ de bataille et repoussé les Bulgares jusqu'aux anciennes frontières de la Bulgarie. Vous ne pouvez douter que tout au moins elle aurait terminé

victorieusement la guerre dans des conditions identiques, je veux dire à forces égales. (Applaudissements.) Vous avez sous les yeux, Monsieur le député de Corfou, les renseignements qu'on nous donnait ; l'expédition contre la Serbie aurait compris 800.000 hommes, 600.000, à tout le moin» 5oo.ooo ; ces renseignements, d'autres renseignements émanant d'autres capitales, immédiatement intéressées et parfaitement en mesure de connaître la situation, les contredisaient ; vous savez, que l'armée austro-allemande, qui a attaqué la Serbie, n'était pas numériquement supérieure à l'armée serbe qu'elle allait rencontrer ; et vous ne trouvez pas téméraire de venir du haut de cette tribune assurer le peuple et la Chambre qu'en intervenant pour empêcher l'application de ma politique vous avez sauvé la Grèce de la ruine aujourd'hui, car l'avenir vous importe peu ?

D. Papayeoryiou. — Qui a donné ces renseignements, Monsieur le président ?

E. Vémzelos. — Ce sont des notes de service, sur lesquelles je crois avoir le droit de ne rien dire de plus à la Chambre ; je dis seulement qu'il y avait des renseignements totalement contradictoires donnés par les capitales des deux puissances intéressées,

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totalement contradictoires, et que les faits ont démontré l'exactitude de ceux qui représentaient comme plus faibles les effectifs que devaient comprendre l'expédition contre la Serbie.

La neutralité armée. La guerre n'est que retardée.

L'honorable député de Corfou reconnaît qu'il existe des périls, mais que la seule manière de les éviter, c'est la neutralité armée. Il a aussi exprimé cette opinion qu'avec la neutralité armée nous pouvons aujourd'hui réussir à écarter la guerre. Si vous ne cherchez qu'à éviter simplement aujourd'hui la guerre avec la Bulgarie, il n'y a pas de doute que cette politique vous le permettra très probablement. Je ne dis pas que ce soit absolument certain ; je ne dis pas que la Bulgarie, après avoir écrasé la Serbie ne pensera pas à nous attaquer ensuite. Je ne l'affirme pas, mais j'accepte et j'admets, que la Bulgarie fatiguée par la guerre et peut-être occupée ailleurs, ne nous attaquera pas cette fois-ci. Mais quel sera l'avantage ? Vaut-il la peine de garder le peuple hellène mobilisé pendant de longs mois, jusqu'à ce que cesse l'état de guerre dans les Balkans (je ne pense pas que vous croyiez que, comme le disent les journaux, la guerre sera finie en quinze jours ?) Nous demeurerons mobilisés aussi long-

temps que les Bulgares, au détriment des affaires du pays et de l'État et pourquoi ? Est-ce pour éviter une attaque des Bulgares, ou pour demeurer immobiles et présentant respectueusement les armes à la Bulgarie, agrandie aux frais de notre alliée et par suite aux nôtres ? (Applaudissements.)

L'honorable député de Corfou vous a dit qu'il était fier de ce que, appelé au gouvernement, il avait contribué à ce qu'on n'appliquât point ma politique. Je crois assurément que de tous les honorables membres du gouvernement, celui qui a le plus de droit d'être fier, c'est l'honorable député de Corfou, parce que, sans s'y être attendu, et à cause de l'évolution des affaires, il est arrivé après tant d'années à voir réellement appliquée la politique qu'il préconisait depuis si longtemps, non par suite de l'intention formelle du gouvernement, mais du moins en fait. Le député de Corfou, méconnaissant la situation géographique de la Grèce, toute son histoire depuis l'époque de la renaissance nationale, et toute sa tradition politique et diplomatique, a toujours pensé que la Grèce pouvait détourner ses regards des puissances méditerranéennes et les porter sur les empires du centre. Au début de la guerre européenne, nous nous sommes rencontrés en un moment solennel et je lui dis : Vous voyez, si nous étions alliés de l'Allemagne, nous verrions, dès les premiers jours de

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la guerre, la destruction de toutes les villes, y compris la capitale, qui sont situées près de la côte, nous verrions notre flotte de commerce anéantie, disparaissant de la face de la terre, nous risquerions de mourir de faim, à cause du blocus de nos côtes ; et quand je lui parlais ainsi, Monsieur le député de Corfou ne put rien me répondre. Mais aujourd'hui, il est heureux, sans que ces malheurs nous accablent, d'obtenir, non que le gouvernement l'ait voulu, je le répète, mais en fait, comme je l'ai expliqué à cette tribune, de voir qu'on se rallie à sa politique. L'honorable député de Corfou attend le salut des puissances de l'Europe centrale, et je lui dis, moi, que la Grèce ne peut pas, je ne dis point s'accroître, mais même subsister telle qu'elle est aujourd'hui, si elle se trouve opposée aux puissances qui ont la maîtrise de la mer.

D. Rhallis. — Nous n'avons pas eu cette idée.

E. Vénizelos. — J'ai fait deux parts dans le gouvernement. Je sais que le gouvernement, dans son ensemble, ne suit pas une politique germanophile.

D. Rhallis. — Personne. . .

L'Allemagne succombera.

E. Vénizelos. — Je vous en prie, ne vous faites pas l'avocat des autres. J'analyse la psychologie du

député de Corfou et je soutiens que votre politique, sans que vous poursuiviez des intentions germanophiles, votre politique que vous croyez utile à la Grèce, sert pourtant par malheur exclusivement les intérêts des Empires Centraux.

Mais l'honorable député de Corfou a dit autre chose encore. Vous voyez, dit-il, que cette politique de neutralité armée, si elle épuise économiquement le pays, réussit du moins à écarter aujourd'hui la guerre ? Et vous ne vous en contentez pas, mes amis, et voulez penser encore à demain, à après-demain ? Est-ce notre affaire, à nous politiciens, de penser à demain, à après-demain ?

G. Theotokis. — J'ai dit cela, moi ?

E. Vénizelos. — Oui, c'est là ce que vous avez dit ; et je vous prie d'y faire attention quand vous reverrez votre discours : « L'avenir, personne ne peut le prévoir ».

G. Theotokis. — J'ai dit cela, j'en suis d'accord. N'avez-vous pas dit, il y a peu de temps, que nul ne peut prévoir les conséquences de la guerre ? Alors, ce que vous avez dit là est exact, et ce que j'ai dit, moi, ne l'est pas ?

E. Vénizelos. — De quelle guerre ai-je dit qu'on ne peut pas prévoir les conséquences ?

G. Theotokis. — De la guerre européenne.

E. Vénizelos. — J'ai dit, il y a quelques jours,

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que personne assurément ne peut prévoir dès maintenant l'issue de la grande lutte qui se poursuit entre les deux groupements. Mais moi je considère que, l'Allemagne n'a pas été victorieuse au début, alors que les alliés n'étaient pas suffisamment prêts à affronter une pareille lutte, et que par suite la solution ne peut qu'être favorable aux alliés. En quoi cela vous donne-t-il le droit de dire que personne ne peut prévoir l'avenir ? Personne ne peut prévoir les résultats de la guerre dans leur ensemble sur l'ensemble du théâtre des opérations, mais pensez-vou» que cela vous justifie et vous permette de dire que vous vous contentez de vous tirer d'affaire pour aujourd'hui, en évitant la guerre, mais en supportant les conséquences de la mobilisation générale actuelle ?

G. Theotokis. — Vous me prêtez des paroles et des idées qui jamais ne furent miennes.

E. Vénizelos. — Vous avez dit cela.

G. Theotokis. — Non.

E. Vénizelos. — Vous l'avez dit, et j'ai le droit de vous répondre . . .

G. Theotokis. — Vous n'avez aucun droit.

E. Vénizelos. — . . .qu'il ne vous était pas permis de dire : « Nous nous contentons d'assurer l'heure présente en évitant la guerre ; quant à l'avenir, nul ne peut le prévoir. »

G. Theotokis. — J'ai dit que nous sauvions la Grèce.

E. Vénizelos. — J'ai le droit de vous dire, dans des circonstances aussi critiques, quand on ne peut prévoir l'avenir, on n'a pas le droit de prendre la responsabilité du pouvoir. (Applaudissements. Bravos.) Au milieu d'une crise mondiale, qui va décider du sort de tous les peuples, particulièrement et spécialement du sort du peuple hellène, non seulement de l'État, mais de la nation entière, vous ne pouvez pas en un instant pareil, venir ici et dire à la Chambre que vous vous contentez de retarder une guerre inévitable (car, personne n'en doute, la guerre avec la Bulgarie est inévitable), que vous vous contentez, dis-je, d'esquiver aujourd'hui la guerre, parce que demain vous seriez obligés de prévoir se conflit.

G. Theotokis. — Tout cela c'est vous qui le dites, et non pas moi.

E. Vénizelos. — Lorsque vous aidez, par votre politique, à la création d'une Bulgarie énorme le long de nos frontières . . .

G. Theotokis. — Ai-je dit qu'elle deviendra telle ? Je n'ai pas dit énorme.

E. Vénizelos. — C'est moi qui le dis.

G. Theotokis. — Ce sont des idées à vous. Mon idée à moi, est que la Bulgarie ne sera pas si formidable. Voilà en quoi nous différons.

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E. Vémzelos. — Je souhaite, Monsieur le député de Corfou, que les événements prouvent que je me trompe dans mes prévisions et que c'est vous qui voyez juste. Mais j'ai le droit de vous répondre qu'aujourd'hui vous êtes aveugle si vous admettez que, dans l'hypothèse d'une Serbie écrasée et d'une Bulgarie occupant la plus grande partie du territoire serbe, quelle que soit enfin l'issue de la guerre européenne, la Bulgarie évacuera volontiers les pays qu'elle aura conquis, sans avoir réalisé ses aspirations territoriales obstinées. A l'issue de la guerre, quelle qu'elle puisse être, pensez-vous que les grandes puissances européennes qui participent à cette lutte épuisante, vont, en signant la paix, annoncer le début d'une guerre nouvelle contre la Bulgarie pour la contraindre à retirer ses troupes des territoires qu'elle revendique ?

G. Theotokis. — Cela ne sera pas du tout nécessaire.

E. Vénizelos. — Et je vous dis, moi, qu'une telle action ne sera pas possible.

Je répète que, en suivant une pareille politique vous n'obtenez qu'un résultat certain : la formation d'une Bulgarie énorme qui, avant que nous fêtions le centième anniversaire de la renaissance nationale, se sera jetée contre nous qui serons moins forts militairement, sans amis et sans alliés. Vous ne savez

peut-être pas, Monsieur le député de Corfou, que l'invasion seule en territoire macédonien de l'armée bulgare a pour conséquence la désertion de plusieurs dizaines de mille de soldats serbes en Bulgarie. Cela fait, même pendant que la guerre dure encore, une augmentation de la puissance militaire bulgare, puisque vous lui avez permis d'attaquer librement la Serbie.

J'espère avoir exposé tous les points sur lesquels je suis en désaccord avec Monsieur le député de Corfou. Je demanderais volontiers à la Chambre qu'elle veuille bien m'accorder une suspension de dix minutes, parce que je suis fatigué.

Le Président. — La séance est suspendue pour dix minutes.

(Reprise de la séance) Je n'ai jamais été antiparlementaire.

Le Président. — La séance est reprise. M. Venizelos est invité à continuer son discours.

E. Vémzelos. — Il me reste à répondre brièvement à mon honorable compatriote, et il me permettra d'exprimer l'étonnement que j'éprouve à voir que, n'étant pas présent à la Chambre au moment où s'est produit l'incident, il a cru pouvoir le juger au nom du gouvernement. Comment un parlemen-

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taire aussi partisan des saines traditions que l'est l'honorable député de l'Attique, a-t-il pu trouver exagérée la demande que faisait la Chambre, quand elle a voulu faire déclarer au Ministre en cause qu'il regrettait l'incident provoqué par une expression malheureuse, qu'il regrettait de s'être emporté, d'avoir quitté la salle, et d'avoir considéré la Chambre comme responsable de l'incident, et qu'il n'avait aucunement l'intention d'insulter le Parlement. Il me permettra encore de signaler que je ne puis comprendre comment s'accorde la politique du député de l'Attique et de l'ensemble du gouvernement, qui a cherché, sans qu'il y eût aucune raison pour cela, à provoquer une crise gouvernementale, comment s'accorde, dis-je, cette démarche avec la déclaration de Monsieur le député de Corfou, disant que la politique du gouvernement est celle de la neutralité armée. Comment pourra-t-il expliquer au peuple hellène, qu'il provoque une crise gouvernementale nouvelle, qui peut nous amener à de nouvelles élections, au moment où le gouvernement déclare par la bouche d'un de ses membres, que sa politique est une politique de neutralité armée, ce qui suppose la durée de la mobilisation, pendant laquelle des élections sont impossibles ?

Tout cela peut n'être à la rigueur qu'une affaire privée entre les membres du gouvernement, du

moins jusqu'au moment où le peuple serait appelé à avoir lui-même une opinion sur eux. Mais je voudrais demander à mon honorable compatriote, quelle raison il a de me rappeler que pendant les cinq années environ où j'ai été au pouvoir, j'ai sans cesse joui de la confiance de la Couronne, ce dont, paraît-il, je ne me serais pas souvenu, parlant comme j'ai fait à cette tribune ? Qu'y a-t-il de commun entre la confiance que m'a accordée la Couronne pendant le temps que j'ai passé au gouvernement, et le discours que j'ai prononcé ce soir à la tribune, ainsi que les questions qui nous séparent ? Je l'ai, dit-on, oubliée. Quel besoin avais-je de m'en souvenir ? Et quel motif particulier avez-vous de me rappeler cette confiance, si durable et si honorable, puisque vous ne pouvez même pas insinuer que je me suis appuyé partiellement sur elle, pour rester au pouvoir, puisqu'il est constant que cette confiance me fut accordée entière, il est vrai, mais me fut accordée comme conséquence de l'entière confiance qu'avait le peuple en moi ?

Voici autre chose encore que je n'ai pu comprendre : comment mon honorable compatriote at-il cru le moment bien choisi pour m'accuser de despotisme (moi !) à cause de l'incident qui, ce soir, a occupé la Chambre. Peut-il citer un seul cas, où dans les quatre ans et demi que j'ai passés au pou-

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voir, avec la confiance et le suffrage presque unanime de la Chambre, j'aie fait abus de ce pouvoir dans des discussions analogues, pour témoigner du mépris, non à la Chambre, mais même à un député isolé ? Appelle-t-il despotisme l'appui que le peuple m'a donné sans restriction pendant quatre ans et demi ?

D. Rhallis. — J'ai dit autocrate.

E. Vénizelos. — Autocrate ? Si autocrate ne signifie pas despote, que signifie donc ce mot ? Il faut nous reporter à un dictionnaire de la langue nouvelle, que nous n'avons d'ailleurs pas. Le sens du mot me demeure donc impénétrable.

Mais tout cela est d'intérêt secondaire. Le point essentiel où je veux en venir, c'est le discours dans lequel mon honorable collègue envisageait la difficulté des circonstances actuelles et leur danger, en rejetait la responsabilité sur moi, à cause de notre traité avec la Serbie.

D. Ruallis. — La Rulgarie. . .

E. Vénizelos. — A l'occasion de tout ce qu'on a dit au sujet de notre traité avec la Serbie, vous m'avez dit : Pourquoi faire mention du traité ? Ne vous disais-je pas, autrefois, moi...

D. Rhallis. — A l'occasion de la déclaration de guerre de la Bulgarie, je vous ai rappelé. . .

E. Vémzelos. — Les résultats ? C'est précisément là que je veux en venir. Je veux en venir à ce point, à votre politique à vous, qui, par patriotisme avez considéré comme un devoir au moment de la déclaration de guerre contre la Turquie, de vous taire et d'entourer le gouvernement d'alors de la confiance de toute la Chambre, et n'avez pourtant pas hésité, après la première guerre, à la veille de la deuxième (je m'en souviens fort bien !) de me condamner, parce que j'avais, pour la première, fait alliance avec les peuples slaves de la péninsule balkanique ! Et voici où je voulais en venir. Qu'il me soit permis de dire qu'en rappelant les idées que vous avez alors exprimées je ne tends à rien qu'à prouver a posteriori la valeur de ma politique qui •» suscité la première guerre contre la Turquie, qui a provoqué la deuxième guerre contre la Bulgarie, et qui a reculé les frontières de la Grèce jusqu'au Nestos. L'honorable député de l'Attique avait alors aussi son programme, que, par patriotisme, il est vrai, il n'a pas développé au début de la première guerre, mais qu'il a exposé à la veille de la deuxième. Sa politique était alors ce qu'elle est aujourd'hui. Alors aussi, il préconisait une neutralité armée, et, vous vous en souvenez, quand je lui demandais ce qu'il

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convenait de faire, il me répondit : demeurer l'arme au pied, attendre le moment favorable pour intervenir. Et vous vous rappelez ce que je lui ai dit : que serait-il arrivé alors si nous étions demeurés mobilisés pendant des mois, d'après vos anciennes idées, et dans l'expectative, ou si nous avions retardé notre entrée en guerre de deux ou trois jours seulement, l'occupation de Salonique par la Bulgarie ayant prévenu la nôtre ? Comment voulez-vous donc, que je ne sois pas saisi maintenant d'un véritable découragement quand je vois dans les classes dirigeantes régner encore les mêmes conceptions qu'à la veille de la deuxième guerre contre la Bulgarie î> Ces conceptions ne sont pas seulement celles de mon honorable confrère, ce sont malheureusement celles du vieux monde politique grec, du moins de celui qui survit (car je dois assurément excepter une personnalité éminente, celle du regretté Tricoupis) ; cette politique, dis-je, c'est celle de l'ancien monde politique grec, encore vivant et mêlé encore à la vie publique ; c'est la politique du splendide isolement, avec laquelle nous n'aurions eu aucun ami, aucun allié, avec laquelle nous aurions eu tout le monde hostile. Et si alors, Messieurs, vous aviez été au gouvernement, je n'en doute nullement, vous n'auriez pas osé conclure une alliance avec la Bulgarie, vous n'auriez pas osé, alliés avec elle, faire la guerre à la

Turquie, parce que vous auriez eu peur d'une guerre éventuelle avec la Bulgarie ; et n'ayant rien osé, vous auriez une Grèce contenue encore dans ses frontières d'avant 19 12, alors que les pays slaves des Balkans auraient, je le répète, étendu les leurs jusqu'à celles de la Grèce. (Vifs applaudissements.)

La solution du problème psychologique.

Du Nestos au Méandre.

Ainsi, Messieurs, m'est fourni le moyen d'analyser la psychologie et toute l'idéologie politique actuelle des gouvernants, de ceux qui me blâmaient alors d'oser, confiant dans les forces de la Grèce, prendre part à la lutte contre la Turquie, sans convention préalable sur le partage. Ceux qui me condamnaient alors, aujourd'hui encore ont l'audace de me condamner du haut de cette tribune ! Ce sont les mêmes naturellement, qui n'osent pas prévoir que la Grèce, arrivée d'une façon, si paradoxale d'après leurs idées, jusqu'au Nestos, peut s'étendre jusqu'à l'Hébros d'une part, et jusqu'à l'Hermos et au Méandre de l'autre. (Applaudissements .) Ce sont là des opinions, assurément, et des opinions respectables, comme toute opinion de bonne foi. Mais, qu'on me permette de le dire, ces opinions ont subi l'épreuve de la réalité, et quand les faits sont ceux

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que nous avons vus jusqu'à présent, on doit presque qualifier d'aveugles volontaires ceux qui veulent affirmer encore qu'il ne fallait pas faire la guerre de 19 12 avec de pareils alliés, sous prétexte qu'après la guerre contre la Turquie, en commencerait une autre contre la Bulgarie, et peut-être une deuxième contre les Serbes !

Mais, Messieurs, croyez-vous que la Grèce d'avant 19 12, la Grèce chaque jour foulée et souffletée, aurait réussi, à l'aide de quelque régénération intérieure que ce fût, à se donner une puissance militaire telle qu'à elle seule, sans l'alliance des peuples voisins, elle eût pu envisager la guerre contre la Bulgarie, la guerre contre la Turquie, la guerre contre la Serbie, résoudre à elle seule les problèmes helléniques, les problèmes nationaux contre l'Empire turc ? Ou bien partagez-vous l'opinion de ceux qui, après la première guerre et après la seconde, se lamentaient du malheur de la Grèce qui avait subi deux guerres, sans arriver à rien qu'à affaiblir l'hellénisme en Turquie, et assuraient qu'il aurait pu surtout depuis les Jeunes-Turcs, régénérer l'Empire ottoman d'après la culture moderne grecque et nous susciter une évolution pareille à celle de la période byzantine. Vous auriez été plus fondés à émettre des théories pareilles qu'à assurer aujourd'hui encore qu'il ne fallait faire ni alliances, ni

guerres, puisque nous n'avions aucune complication.

La politique de la petite Grèce.

Si vous me disiez aussi que le pays pouvait demeurer indifférent même aux considérations et obligations nationales, vivre encore, quoiqu'y renonçant totalement, en État indépendant, borné à ses anciennes frontières, si vous disiez cela, je vous comprendrais encore. Mais puisque vous n'affirmez rien de tel, puisque le développement du pays, et l'identification de plus en plus parfaite de ses frontières avec celles de l'influence hellénique vous paraît nécessaire pour des raisons, non seulement morales et de sentiment, mais aussi politiques et économiques, vous me permettrez de considérer comme incompréhensible une politique comme la vôtre, vous qui osez aujourd'hui encore, quand les événements m'ont donné raison, me blâmer d'avoir fait une alliance avec la Bulgarie et la Serbie, pour que la Grèce pût reculer ses frontières jusqu'au Nestos. Mais des difficultés se sont élevées aujourd'hui ; ces difficultés vraisemblablement ne se seraient pas produites, si nos frontières n'avaient pas été reportées jusque là, et il est vraisemblable, si elles sont reportées plus loin encore, que nous aurons d'autres difficultés ; plus vastes sont les intérêts d'un État, plus il a,

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naturellement, de points communs avec ceux des autres, plus il se produit de frottements ; et vous m'accusez de ce que, élargissant les frontières de la Grèce, je suis la cause des difficultés ! C'est être partisan d'une politique de petite Grèce, pour, la nommer ainsi, et alors, il vaudrait mieux que nous demandions à tous les peuples voisins ce qu'ils veulent de nous, qu'ils nous signent une quittance, et que nous nous contentions de ce qui resterait du pays après la quittance signée, pour que nous puissions vivre sans tiraillements sur un territoire minuscule.

Et vous me permettrez encore, Messieurs, de vous dire, que je me trouve en face d'un phénomène qui s'est fréquemment manifesté dans cette enceinte depuis cinq ans entiers. Il y a le vieux monde grec, représenté par le gouvernement actuel ; il y a le monde nouveau, représenté par le parti des libéraux. La vieille idéologie, que représente le gouvernement d'aujourd'hui, est celle qui croyait la Grèce incapable de mettre sur pied une armée de 60.000 hommes, qui pensait que la Grèce ne devait s'allier à personne pour faire aboutir ses revendications nationales, qui ne voyait que d'une façon aussi indécise qu'incertaine et nébuleuse ces revendications elles-mêmes, et ne pouvait imaginer une préparation effective qui fût en

rapport avec leur ampleur. Nous ne savions alors jusqu'où pouvaient s'étendre ces revendications, il nous arrivait parfois de les élargir à tel point que ceux qui, parmi les hommes politiques, se contentaient de les étendre au Nord jusqu'à Kroussovo, étaient accusés de méconnaître les droits de la Grèce. L'un des membres du gouvernement actuel était accusé de les méconnaître parce que le malheureux croyait bon de rattacher au cercle des affaires de Macédoine, outre les deux autres vilayets celui de Kossyphopédion. Et naturellement, aujourd'hui encore, il se manifeste aux yeux de la Grèce des événements comparables à ceux de 191 2, et nos conceptions politiques se trouvent aux antipodes les unes des autres. Vous, aujourd'hui comme alors, vous ne voulez pas de guerre d'alliés ; vous dites aujourd'hui encore : « Éloignez de moi ce calice. » Et quand je vous dis que ce calice, vous ne pourrez pas l'éloigner définitivement, mais d'une façon toute provisoire, et qu'il reviendra vers vous, et que vous le boirez jusqu'à la lie, vous me dites : la faute en est à vous, qui nous avez conduits jusqu'aux bords du Nestos ! (Applaudissements.) Et ne pensez-vous pas alors, Messieurs, que la nouvelle Grèce a le droit de dire à l'ancienne : Messieurs, devant des difficultés si grandes et si complexes, votre devoir est de vous retirer et de faire place à la nouvelle Hellade, qui a suffisamment de

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force d'âme pour regarder en face les circonstances actuelles ? (Applaudissements prolongés.)

La cession de Chypre1.

Je mets à profit ce moment, Messieurs, pour vous dire du haut de cette tribune officielle, des choses qui n'ont pas été dites encore, et qui peut-être laissent dans l'âme du peuple hellène quelques hésitations sur ce que nous pouvons acquérir, en osant faire ce que nous dictent les obligations résultant du traité d'alliance, et même nos élémentaires intérêts nationaux. Car je ne veux pas que l'opinion publique s'égare sur l'ampleur des avantages que l'audace peut nous faire acquérir. On lui a laissé croire que les gains qui résulteraient d'une participation possible à la lutte se limiteraient à la cession de Chypre. Il faut noter que la superficie de Chypre est un peu supérieure à celle de notre patrie, et que sa population comprend deux cent trente-cinq mille Grecs, avec une population totale de 285.000 âmes. Et cependant la presse a, par malheur, parlé de la cession comme d'une petite affaire, comme d'une bagatelle, suivant l'expression commune. La majorité de la presse n'a manifesté aucune émotion.

1. L'Angleterre, après la défection bulgare, avait offert Chypre à la Grèce en échange de sa participation à la guerre.

D. Rhallis. — Ce que dit la presse ne saurait être repris pour étayer une argumentation.

E. Vénizelos. — Mais, Messieurs, il ne s'agissait pas seulement de réunir à la Grèce une population de 260.000 âmes, population entièrement hellène, et dont la culture après trente-sept ans d'occupation anglaise, n'est assurément pas inférieure à la culture moyenne hellénique.

D. Rhallis. — Elle lui est supérieure...

E. Vénizelos. — Je suis heureux de vous entendre dire ce que j'aurais volontiers dit moi-même, si je n'avais redouté des protestations.

D. Rhallis. — Ces opinions sur Chypre, nous les gardons plus profondément que vous dans nos cœurs.

E. Vénizelos. — On me permettra de remarquer que nous acquérions ainsi une population depuis longtemps habituée à une sage organisation, et qui nous aurait donné un excellent personnel administratif.

Mais il ne s'agissait pas seulement de Chypre. Chypre nous était offerte indépendamment de l'issue, quelle qu'elle pût être, de la guerre européenne, en récompense de notre participation à la lutte.

D. Rhallis. — A quel moment nous l'offrait-on ?

E. Vénizelos. — Maintenant même, et à vous.

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La question de Chypre, mon cher confrère remonte à une époque un peu antérieure. Elle remonte à 191 3. Elle a été formulée au moment où vous aviez l'honneur d'être au gouvernement. Je n'ai rien de plus à vous dire. Cela me suffit. C'est à vous qu'on offrait Chypre, et je le répète, en récompense de notre participation à la lutte, indépendamment de l'issue de la guerre. Mais si l'issue avait été heureuse, nous gardions les territoires concédés en Asie Mineure. Pour autant que Monsieur le député d'Achaïo-élide voulût restreindre la valeur de ces concessions, mon devoir est de dire que le vilayet d'Aïdin seul possède une superficie supérieure à celle de la Grèce d'autrefois, celle d'avant la guerre de 19 12, et qu'au point de vue richesse et production, il lui est incomparablement supérieur. Mais là ne se bornaient pas les avantages que nous retirerions d'une participation à la guerre, si l'issue en était celle que nous aurions souhaitée. Nous y trouvions d'autres profits, eux aussi d'une grande ampleur ; nous y trouvions le moyen d'éloigner la Bulgarie de la mer Egée et de la limiter à la ligne du Rhodope.

G. Karapanayotis. — La cendre des deux héros de Missolonghi tressaille !

E. Vémzelos. — Je sais, Messieurs, que sur ce point il ne vous fut point fait de communication officielle, mais, j'ai le droit de vous le dire, les pour-

parlers avaient commencé à l'époque où j'étais au gouvernement et j'ai pu suivre, même après que je l'eus quitté, les résultats de mes démarches. En effet, les puissances admirent la justesse de la demande formulée par moi, mais sans vouloir faire des offres nouvelles au gouvernement grec, parce qu'elle ne tenaient pas à s'exposer à un refus, et attendaient que le gouvernement grec renouvelât sa demande.

I,e renseignement que je vous donne ici, Messieurs, présente un caractère officiel ; et notez qu'éloigner la Bulgarie de la mer Egée en ce moment-ci est beaucoup plus intéressant que vers 1912 et jusqu'au commencement de la guerre, parce que l'efficacité de la flotte sous-marine s'est révélée telle que la Bulgarie, si elle continue à avoir trois ports sur la mer Egée, Porto Lago, Makri et Dedeagatch, aura trois bases qui permettront à une dizaine seulement de sousmarins, au cas d'un conflit avec nous, de rendre très difficile, très dangereuse et très lente la concentration de l'armée grecque, en particulier des contingents des îles, lesquelles (Chypre mise à part) ont une population de i.3oo.ooo âmes et en cas de mobilisation peuvent fournir un contingent de 1 3 0.000 hommes.

J'ai encore à remarquer que notre participation à la lutte et son heureuse issue auraient comme conséquence la cession acordée par la Serbie du saillant

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Doïran-Guévgueli et l'assurance donnée par elle de l'abandon de toute prétention sur la vallée de la Stroumnitza, qui, d'après le traité de 1913, entrait dans la sphère d'influence nationale serbe. La Serbie, Monsieur le Ministre des affaires étrangères le sait, a déclaré qu'elle abandonne désormais toute vue et toute prétention sur la vallée de la Stroumnitsa, de sorte que si l'issue de la guerre était favorable, nous ferions reculer la Bulgarie jusqu'à ses anciennes limites, en occupant toute la Thrace bulgare et la vallée de la Stroumnitsa, de manière à reporter les frontières de Bélès jusqu'au Mont Malé. Et quelle importance cela aurait pour la civilisation future du royaume grec, chacun de vous le comprend.

Ne croyez pas, Messieurs, qu'avec votre politique actuelle nous laissons simplement tomber toutes les justes demandes de la Grèce, sans rien y gagner que d'éviter provisoirement une guerre inévitable avec la Bulgarie. Non seulement nous les abandonnons pour le moment, mais encore nous rendons impossible pour l'avenir une réalisation dans ce sens des rêves nationaux. Votre politique non seulement nu tend pas à faire d'une façon générale avorter les rêves d'hégémonie bulgare, à enfermer la Bulgarie dans les limites où son importance ethnique lui donne le droit de vivre avec les autres peuples de la péninsule balkanique, non seulement elle rend im-

possible pour le moment l'achèvement du conflit, qui comme je l'ai dit ailleurs, se poursuit depuis treize siècles entre la Bulgarie et nous, mais nous risquons avec votre politique qui, sans que vous le vouliez, sert les intérêts de l'un des groupements européens, de rendre possible le maintien après la guerre de l'Empire ottoman. Qu'il me soit permis de dire qu'on est aveugle quand on ne voit pas dès aujourd'hui ce qui doit se passer, si à la fin de la guerre, l'Empire ottoman se trouve intact. Ce sera, d'une façon définitive et totale, l'extirpation de l'hellénisme, commencée en avril igi4- Tout notre édifice national en Turquie, lequel n'est pas une création des siècles derniers, mais est autochtone, et antérieur de mille ans au moins à la conquête turque, tout cet édifice sera entièrement ruiné par l'expulsion de tant de milliers d'hommes, qui forment l'élément grec, et leur envoi en Grèce libre. Les événements antérieurs à la guerre européenne vous font prévoir le sort de l'hellénisme en Turquie, si la Turquie survit au conflit mondial.

L'extirpation de l'hellénisme en Turquie.

Par malheur, à ce point de vue, je veux dire l'extirpation de l'hellénisme en Turquie, ce ne sont pas seulement les Turcs qui ont une politique nettement tracée, et qui s'est manifestée suffisamment déjà à

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l'égard d'un autre élément, les Arméniens, et dont ils ont de bonnes raisons pour remettre la réalisation à plus tard pour l'appliquer sans entraves à la fin de la guerre européenne, mais d'autres, plus puissants que les Turcs, et dont les intérêts s'identifient entièrement avec les leurs. Et je vous demande : lorsque, grâce à votre politique, la Bulgarie se sera agrandie, que la Turquie, déracinant l'hellénisme de son sol, vous enverra des milliers de réfugiés, comment croyez-vous pouvoir affronter le péril bulgare imminent et que ne peuvent point ne pas voir tous ceux qui veulent bien garder les yeux ouverts ?

Un sort tragique attend la nation.

L'honorable député de Corfou vous a dit (et je suis malheureusement obligé de revenir encore sur ce point), qu'il apercevait bien tous les dangers, mais qu'il préférait éviter les plus immédiats, probablement pour laisser à d'autres le soin d'affronter les périls à venir. Mais, Messieurs, pour un État comme la Grèce, placé en face des graves questions qui occupent notre malheureuse nation, est-ce une politique, que de vouloir éviter aujourd'hui le choc, la guerre, qui, dans un bref délai sera inévitable, en ajoutant que demain Dieu nous aidera ? Comment Dieu nous aidera-t-il, lorsque notre rival, celui avec lequel la guerre est inévitable, aura vu sa puissance

accrue, et que nous nous trouverons sans alliés, sans amis, lorsque nous aurons à nous occuper du sort de millions de réfugiés sur le sol grec, quand il nous faudra faire face à toutes les dépenses d'une longue neutralité armée, vers laquelle vous êtes porté, quand il nous faudra ajouter à tant d'embarras l'augmentation simultanée d'armement nécessitée par le danger bulgare ? Vous ne vous figurez pas la tragique destinée que vous préparez à la nation, la guerre une fois terminée, jusqu'au moment où éclatera le conflit avec la Bulgarie ; vous ne vous imaginez pas que, dès le lendemain de la guerre présente, dont les résultats seront ce qu'on devine — accroissement formidable de la puissance bulgare — la Grèce se trouvera non seulement dans une situation inférieure en face de la Bulgarie, mais exactement dans la situation tragique où elle se trouvait, depuis 1897, en face de la Turquie, exposée sans cesse aux humiliations et aux mépris. Ne sentez- vous pas qu'après la guerre, la Bulgarie étant agrandie et rompu l'équilibre établi par le traité de Bucarest, ne sentez-vous pas avec quelle audace le consul de Salonique ou de Cavalla s'adressera aux autorités non seulement administratives, mais encore judiciaires, pour demander la libération d'un Bulgare, qu'il lui aura pris fantaisie de faire relâcher en vous menaçant d'une guerre que vous sentirez difficile d'entreprendre dans des conditions favorables pour nous ?

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Vous me direz que, si les choses ne se terminent pas comme je le crains, mais comme je l'espère, comme je le souhaite, je veux dire par la victoire des puissances de l'Entente, vous me direz que nos pertes en seront limitées. Assurément, dans ce cas, il n'y a pas grande chance pour que la Bulgarie s'agrandisse, sauf le cas, qui n'est pas improbable, où la Bulgarie, après avoir lutté aux côtés des uns pendant une partie de la guerre, se tournerait ensuite vers les autres et combattrait dans leurs rangs. Il faut donc penser à cette éventualité que rien n'exclut, mais si vous évitez cette complication, ne trouvez-vous pas que, étant donné la conduite de la Grèce, une victoire des puissances de l'Entente, qui amènerait la formation d'une Serbie puissante, la Grèce demeurant ce qu'elle est, une victoire des puissances de l'Entente serait également dangereuse parce que les Serbes, à l'égard desquels nous n'aurons pas respecté nos obligations, seront naturellement remplis à notre égard de dispositions âprement hostiles. Et, pour généraliser cette considération qui doit nous retenir, puisque personne ne doute de ce que j'ai si souvent répété à cette tribune, que la guerre avec la Bulgarie est inévitable (elle revendique en effet toute la Macédoine grecque), puisque nous n'entendons pas sacrifier un pouce de terrain, même en échange de larges compensations ailleurs, puisque personne

ne doute de cette vérité, ne pensez-vous pas que nous devons travailler à rendre impossible une telle guerre, non pas après la fin de la guerre européenne, lorsque, par votre politique (c'est bien sur les bases de vos conceptions qu'il faut juger les résultats probables), la Bulgarie se sera agrandie, que vous serez sans amis, sans alliés dans les Balkans, mais dès aujourd'hui, où vous pouvez dans l'hypothèse d'une heureuse issue, vous faire donner de si belles compensations, et en participant à la guerre, assurer le succès de l'Entente sur le théâtre balkanique, le seul désormais laissé aux puissances de l'Europe centrale, pour l'obtention d'un succès définitif qu'elles ont vainement cherché sur les autres théâtres depuis quinze mois ?

Si nous pouvions, Messieurs, demeurer neutres, esquiver une guerre, garder la situation que nous avons, rester dans le même rapport avec les peuples voisins, et qu'en opposition à cette théorie se présentât celle de la guerre et de l'accroisement probable, accroissement énorme de la Grèce, je comprendrais les hésitations et je dirais assurément qu'ils dénotent une politique conservatrice ; l'autre politique en effet, tendrait à la réalisation de nos rêves les plus sublimes ; avec la politique opposée, nous demeurerions ce que nous sommes, sans être en rien diminués par rapport à nos rivaux.

Mais, est-ce de cela qu'il s'agit, ou de la rupture

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de l'équilibre établi par le traité de Bucarest ? Vous resterez ce que vous êtes, tout au plus, les autres s'agrandiront exagérément et la guerre inévitable se présentera à vous dans des conditions bien plus terribles, comme un duel dont l'heureuse issue ne vous permettra d'agrandissement que dans les Balkans, sans que vous puissiez espérer ni Chypre, ni rien en Asie Mineure ; encore savez-vous qu'un Aréopage européen sera appelé à donner son avis sur cet agrandissement après la fin du duel.

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