‹ La politique de la GrèceChapitre 7 sur 11 · L. Nakos. — Nous n'aurons aucun ami · texte numérisé non relu

L. Nakos. — Nous n'aurons aucun ami

Le gouvernement assume de lourdes responsabilités.

E. Vénizelos. — Messieurs, j'ai complété ce que j'avais à dire. Je veux pourtant, et pour la dernière fois, dire au gouvernement, dont les membres siègent sur ces bancs, qu'il prend devant la nation de bien lourdes responsabilités, en acceptant d'administrer encore la Grèce et de diriger ses destinées, en un instant aussi critique de notre existence nationale, avec de vieilles conceptions, avec les idées qui régnaient en 19 12, quand la Grèce était encore enfermée dans d'étroites frontières, avec des idées qui ont été définitivement condamnées, non seulement par le jugement des hommes, mais par les faits.

Il est tout naturel, Messieurs, étant donné les idées que met en pratique l'ancien monde grec, celui qui aujourd'hui obtient la majorité et occupe les bancs du gouvernement, il est naturel, dis-je, qu'il ne puisse s'adapter au nouvel état de choses, qu'il ne puisse s'élever à la hauteur des grands problèmes qui ont surgi depuis l'époque où la Grèce, cessant d'être un petit pays, a reculé ses frontières et conquis dans la mer Egée une situation d'une importance exceptionnelle et même exceptionnellement enviable, et par là même exceptionnellement dangereuse. Comment osez-vous, avec ces conceptions vieillies, prendre les responsabilités de la politique que vous tracez, vous écarter précisément de la tradition de l'ancien monde grec, qui savait que la prospérité des affaires de la Grèce présuppose des relations amicales avec les puissances qui ont la maîtrise de la mer ? Comment se peut-il aujourd'hui, je le répète, que vous vouliez imposer ces vieilles idées, contrairement à l'opinion maintes fois manifestée par la représentation nationale, contrairement aux résultats récemment obtenus, qu'avec la sincérité qui vous caractérise, mon cher compatriote, vous n'avez pas manqué, même ce soir, de condamner, pour déclarer nettement que vous êtes profondément convaincu qu'il eût été préférable pour nous de rester limités à nos frontières de 191 2 ? Mais, mon cher

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collègue, la même loi qui régit les individus régit aussi les peuples : la loi de la lutte perpétuelle. Et la lutte est encore plus âpre pour les peuples que pour les individus, parce que pour les hommes, elle est entravée par la législation intérieure des États, et qu'il existe une loi pénale, une police, et d'une manière générale une organisation, par laquelle l'État, dans la mesure du possible défend le faible contre le fort ; cette protection sans doute n'a pas été amenée à un point d'entière efficacité ; mais elle y tend chaque jour, bien qu'on soit loin de l'idéal. Dans la lutte des peuples (il y a un droit international, mais vous savez ce qu'on en a toujours fait, surtout ces derniers temps, pendant la guerre européenne), il faut que vous compreniez que les petits États ne peuvent vivre, progresser et s'agrandir qu'au prix d'une lutte incessante. Et je dois dire autre chose encore : cet agrandissement, cet accroissement de la Grèce ne doit pas seulement satisfaire des besoins moraux, de nobles aspirations nationales, amener des réalisations ou plutôt remplir les devoirs que nous avons envers nos frères asservis ; il est encore une condition indispensable à l'existence de notre pays. D'un certain point de vue, je reconnaîtrais conformément aux conceptions de mon honorable confrère, que s'il ne s'agissait pour nous que de continuer à avoir sans cesse au Nord la Tur-

quie comme pays limitrophe, nous pourrions subsister de longues années, surtout si nous étions décidés à supporter de temps en temps sans protester quelques mépris et quelques humiliations. Mais depuis que nous avons étendu, élargi notre territoire, et que nous avons désormais pour rivaux d'autres États chrétiens contre lesquels nous ne pourrions espérer aucune intervention réelle des étrangers si nous étions battus sur le terrain économique, depuis ce moment, Messieurs, il faut que la Grèce devienne un État indépendant, capable de se défendre contre ses ennemis, et c'est pour elle une question de vie ou de mort.

Conclusion. A'oizs créerons une grande Grèce.

Par malheur après deux guerres victorieuses, nous n'avons pas eu le temps de mettre en valeur nos territoires récemment acquis, d'organiser la Grèce désormais plus grande en un État modèle, autant que possible ; à faire jouir la nation des avantages et des bénéfices qui pouvaient résulter de l'élargissement de nos frontières. Et notre peuple vraiment malheureux n'a connu jusqu'à présent que les sacrifices qu'il s'est imposés pour reculer les limites du pays, et la satisfaction morale d'appartenir à un État plus grand qu'autrefois, mais au point de vue pure-

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ment matériel, au point de vue plus étroit des intérêts économiques, il n'a pas encore réussi à voir ce qu'il avait gagné à la grandeur nouvelle du pays. Eh bien! Messieurs, aujourd'hui encore naturellement, nous ne pouvons que lui exposer quels sacrifices sont de nouveau nécessaires, sacrifices qui doivent, Messieurs, j'en ai l'inébranlable conviction (aussi parfaitement inébranlable que peut l'avoir sur ces questions un être humain), nous amener à la formation d'une Grèce grande et puissante, qui n'aura point à reculer abusivement ses frontières, mais à revenir aux limites dans lesquelles l'hellénisme a, dès l'époque préhistorique exercé son action, à la formation, disje, d'une grande Grèce, forte et puissante, capable de développer sur son territoire une industrie active et adéquate aux besoins qu'elle aurait à satisfaire, de conclure des traités de commerce avec d'autres pays dans les meilleures conditions, capable de protéger le citoyen hellène et de lui permettre de dire avec fierté (( Je suis Grec » avec la certitude qu'en toute circonstance l'État a l'intention et le pouvoir de le protéger, en quelque lieu du globe que ce soit, ainsi qu'il en est pour les États grands et puissants, au lieu d'être exposé à la persécution, à l'absence de toute protection, dont souffrent aujourd'hui les sujets de la Grèce.

Songez à cela, Messieurs, et vous comprendrez

pourquoi je vous disais tout à l'heure que je me sens envahi et non pas moi seulement, mais tout le parti libéral, d'une affreuse mélancolie, à voir que vous conduisez la nation sans le vouloir, mais que vous la conduisez sûrement à sa perte, car vous la contraignez infailliblement à faire la guerre dans les plus mauvaises, dans les plus défavorables conditions, en laissant échapper une de ces occasions qui ne se présentent à un pays qu'une fois tous les mille ans, de créer une Grèce puissante et grande. {Applaudissements prolongés sur les bancs et dans les tribunes1.)

i. Une fois de plus le suffrage de la Chambre consacrait Vénizelos. Mais au ministère Zaïrois démissionnaire, le roi Constantin, toujours partisan de la neutralité, faisait succéder, presque sans modification, un ministère Skouloadis en attendant la dissolution ds la Chambre qu'il devait prononcer peu après.

La traduction du discours a été confiée à M. Louis Roussel, agrégé des Lettres, ancien membre de l'École d'Athènes.

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